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Full text of "Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence"

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MONTESQUIEU 



CONSIDERATIO^;S 

SUR LES CAUSES 

DE LA GRANDEUR DES ROMAINS 

ET DE LEUR DÉCADENCE 



Imprimerie Paul SCHillDT, 5, av. Verdier, Grand- Montrouge 



MONTESQUIEU 

CONSIDÉRATIONS 

SUR LES CAUSES 

DE LA GRANDEUR DES ROMAINS 

ET DE LEUR DÉCADENCE 



PUBLIEES AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES 



PAR 



L. PETIT DE JULLEVILL 




BIBLIOTHE 



MAITRE DE CONFERENCES DE LANGUE ET DE LITTERATURE 
A L'ÉCOLE NORMALE SUPERIEURE 




QUATRIÈME ÉDITIOIST 




PARIS 

LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE 

15, RUE SOUFFLOT, 15 
1891 



yn\versitas 
BIBLIOTHECA 



6 






PRÉFACE 



L'édition originale des Considérations est celle de 
1734 f Amsterdam, chez Deshordes , in-Vl). Elle fut 
reproduite sans changements notables dans cinq édi^ 
lions successives. Une septième édition, corrigée et aug~ 
mentée par l'auteur, parut en 1748 (Paris, Durand, 
ou bien Huart et Moreau, in-12J. Deux autres éditions 
conformes à celle de 1748 parurent encore du vivant 
de V auteur : l'une en 1761 (Edimbourg, Hamilton et 
Balfour, in-S°J; l'autre en 1755 (Paris, Leclerc ou 
Guillyn, in-12J, 

Il a paru depuis la mort de Montesquieu (1755^ 
jusqu'à nos jours plus de cinquante éditions des Consi- 
dérations, publiées séparément. L'ouvrage est également 
reproduit dans plus de quarante éditions des Œuvrer 
de Montesquieu (Voy, Bibliographie des œuvres de 
Montesquieu, ^ar Danqeau \ Louis Vianl, corrigée et 
complétée dans ^Histoire de Montesquieu^ par le 
même). 

L'édition de 17 4:S, la dernière qu'ait revue l'auteur, 
est celle que nous suivons. 

Dans l'édition de 1748, on a joint aux Considéra- 
tion» le Dialogue de Sjlla et d'Eucrate, Roy^^^m 



Vï PRÉFACE. 

également reproduit ce morceau célèbre. Nous avons 
cru devoir conserver aussi la table analytique^ par oit 
ie termine l'ouvrage; cette table, omise, à tort selon nous, 
dans un si grand nombre d'éditions, est l'œuvre de 
Montesquieu, ou tout au moins elle fut faite avec son 
aveu, et sans doute revue par lui. Elle aide aux recher- 
ches, parfois difficiles dans un ouvrage, assez court, il 
est vrai, mais très rempli défaits et d'idées. ElU éclaire 
la pensée de l'auteur par une analyse fort précise 
de tous les paragraphes. Il nest pas sans intérêt de 
trouver, par exemple, aux mots Décadence et Gran- 
')eur, un résumé du livre tout entier, dicté probablemetU 
far Montesquieu lui-même (\). 

(1) La table a paru pour la première fois dans l'Edition de 
1748. A cette date, Montesquieu, presque aveugle, dictait eei 
ouvrages, ordinairement à 6a âlle. 



INTRODUCTION 



I. — Montesquieu 

Montesquieu disait un jour à son fils : <î: Yous êtes 
assez heureux pour n'avoir ni à rougir ni à vous enor- 
gueillir de votre naissance )) (1). Il écrivait dans ses 
Pensées diverses : a Quoique mon nom ne soit ni bon ni 
mauvais, n'ayant guère que deux cent cinquante ans 
de noblesse prouvée, cependant j'y suis attaché (2) ». 
Son trisaïeul, Jean de Secondât, maître d'hôtel d'Henri 
de Navarre, le grand-père maternel d'Henri lY, acquit 
en 1561 la terre de Montesquieu. Jean Gaston, petit- 
fils de Jean de Secondât, fut président à mortier au 
Parlement de Bordeaux. Celui-ci est le grand-père de 
Charles-Louis de Secondât, baron de la Brède et de 
Montesquieu, auteur des Lettres persanes, de V Esprit 
des lois, et des Considérations sur les causes de la gran- 
deur des Romains et de leur décadence. 

Il naquit au château de la Brède, près de Bordeaux, 
le 18 janvier 1689. Il fut élevé par les Oratoriens de 
Juilly, chez lesquels il passa cinq ans. Sa naissance 
lui laissait le choix entre deux professions. Lui-même 

(1) Voy. Œuvres. Paris, Pourrat, 1838, tome vii^ p. 244. 
<2) Idem, id., p. 247. 



VIII INTRODUCTION. 



écrivait pms tard à son fils : « Vous serez de robe ou 
d'épée 3). Montesquieu choisit la robe. Il fut reçu con- 
seiller au Pi-rlement de Bordeaux le 24 février 1714, 
et président à mortier le 20 juillet 1716. Cet homme, 
qui devait écrire V Esprit des lois, fut, de son propre 
aveu, un médiocre magistrat. « Au sortir du collège, 
dit-il, on me mit dans les mains des livres de droit ; 
j'en cherchai l'esprit ; j'ai travaillé ; je ne faisais rien 
qui vaille i>. Ailleurs il écrit : « Quant à mon métier 
de président, j'ai le cœur très droit, je comprenais 
assez les questions en elles-mêmes ; mais , quant à la 
procédure, je n'y entendais rien. Je m'y suis pourtant 
appliqué ; mais ce qui m'en dégoûtait le plus, c'est 
que je voyais à des bêtes le même talent qui me fuyait 
pour ainsi dire (1) d. 

Peu éminent dans sa profession, Montesquieu cher- 
cha en dehors d'elle le moyen de se distinguer. Nous 
possédons six discours qu'il prononça dans l'Académie 
de Bordeaux sur des matières scientifiques, de 1717 à 
1721. En 1719, il faisait appel à tous les savants du 
monde entier pour qu'ils lui envoyassent des docu- 
ments dont il eût tiré une « histoire (physique) de la 
terre ancienne et moderne 7>, L'avis fut inséré dans le 
Mercure et dans le Journal des savants (2). Ainsi il 
cherchait sa voie, et allait s'égarer peut-être (3). Mais 



(1) Pensées diverses. 

(2) Mercure de janvier 1719. — Journal des Savants, p. 159^ 

(3) Des juges compétents font cependant cas du génie scien- 
tifique de Montesquieu. Voy. Sur les écrits scientijiques de 
Montesquieu, par D. André, 1880^ broc h. in 8". 



INTRODUCTION. IX 



le prodigieux succès d'un livre qu'il écrivit sans donte 
en se jouant, et sans j fonder aucun espoir de renom- 
mée durable, le détourna pour toujours des sciences 
physiques et naturelles. Les Lettres per.^anes paru-» 
rent en 1721, à Amsterdam ; mais la France les 
connut bien vite. 

Quatre éditions au moins parurent à l'étranger dans 
cette seule année. Les libraires allaient disant à leurs 
auteurs attitrés : a Faites-nous des Lettres persanes y>. 
Les auteurs docilement se mirent à l'œuvre ; on vit 
paraître « une multitude de lettres turques, juives, 
arabes, iroquoises, sauvages (1)3). Ces pâles imitations 
ne firent que confirmer le succès de l'original. La 
société du temps de la Régence se reconnut dans 
cette satire, tantôt légère, tantôt profonde, toujours 
spirituelle, de ses mœurs, de ses préjugés, de ses vices ; 
elle se complut dans un portrait, qui pourtant n'était 
pas flatteur. On goûta jusqu'à ce roman oriental, assez 
froid, qui se mêle singulièrement à des pages brillantes 
où la France du Régent, de Law et du cardinal Du- 
bois est dépeinte avec tant de verve. En revanche, on 
ne comprit peut-être pas d'abord toute la valeur et la 
grande portée des morceaux plus graves que l'auteur 
avait glissés entre deux portraits satiriques, comme 
pour s'essayer aux œuvres sévères qui devaient absor- 
ber le reste de sa vie. Qui croirait que cette belle page 
doit être cherchée dans les Lettres persanes, et noH 
ilans V Esprit des lois? « Il est quelquefois nécessaire d« 

(1) Correspondance de Grimm, 15 juin 1753. 



INTRODUCTION. 



changer certaines lois. Mais le cas est rare, et lorsqu'il 
arrive, il n'y faut toucher que d'une main tremblante ; 
on y doit observer tant de solennités et apporter tant 
de précautions, que le peuple en conclue naturellement 
que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de 
formalités pour les abroger. Quelles que soient les 
lois, il faut toujours les suivre, et les regarder comme 
la conscience publique, à laquelle celle des particuliers 
doit se conformer toujours d (Lettre 129). Il est 
piquant d'observer dans les Lettres persanes, qu'en 
visitant la bibliothèque du couvent des Dervis, Rica, 
qui semble ici l'iiiterprète de Montesquieu, se plaît à 
railler tour à tour les ouvrages de toute sorte qu'on 
étale sous ses yeux : les écrits des théologiens, des 
ascètes ou des casuistes ; ceux des grammairiens, des 
glossateurs, des commentateurs ; ceux des orateurs, des 
géomètres, des métaphysiciens et des physiciens ; les 
livres de médeciae, d'anatomie, de chimie ; ceux do 
sciences occultes et d'astrologie judiciaire, et les ou- 
vrages des poètes que le dix-huitième siècle com- 
mence dès lors à rabaisser, comme s'il eût prévu que 
les grands poètes manqueraient à sa gloire. Dans cette 
revue dédaigneuse de tous les genres où s'est exercé 
l'esprit humain, un seul est épargné, respecté : l'his- 
toire, l'histoire politique et philosophique, celle des 
institutions et des lois. <r Là ce sont ceux qui ont 
écrit de la décadence du formidable empire romain.... 
Ce sont ici les historiens d'Angleterre, où l'on voit la 
liberté sortir sans cesse des feux de la discorde et de 
la sédition ; le prince toujours chancelant sur un trône 



INTRODUCTIOÎT. XI 



inébranlable ; une nation impatiente, sage dans sa 
fureur même. » Première ébauclie du magnifique cba- 
pitre deV Esprit des lois, sur la Constitution d' An- 
gleterre. Ainsi, un lecteur attentif, en lisant les Lettres 
persanes, aurait pu prédire que l'auteur, mûri par les 
années, dégoûté des œuvres légères, écrirait un jour 
sur l'histoire, et non en peintre de batailles, mais en 
homme d'Etat. 

En effet, après un dernier sacrifice fait aux goûts 
frivoles de son temps, par la publication du Temple 
de Gnide (1725), anonyme aussi bien que celle des 
Lettres persanes (mais il ne faut pas comparer au- 
trement ces deux ouvrages), Montesquieu se voua sans 
retour aux études graves. Le Temple de Gnide avait 
paru au printemps. La même année, le 15 novembre, 
Montesquieu, parlant devant l'Académie de Bordeaux, 
sembla dire adieu à toutes les légèretés de la jeunesse 
dans un discours sur les motifs qui doivent nous encou" 
rager aux sciences. <r Si (dans l'âge qui suit la jeu- 
nesse) nous ne donnons point à notre âme des occupa- 
tions qui lui conviennent, cette âme, faite pour être 
occupée, et qui ne l'est point, tombe dans un ennui 
terrible... Il faut se faire un bonheur qui nous suive 
dans tous les âges... Les plaisirs que nous donne l'étude 
ne nous avertissent point que nous vieillissons. » 

En 1727, Montesquieu fut reçu à l'Académie fran- 
çaise, quoiqu'il eût médit de ce corps dans les Lettres 
persanes. Mais de tout temps l'Académie s'est mon- 
trée facile à oublier le mal qu'on avait dit d'elle, pourvu 
qu'il fût bien dit. Rica le Persan l'avait dépeinte 



XII DsTRODUCTION. 



comme un monstre aveugle ; elle eut des yeux pour 
deviner le génie de Montesquieu dans un si petit livre. 
Le cardinal Fleury voulait bien que Montesquieu fût 
académicien, mais il voulait d'abord qu'il désavouât 
les Lettres persanes. « Mais s'il n'a pas fait les Lettres 
persanes, qu'a-t-il fait ? » disait là-dessus Mathieu 
Marais, concurrent secret de Montesquieu. Celui-ci 
réussit à flécbir le Cardinal, sans rien désavouer. On a 
bien prétendu qu'il avait fait imprimer, pour la pré- 
senter à Fleur j, une édition expurgée des Lettres ; 
mais nul n'a montré cette édition, dont tout le monde 
a parlé. Voltaire affirme le fait, mais n'explique pas 
comment le Cardinal se serait laissé duper d'une façon 
si puérile. 

A cette époque Montesquieu avait cédé sa charge 
depuis un an. Il était libre, il était, riche; Paris lui 
faisait fête. Il eut le courage de ne pas s'endormir dans 
ces premiers et faciles succès. Résolu à se consacrer 
désormais à l'étude de l'histoire et à l'analyse des 
législations comparées, il comprit que la première con- 
dition pour réussir dans cette entreprise était d'avoir 
vu, d'avoir observé d'autres pays que le sien, d'autres 
formes sociales que celles dans lesquelles il avait vécu 
jusque-là. Il quitta la France au printemps de 1728 
et voyagea. 

Il visita Vienne, où il fréquenta le prince Eugène ; 
la Hongrie , où il put voir encore debout ce régime 
féodal qu'il devait étudier plus tard avec tant de pro- 
fondeur, et non sans quelque s^nnpathie ; Venise, où le 
fameux Law vivait dans la retraite. Là il vit aussi le 



DÎTKODUCTION. XTD 



comte de Bonneval, l'illustre aventurier qui allait servir 
successivement avec éclat la France contre l'Autriche, 
rAutriche contre la France, et finir musulman sous le 
nom d'Achmet-Pacha. Làilrencontra lord Chesterfield, 
dont l'influence fut grande sur la direction des idées de 
Montesquieu. Après Venise, Florence charma notre 
auteur et le retintlongtemps.Eome le reçut avec faveur; 
le cardinal de Polignac, ambassadeur de France, lui 
ouvrit sa maison. Montesquieu j connut toute la 
société romaine, parmi laquelle il noua d'illustres ami- 
tiés qui lui demeurèrent fidèles 'toute sa vie. Il visita 
Naples, Gênes, qui lui déplut; Turin, d'où il gagna la 
Suisse. Mais les beautés de la nature disaient peu de 
chose à son esprit. Il aimait pourtant la campagne ; il 
devait même passer le reste de sa vie dans sa maison 
des champs à la Brède. Mais il l'aimait comme un bon 
propriétaire, comme un seigneur de village, non en 
touriste et en poète. La Suisse traversée, Montes- 
quieu descendit le Ehin, visita les Pays-Bas, rapide- 
ment. L'Angleterre l'attirait. C'était alors le seul pays 
de l'Europe où. la nation, du moins la partie riche et 
éclairée de la nation, prît part aux affaires publiques e 
au gouvernement. Montesquieu y séjourna deux ans, 
s'éloignant peu de Londres; et surtout attentif 
au spectacle nouveau de la vie politique d'un pays 
libre. 

Ilavaitécrit unjournaltrès complet des observations 
recueillies par lui durant ses voyages (1). Il voulait 1* 

(1) Lettre à Guasco, du 15 déc. 1754. 



XIV IKTEODUCTION. 



publier, quand la mort le surprît. On a seulement mis 
au jour quelques notes écrites par lui, sans ordre, pen- 
dant son séjour en Angleterre ; elles sont curieuses, 
dignes de sa clairvoyance, et font vivement regretter 
que le reste de ce journal nous ait été dérobé. 

Revenu d'Angleterre en France, en 1731, après 
trois années d'absence, Montesquieu se retira dans son 
château de la Brède et y vécut trois autres années 
dans une retraite studieuse, dont le fruit fut cet ouvrage 
même que nous publions, les Considérations sur les 
causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. 
Dans la seconde partie de cette Introduction^ nous 
dirons l'histoire de ce livre et nous en apprécierons 
l'importance. 

Montesquieu partagea les années qui suivirent la 
publication de son livFe entre Paris, où il se rendait 
souvent, mais en visiteur et sans s'y établir; et la 
Brède, où il résidait avec délices, aimant la campagne, 
aimant les paysans, perfectionnant la culture de ses 
terres, défrichant des landes, semant des prairies, 
traçant même des jardins anglais, et vendant bien, sur- 
tout aux Anglais, son viu <ï immédiatement comme 
il l'a reçu de Dieu (1) d. 

Il aimait aussi Paris, quoique d'une autre façon* 
Il disait à Maupertuis : <r Je ne sais si c'est une 
chose que je dois à mon être physique ou à mon être 
moral; mais mon âme se prend à tout. Je me trouvais 
heureux dans mes terres, où je ne voyais que des 



(1) Lettre du 16 mars 1752. 



HsTRODUCTION. XT 



arbres, et je me trouve heureux à Paris, au milieu de 
ce nombre d'hommes qui égalent les sables de la mer; 
je ne demande autre chose à la terre que de continuer 
à tourner sur son centre (1) 3). Mais il aimait la 
société sans se donner beaucoup de mal pour elle. 
Madame de Chaulnes disait que Montesquieu venait 
dans le monde « pour faire son livre. Il retenait tout 
ce qui s'y rapportait, il ne parlait qu'aux étrangers 
dont il croyait tirer quelque chose )). Montesquieu 
n'écoutait pas seulement pour s'instruire; il écoutait 
pour s'amuser. Son masque d'auditeur bénévole 
cachait un railleur très éveillé, quoique discret. Il 
écrit dans ses Pensées : <r Je me souviens que j'eus 
autrefois la curiosité de compter combien de fois 
j'entendrais faire une petite histoire qui ne méritait 
certainement pas d'être dite ni retenue ; pendant trois 
semaines qu'elle occupa le monde poli, jel'entendis faire 
deux cent ^dngt-cinq fois; dont je fus très content )). 

n voyait peu la cour et les gens de cour; il n'aimait 
pas YersaiUes. Il se partageait entre deux ou trois 
sociétés littéraires et mondaines, qui florissaient alors 
dans les salons de Madame de Tencin, de Madame 
GeoflPrin, de Madame du Deffimd. Il fut l'ami de 
presque tous les écrivains de son temps, excepté de 
Voltaire. 

Celui-ci l'aima peu et n'en fut pas aimé. Il enviait à 
Montesquieu une certaine considération publique dont 
lui-même ne devait être entouré que fort tard dans sa 



(1) Lettre du 27 nov. 1746. 



XVI INTRODUCTION. 



vieillesse. Montesquieu, de sa part, ne put Jamai«! 
souffrir l'intempérance d'esprit de Voltaire ; il écrivait 
spirituellement : a Voltaire est comme les moines, qui 
n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais 'pour 
la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son cou- 
vent y>. Quand V Esprit des lois parut. Voltaire le 
dénigrait sourdement. Montesquieu se borna à dire: 
« Voltaire a trop d'esprit pour m'entendre; tous les 
livres qu'il lit, il les fait; après quoi il approuve on 
critique ce qu'il a fait (1) ». Au contraire, d'Alem- 
bert, Buffon, Hénault, Maupertuis, Duclos, Fonte- 
nelle furent les amis dévoués de Montesquieu. 

\j Esprit des lois l'occupa ^dngt ans, et même 
davantage. Il écrivait (le 7 mars 1749): «Je puis dire 
que j'y ai travaillé toute ma vie... Il y a vingt ans que 
je découvris mes principes ; ils sont très simples ; un 
autre qui aurait autant travaillé que moi aurait fait 
mieux que moi d. Le 16 juin 1745, il écrivait dans un 
moment d'effroi : a Ma vie avance, et l'ouvrage recule à 
cause de son immensité)). Le 4 mai 1747, le précieux 
manuscrit partait pour Genève, et Montesquieu écri- 
vait : « Je suis accablé de lassitude ; je compte me 
reposer le reste de mes jours ». L'ouvrage parut danC 
le courant de 1748, à Genève, a chez Barillot et fils d^- 
en deux volumes in-quarto , et en trois volumei 
in-douze. Dix-huit mois plus tard , Montesquieu, 
dans une lettre au marquis de Stain^-ille, comptait 
déjà vingt- deux éditions de son livre; tant le 



(1) Lettre du 8 août 1752. 



IXTRODUCTION. XVII 



succès en avait été rapide , éclatant , universel. 

Ce qu'était ce livre si nouveau {prolem sine matre 
creatam (1)), Fauteur l'explique mieux qu'aucun autre 
ne saurait faire : 

<s. J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que, 
dans cette infime diversité de lois et de mœurs, ils 
n'étaient pas uniquement conduits par leurs fan- 
taisies. D 

« J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particu- 
liers s'y plier comme d'eux-mêmes ; les histoires de 
toutes les nations n'en être que les suites, et chaque 
loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre 
d'une autre plus générale. » 

« Je n'ai pas tiré mes principes de mes préjugés, 
mais de la nature des choses (2). » 

Quelques voix discordantes voulurent troubler 
l'éloge unanime qui d'abord accueillit ce livre. Mon- 
tesquieu y répondit avec convenance, avec force, avec 
une émotion rare chez lui ; ce fut la Défense de VEs^ 
prit des lois, ouvrage de circonstance, qui a mérité 
de vivre comme un modèle de polémique sincère et 
décente (3). 

Ses dernières années furent paisibles ; il les passa 
tantôt à Paris, tantôt à la Brède : ici jouissant de sa 
famille, de ses champs, de ses jardins ; là de sa gloire 
©t de ses illustres amis. Toute l'Europe avait applaudi 

(1) Epigraphe de V Esprit des lois. 

(2) Avertissement de V Esprit des lois. 

(3) La dernière page cependant, d'ailleurs fort plaisante, sort 
on peu dâ la mesure. 



XTin INTRODUCTION. 



à son livre. Sa santé restait vigoureuse, mais sa vne 
affaiblie lui défendait désormais les grands travaux. D 
ébauchait pour V Encyclopédie une dissertation esthéti- 
que sur le goût ; il écrivait le petit roman à^Arsace et 
Isménie; ou bien il envoyait quelques pages sur Lysi-^ 
maque à l'Académie de Nancy, qui l'avait reçu parmi 
ses membres, sur la prière du roi Stanislas. 

La mort vint le surprendre durant un voyage à 
Paris. Il fut saisi d'une fièvre maligne, qui tout d'a- 
bord laissa peu d'espoir. Sa famille était trop loin pour 
être appelée ; ses amis accoururent, et ne le quittèrent 
plus : c'étaient la duchesse d'Aiguillon, madame Du- 
pré de Saint-Maur, le chevalier de Jaucourt. Il mou- 
rut dans leurs bras le 10 février 1755,âgéde soixante- 
six ans et quelques jours. 

Il est peu d'hommes de qui la renommée ait subi 
moins d'éclipsé après leur mort. L'autorité de Mon- 
tesquieu semble n'avoir cessé de grandir. Le temps et 
l'expérience ont paru prononcer en faveur de sa mé- 
thode et de ses idées. On a pu même penser que la 
Révolution française eût été plus aisée, moins vio- 
lente, et sujette à moins d'excès, d'écarts et de réac- 
tions, si elle avait suivi la voie par où Montesquieu 
pouvait la diriger. 

En effet, la science politique^ née, ou du moins 
renouvelée au dix-huitième siècle, sembla dès lors 
obéir à deux principes et suivre deux tendances abso- 
lument opposées. Deux écoles partagèrent les hommes 
qui la cultivaient : les uns, ne croyant qu'au raison- 
nement pur; les autres, croyant davantage aux faits. 



INTRODUCTION. 



Les premiers assimilaient la tâche de gouverner les 
nations à celle de résoudre un problème d'algèbre, 
et poursuivaient le secret de les rendre heureuses 
comme une solution mathématique ; les autres pen- 
saient qu'une science aussi complexe ne pouvait ni 
ne devait être construite, à priorij de toutes pièces, 
par le seul effort du raisonnement individuel, mais 
qu'elle devait être déduite peu à peu d'une série indé- 
finie d'observations de détail portant sur les faits 
humains, sur les accidents et les révolutions des sociétés 
passées ou présentes. 

Ainsi, chez les premiers, la science politique est une 
science de déduction ; et s'ils sont ou se croient bons 
logiciens, ils s'inquiètent peu d'être ignorants. Les 
seconds, au contraire, procèdent plutôt par induction 
et par analogie ; ils se croient obligés de beaucoup 
observer, de beaucoup savoir, de connaître, et les an- 
ciens et leurs contemporains ; de demander l'expé- 
rience à toutes ses sources, à d'immenses lectures, à 
des voyages studieux, à une fréquentation assidue des 
hommes. 

Ai-je besoin de dire que Jean-Jacques Rousseau | 
est le chef de l'une de ces écoles, comme Montesquien / 
est le chef (iV5 l'autre? / 

Les deux influences opposées qu'exercèrent ces deux 
hommes se sont prolongées jusqu'à la Révolution 
française ; elles ont dominé, en les partageant, tous les 
hommes de quatre-vingt-neuf; elles n'ont pas cessé à 
l'entrée da siècle nouveau : eUes durent encore ; elles 
dureront autant que la France elle-même ; elles dore» 



%X~? INTRODUCTION. 



ront au delà. Car la Grèce antique n'est plus, et pour- 
tant Platon, Aristote, sont encore les maîtres de deux 
familles d'esprits opposés. Dans cette mesure, on peut 
dire : la République de Platon, c'est le Contrat social 
ie Rousseau ; la Politique d' Aristote, c'est V Esprit d^s 
lois de Montesquieu. 

Mais Platon ne songeait guère à faire passer les 
rêveries de sa République de la théorie dans la pra» 
tique. Tous les utopistes n'ont pas la même prudence. 
D'ordinaire, il y a cette différence entre la logique et 
l'expérience : c'est que la logique est impitoyable et 
présomptueuse ; tandis que l'expérience est défiante et 
mesurée. Mais quel que soit le nombre des abus qui 
pèsent sur une société, ce n'est pas la logique, en pré- 
tendant les abattre d'un seul coup, qui peut en triom- 
pher ; c'est l'expérience, c'est la modération, c'est 
l'étude. Si l'avenir doit mener le monde par ces voies, 
il n'y trouvera jamais un guide plus sûr que Mon- 
tesquieu. 

Est-ce à dire que Montesquieu ait toujours su 
éviter toute erreur dans l'application de sa propre 
méthode ? Non, sans doute ; celui qui crée ou qui res- 
suscite une méthode est rarement celui qui l'applique 
le mieux. Montesquieu lui-même a manqué souvent à 
ses principes ; il a lu trop vite ; il a observé légère- 
ment ; il a admis des faits douteux ; il a mal compris 
des faits obscurs ; il a tiré de ces faits mal compris 
des conclusions fausses. Enfin il est rempli d'erreurs 
de détail. Mais qui donc nous apprend mieux que lui- 
même comment nous devons corriger les défaillances 



INTRODUCTION. XXI 

de son œuvre ? On ne peut le redresser qu'en suivant 
la voie ouverte par lui, et en y marchant d'abord der- 
rière lui. On n'ira plus loin que Montesquieu, qu'en se 
mettant à son école. « Je n'ai pas tiré mes principes 
« de mes préjugés, disait-il, mois de la nature des 
« choses. » Après lui, défions-nous, non seulement de 
nos préjugés, mais de notre raison même ; et cher. 
chons les lois des sociétés, non en nous-mêmes, mais 
dans l'étude des sociétés, dans la connaissance des 
hommes. 



II. — DES CONSIDÉRATIONS SUR LES CAUSES DE LA GRANDEUB 
DES ROMAINS ET DE LEUR DÉCADENCE. 

Cet ouvrage, imprimé, comme les Lettres persanes^ 
en Hollande, à Amsterdam, parut en un volume in-12 
de 277 pages, dans le courant de l'année 1734 (1). 

Il y avait longtemps déjà que Montesquieu avait 
appliqué pour la première fois son étude à l'histoire 
romaine. Dix-huit années auparavant (en 1716), il 
avait lu devant l'Académie de Bordeaux un essai 
assez court, qui fut imprimé plus tard à la suite dea 

(1) Les Considérations furent présentées au nom de l'auteur 
à l'Académie française, dans la séance du 31 août 1734, On lit 
dans le Journal historique sur les matières du temps, septem- 
bre 1734 : <r On trouve chez Huart et Clouzier, rue Saint- 
Jacques, un ilvre nouveau, imprimé à Amsterdam, dont le titre 
seul est capable d'exciter la curiosité des personnes qui aiment 
riiistoh-e, qui veulent réfléchir sur les événements dont ils ont 
acquis la connaissance. Ce livre est intitulé: Con*idérationi,etc. 



I 



XXII INTRODUCTIOy. 



Considérations, et dont le titre est : Dissertation sur 
la politique des Romains dans la religion. 

De toutes les parties de l'histoire ancienne, il n'en 
est certainement pas de plus difficile à traiter que 
l'histoire des religions : d'ahord, parce que la matière 
est embrouillée par elle-même, par la multiplicité, la 
diversité, la contradiction des croyances et des cultes ; 
ensuite, parce qu'il est fort difficile à un historien 
moderne de se pénétrer de l'esprit des anciens au 
point de concevoir la religion de la façon dont eux- 
mêmes la concevaient. En 1716, ni le génie de Mon- 
tesquieu n'était assez mûri, ni la science n'était assez 
avancée, pour qu'une étude approfondie de la religion 
des Romains lui fût possible. La Dissertation de notre 
auteur est faible, insuffisante, et d'ailleurs, à ce qu'il 
semble, inachevée. L'idée dominante est celle-ci : que 
k religion à Rome ne fut rien qu'une invention poli- 
tique au service des Rois ou des patriciens. Mais cette 
idée n'est vraie qu'à demi; les patriciens, surtout 
ceux des anciens temps, se servaient de la religion, 
mais en j croyant, non pas en s'en moquant. En gé- 
néral, les hommes, dans presque tous les temps, ont été 
beaucoup plus sincères dans les croyances religieuses 
dont ils faisaient profession, qu'il n'a plu au dix-hui- 
tième siècle de le croire. Les contemporains de Mon- 
tesquieu, et Montesquieu lui-même, jugeaient beaucoup 
trop sur ce point toutes les époques d'après les préju- 
gés et les travers ou les vices de la leur. î^ous sommes 
aujourd'hui revenus à des idées plus justes; les hom- 
mes les moins religieux savent eux-mêmes que les reli- 



INTRODUCTION. XXIH 



gîons se fondent par l'enthousiasme et non par l'impos- 
ture. La foi, cliez toutes les nations, est profonde à 
l'origine ; c'est seulement aux époques de décadence 
que des habiles se sont servis de la religion comme 
d'un instrument. Cette hypocrisie officielle ne paraît 
pas à Rome avant les Scipions. Quoi qu'aient pu 
écrire des historiens, même anciens, mais séparés d'ail- 
leurs des faits par plusieurs siècles, Rome n'a pu faire 
seule exception aux lois générales de l'histoire. Or, 
une de ces lois, c'est qu'aucun peuple n'a suivi pendant 
mille ans une religion artificielle, créée à un jour fixe, 
et tout d'une pièce, par quelque ambitieux imposteur. 

Chose singulière ! Montesquieu semble n'avoir 
voulu ni affirmer de nouveau ni retirer les opinions 
émises dans sa Dissertation. Les Considérations ne 
reproduisent pas cet ouvrage de jeunesse ; elles n'y 
renvoient pas non plus. EUes sont presque muettes, 
au moins fort réservées, sur tout ce qui touche à la 
rehgion dans l'histoire romaine. 

Nous ne savons pas exactement quelles circons- 
tances ramenèrent, vers 1731, Montesquieu à l'étude 
des Romains et de leur République. 

Dans les Lettres persanes, le nom de Rome revient 
souvent ; mais aucun trait ne marque cependant que 
Montesquieu, dès cette époque, eût commencé à faire 
de l'Etat Romain son étude particulière. Tout en admi- 
rant les Romains, l'auteur semble donner la préférence 
aux Barbares qui les ont vaincus ; soit par amour du 
paradoxe (le paradoxe n'est pas rare dans les Lettres 
persanes), soit qu'il eût déjà, longtemps avant d'écrire 



XXIV INTRODUCTION. 



V Efij^jnt des lois, une grande admiration pour le système 
féodal, dont il croyait voir le germe chez les peuples 
barbares. En visitant la bibliothèque du couvent 
(lettre 136), Rica ou Montesquieu s'écrie : « Là, 
ce sont ceux qui ont écrit de la décadence du formi- 
dable empire romain, qui s'était formé du débris de tant 
de monarcbies, et sur la chute duquel il s'en forma 
aussi tant de nouvelles. Un nombre infini de peuples 
barbares, aussi inconnus que les pays qu'ils habitaient, 
parurent tout à coup, l'inondèrent, le ravagèrent, le 
dépecèrent, et fondèrent tous les royaumes que vous 
voyez à présent en Europe. Ces peuples n'étaient point 
proprement barbares, puisqu'ils étaient libres ; mais ils 
le sont devenus depuis que, soumis pour la plupart à 
une puissance absolue, ils ont perdu cette douce liberté 
si conforme à la raison, à l'humanité et à la nature ». 

H y a là de l'enflure dans l'expression et peu de jus- 
tesse dans la pensée. La liberté d'un compagnon de 
Clovisne valait pas l'esclavage d'un sujet de Louis XIY, 
même au seul point de vue de la dignité morale. 

Dix ans plus tard, en 1731, V Esprit des lois était 
déjà conçu dans la pensée de son auteur, et probable- 
ment ébauché en quelques parties. Montesquieu avait 
commencé l'immense lecture d'où cet ouvrage devait 
sortir. Quand il le fit paraître, en 1748, il aimait à 
répéter que le livre lui avait coûté vingt ans de travail^ 
Les Considérations sur les Romains peuvent être 
regardées comme une première tentative dans la voie 
où Montesquieu s'engageait ; un premier essai du 
genre auquel il allait consacrer sa vie ; un morceau 



INTRODUCTION. XXV 



détaché de V Esprit des lois, où il ne serait pas diffi- 
cile de les faire rentrer sans altérer sensiblement 
riiarmonie de l'ouvrage. Mais La Harpe exagère en 
prétendant que les Considérations faisaient partie du 
plan primitif de V Esprit des lois. 

Du jour où Montesquieu se consacrait tout entier à 
l'histoire philosophique et politique et formait le dessein 
de l'Esprit des lois, la République Romaine devait 
attirer son attention et solliciter son étude. Aucune his- 
toire, en effet, ne se déroule avec autant d'ampleur, de 
suite et de logique que celle de Rome; aucune ne permet 
autant d'établir des lois qui ne soient pas trop souvent 
contredites par les faits ; aucune enfin n'offre à l'his- 
torien philosophe une aussi abondante matière d'évé- 
nements bien enchaînés par une suite raisonnable et 
nécessaire, où l'imprévu, l'inexpliqué, le hasardeux 
semblent n'avoir presque pas de place. 

Déjà , avant Montesquieu , de grands écrivains 
avaient donné des Considérations sur la suite des 
événements dans l'empire Romain. Sans parler des 
Discours politiques de Paruta, ou du Traité du puri- 
tain Walter Moyle sur le gouvernement de Rome^ 
ouvrage que Montesquieu put connaître en Angle- 
terre, Machiavel, Saint-Evremond, Bossuet, pour ne 
nommer que les plus grands, avaient écrit sur les 
Romains des pages célèbres dont il est certain que 
Montesquieu fit son profit ; de telle sorte qu'il doit 
quelque chose à tous, sans qu'on puisse dire qu'il ait 
imité, ni surtout copié personne. 



XXVI INTRODUCTION. 



vue dans les Discours sur la première Décade de Tite 
Live sont si différents du dessein de Montesquieu dans 
les Considérations. 

Machiavel, avant tout, est un philosophe expérimen- 
tal; et s'il raisonne sur l'histoire et commente les 
événements, ce n'est pas pour leur demander les lois 
générales qui en régissent l'enchaînement, mais seule- 
ment pour dégager de l'étude analytique du fait isolé, 
une maxime politique, une leçon pratique et immédiate 
à l'usage des rois ou des sujets, des gouvernants et des 
gouvernés. Ainsi l'histoire de Rome lui fournit sur- 
tout des exemples, des thèses de dissertations. Lui-même 
dit dans la Dédicace de son Hvre : « J'y ai mis tout 
« ce que je sais des affaires du monde, que j'ai 
« apprises tant en les faisant qu'en les lisant 3>. 

Il ne s'astreint à observer aucun ordre ; il passe de 
Romulus à Caligula, pour revenir à MaiJius Capito- 
linus; la suite logique de ses Discours est dans ses 
propres réflexions, non dans les événements. Comme 
dans tous ses ouvrages, il paraît immoral, et n'est 
peut-être qu'impassible. Uniquement préoccupé du 
but, il énumère les moyens de l'atteindre et ne se 
soucie jamais de la justice de ces moyens. L'idée même 
de justice lui paraît étrangère. Cà et là cependant sa 
pensée secrète s'échappe : « Tout homme doit abhor- 
rer, dit-il, ces moyens cruels et destructeurs, et préférer 
une condition privée à la royauté acquise au prix de 
la perte de tant d'hommes. Néanmoins, quiconque se 
refuse à suivre la bonne voie, et veut conserver la 
domination, doit se charger de tous ces crimes ]P, 



INTRODUCTION. XXYII 



Quoique son ouvrage soit didactique beaucoup plus 
qu'historique et philosoptiique, un homme tel que 
Machiavel n'a pu étudier d'aussi près les Romains, 
sans laisser échapper quelques traits profonds et de 
génie sur leur constitution, leur caractère, et les 
causes de leur grandeur. Il n'est pas douteux que 
Montesquieu en ait tiré profit. Je citerai seule- 
ment le chapitre premier du livre second des Discours 
(Si la fortune a plus favorisé les Romains que la 
vertu), Plutarque avait pensé qu'oui, Machiavel pense 
que non ; et il en donne ses raisons, que Montesquieu 
saura recueillir. Il montre surtout avec quelle habi- 
leté, ou, comme il dit, avec queUe vertu (car la vertu, 
dans Machiavel, n'est autre chose que l'habileté 
suprême), les Romains ont su attaquer et défaire leurs 
ennemis isolément , les uns après les autres, et 
pénétrer dans tous les pays, en s'y faisant d'abord des 
amis et des alliés qui leur en livraient l'entrée. 

Notons encore quelques idées qui ont pu passer de 
Machiavel à Montesquieu. Machiavel fait ressortir 
l'excellence de l'armée romaine, toute composée de 
•citoyens et presque toute en infanterie. Il loue l'indé- 
pendance laissée aux généraux ; leur art de ménager 
l'argent et les troupes. Il fait voir Rome occupant 
peu à peu l'univers par ses colonies. La constitution, 
mélange d'aristocratie, de monarchie et de démocratie, 
est louée par Machiavel comme elle l'avait été par 
Cicéron. La souplesse de cette constitution qui s'étend, 
se modifie, se transforme, d'après les circonstances, est 
-admirée justement. On voit enfin Rome se fortifier, 



XXVIII INTRODUCTION. 



parce qu'elle fait les vaincus citoyens, rester maîtresseij 
.parce qu'elle les tient dans un rang inférieur, ce Mais 
toutes les choses du monde ont un terme et des bornes 
à leur durée. )) La république périt, par la discorde 
que les Gracques et d'autres agitateurs jetèrent entre 
les classes; et parce que les généraux, perpétués dans 
leurs commandements, devinrent enfin trop puissants. 
Beaucoup de ces observations ont pu servir à Mon- 
tesquieu. 

En 1&63, Saint-Evremond, gentilhomme français, 
exilé à Londres, où il s'efforçait de tromper son ennui 
en mêlant l'étude au plaisir, s'avisa de composer des 
Réflexions sur les divers génies du peuple Romain dans 
les différents temps de la République. Il commence aux 
origines, il s'arrête après Tibère; mais sept chapitres 
qui traitaient de l'histoire de Eome depuis la fin de 
la seconde guerre Punique jusqu'à la fondation de 
l'Empire sont perdus. Deux fragments intitulés, l'un 
Jugement sur César et Alexandre, l'autre Observations 
sur Salluste et sur Tacite, ne suppléent qu'en partie à 
cette lacune. 

L'auteur suit l'ordre chronologique, en groupant 
les faits et les réflexions qui s'y rattachent autour d'un 
événement principal. C'est à peu près le plan que 
Montesquieu a suivi ; mais il ne faudrait pas dire peur 
cela que Montesquieu a pris le plan de Saint-Evre- 
mond, car c'est celui qui s'indiquait le plus naturelle- 
ment. Deux esprits judicieux se rencontrent sans se 
chercher. La grande infériorité de Saint-Evremond, 
comparé avec Montesquieu, est dans l'inégalité de sod 



INTRODUCTION. XXIX 



ouvrage; il trouve çà et là des expressions de génie, il 
écrit de suite plusieurs pages que Montesquieu n'a pas 
surpassées; puis il tombe au-dessous de lui-même, il. 
devient diffus, prolixe; il est parfois banal et parfois 
paradoxal. 

Son début promet plus qu'il n'a pu tenir : il an» 
nonce qu'il fait bon marché des fables dont les 
Bomains ont enveloppé leurs origines : a Je hais les 
admirations fondées sur des contes » , s'écrie-t-il. On 
s'attend à le voir ébranler l'autorité de Tite Live et 
montrer l'impossibilité où nous sommes d'avoir une 
histoire authentique des cinq premiers siècles de 
Rome. Il n'en est rien. Après ce début, il suit pas à 
pas Tite Live, et se contente de laisser de côté, avec 
dédain, les récits merveilleux, les origines divines, les 
miracles. Faible et insuffisante critique que celle qui 
se contente ainsi de déclarer faux tout ce qui paraît 
surnaturel, et vrai tout ce qui paraît naturel ! L'amour 
du paradoxe a conduit Saint-Evremond à trouver 
quelques vérités, et à j mêler beaucoup d'erreurs. S'il 
n'a pas tout à fait tort de réclamer contre l'empha- 
tique admiration qu'excite depuis vingt-cinq siècles 
la sobriété des anciens Romains, et s'il a raison de dire 
qu'une partie de leurs vertus naissait, sans mérite pour 
eux, de leur ignorance et de leur pauvreté, j'ai peine 
à le voir pousser à l'excès cette remarque et rabaisser 
jusqu'à leur incomparable dévouement à la patrie. 
Saint-Evremond, prêtant son égoïsme à tous les hom- 
mes, trouve absurde qu'on se dévoue volontairement 
jusqu'à la mort ; et ne peut comprendre qu'on sacrifi»^ 



XXX DTTRODUCTIOîT. 



sa vie à une société dont on cesse justement de îaÎTQ 
partie, en cessant de vivre. C'est là un misérable 
sophisme, que Montesquieu, tout froid qu'était son 
cœur, aurait rougi d'écrire, ou plutôt n'eût jamais 
pensé. 

Tout n'est pas sur ce ton léger dans les Réflexions 
de Saint-Evremond. Il arrive même, quoiqu'il semble 
s'en défendre, à une certaine grandeur de pensées et 
d'expressions, en parlant de la seconde guerre Puni- 
que ; et le portrait qu'il trace d'Annibal est un mor- 
ceau des plus remarquables. Cependant, quoique la 
similitude du plan et la ressemblance générale de 
certains développements permettent de comparer les 
Réflexions avec les Considérations, le livre de Saint- 
Evremond n'a pas servi à proprement parler de mo- 
dèle à Montesquieu, qui presque partout demeure bien 
au-dessus de son prédécesseur. Mais il est un autre 
historien que Montesquieu a imité, jusqu'à lui devoir, 
avouons-le, une partie de la louange accordée aux 
Considérations .-c'est Bossuet. 

On n'admire pas assez le Discours sur l'histoire 
universelle; ou plutôt on ne l'admire pas comme il 
devrait être admiré. On rend hommage à la grandeur 
•de l'idée première, à la beauté du plan, à l'excellence 
•du style ; mais on semble 'y voir comme un merveil- 
leux sermon plus long qu'un autre, et non un ouvrage 
vraiment bistorique. Oublie-t-on que la troisième par- 
tie du livre est aussi purement historique que les 
ouvrages des historiens de profession ; et que Bossuet, 
laissant entièrement de côté les causes providentielles 



INTiiODL'CïiON. XXXI 



jusqu'à ne pas même prononcer le nom de Dieu, y 
explique toute la succession des Empires par 1 s 
causes qu'il nomme particulières^ et qui sont les causes 
purement humaines ? 

C'est dans cette troisième partie que deux chapi- 
tres intitulés : L'empire romain et, en passant, celui de 
Carthage et sa mauvaise constitution (chapitre VI) ; 
La suite des changements de Rome est expliquée 
(chapitre VII), nous retracent de l'histoire romaine 
et de ses révolutions un tableau dont nul n'a surpassé, 
avant ni après Bossuet, la merveilleuse beauté. Dans 
ces deux chapitres, loin que l'évêque historien se con- 
tente, comme on l'a souvent dit à tort, « d'expliquer 
tout en rapportant tout à Dieu », l'explication provi- 
dentielle n'est substituée nulle part à l'analyse raison- 
née des causes, et à l'interprétation tout humaiae et 
toute philosophique des événements ; et si la critique 
historique a fait depuis Bossuet d'immenses progrès 
dans l'art de démontrer ou d'infirmer l'authenticité 
des faits, elle n'a rien à lui apprendre sur Fart do 
dégager les causes ou les résultats des faits eux- 
mêmes et de montrer leur enchaînement. 

Comparons donc entre eux ces deux grands historiens, 
Bossuet et Montesquieu. Il y a dans l'ouvrage de Mon- 
tesquieu une division naturelle que le titre mtme 
indique, bien qu'elle ne paraisse pas dans le corps du 
livre ; il est intitulé ; Considérations sur les causes de 
la grandeur des Romains et de leur décadence. L'auteur 
dit : la grandeur des Romains, non l'étendue de l'Em- 
pire, car l'Empire s'accrut jusqu'à Traj an; mais ladéca- 



XXXII INTRODUCTION. 



dence des Eomains est sensible dès le temps des Grao- 
ques. Les sept premiers chapitres montrent les causes 
de la grandeur des Romains ; les seize suivants font 
voir celles de leur décadence. Dans Bossuet, le premier 
point de vue est de beaucoup le plus développé ; le 
second est à peine indiqué. Montesquieu, au contraire, 
a traité bien plus longuement de la décadence que de 
la grandeur ; soit que ce spectacle d'une nation en 
déclin ne lui parût pas moins digne d'intérêt que celui 
d'une nation qui s'élève ; soit qu'il marchât plus à 
l'aise sur un terrain où Bossuet n'avait pour ainsi dire 
fait que passer. 

Au début, sans affecter le persiflage de Saint-Evre- 
mond, Montesquieu se laisse moins que Saint-Evre- 
mond lui-même, éblouir par les origines, prétendues 
divines, de la \alle de Romulus. 

d H ne faut pas prendre de la ville de Rome dans 
ses commencements l'idée que nous donnent les villes 
que nous voyons aujourd'hui ; à moins que ce ne 
soit de celles de la Crimée, faites pour renfermer le 
butin, les bestiaux et les fruits de la campagne... 
Les maisons étaient placées sans ordre et très 
petites, etc. > 

Tel est le début du livre ; et la critique moderne, 
la plus défiante, ne désavouerait pas cette resti- 
tution ingénieuse de la cité primitive. N'exagé- 
rons rien cependant : la critique de Montesquieu 
devient courte et insuffisante dès la quinzième ligne ; 
il ajoute : 

€ La grandeur de Rome parut bientôt dans sea 



EsTRODUCTION. XXXIIl 



édifices publics. Les ouvrages qui ont donné et qui 
donnent encore la plus haute idée de sa puissance ont 
été faits sous les Rois. On commençait déjà à bâtir la 
ville éternelle! » Que signifie cette dernière phrase, 
sonore et creuse, sinon que Montesquieu se tire d'une 
véritable difficulté historique et archéologique (où nous 
restons embarrassés aujourd'hui) par une exclamation 
de rhéteur. 

Ni Montesquieu, ni Bossuet ne doutent de l'authen- 
ticité de l'histoire des sept Rois de Rome. Cependant 
l'ouvrage de l'érudit français, Louis de Beaufort, qui 
vivait en Hollande ; cet ouvrage étonnant qui, sous ce 
titre modeste : Dissertation sur l'incertitude des cinqpre' 
miers siècles de Rome, allait ébranler du premier coup l'au- 
torité, vénérée jusque-là, de TiteLive et ouvrir la voieà 
la critique moderne (impuissante, il est vrai, lorsqu'elle 
veut reconstituer la véritable histoire romaine , mais 
irréfutable lorsqu'elle renverse l'histoire convenue et tra- 
ditionnelle), cet ouvrage allait paraître en Hollande, 
comme celui de Montesquieu, et quatre ans seulement 
après les Considérations^ en 1738. D'où, vient que les 
doutes de Beaufort n'ont pas un moment assiégé l'es- 
prit de Montesquieu ? D'où vient que le modeste éru- 
dit voyait plus loin et plus nettement que l'écrivain 
de génie ? Serait-ce que l'érudition sans génie observe 
avec plus de scrupule, tandis que le génie impatient, 
pressé par la multitude des idées et des réflexions, se 
hâte de construire une œuvre personnelle et originale, 
sans se soucier s'il la fonde sur une base ruineuse ou 
peu solide? 



XXXIV r^TTRODUCTION. 



Laissons donc, pour ce qu'elle vaut, l'histoire des 
sept Rois dans Bossuet et dans Montesquieu. Nous 
arrivons bien vite avec l'un et l'autre sur un terrain 
plus ferme. 

Je ne sais pas si Bossuet n'a pas l'avantage sur 
Montesquieu, dans le portrait qu'il trace du Romain 
idéal, tel qu'il n'a peut-être existé jamais, tout à fait 
accompli, dans l'âme d'aucun citoyen romain; mais 
tel que nous le voyons se dégager de Thistoire romaine, 
comme un type général, dans les beaux siècles de la 
République. 

« De tous les peuples du monde le plusfier et le plus 
hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, 
le plus constant dans ses maximes, le plus laborieux, 
et enfin le plus patient a été le peuple romain 

« Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, était 
l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses 
lui faisait aimer l'autre, car, parce qu'il aimait sa 
liberté, il aimait aussi sa patrie, comme une mère qui 
le nourrissait dans des sentiments également généreux 
et libres. > 

Il ne faut pas penser que Bossuet se méprenne 
— comme Font fait tant de rhéteurs sur le sens 
de ce mot de Ubei'té: « Sous ce nom de liberté, les 
Romains se figuraient, avec les Grecs, un Etat où 
personne ne fût sujet que de la loi, et où la loi fût 
plus puissante que les hommes. :s> 

Montesquieu semble avoir désespéré de dire autre- 
ment ou de dire mieux ; il ne va pas autant jusqu'au 
fond du caractère romain. 



INTRODUCTION. XXXV 



H laisse Bossuet s'élever nssez haut pour voir tout 
d'un coup d'œil, et dire tout en quelques mots. Il se 
rejette sur les détails, sur les moyens secondaires, 
qu'il analyse avec une admirable sagacité; mais 
là encore il rencontre Bossuet. 

Il se fait comme un partage entre les deux hisio^ 
riens ; et il faut les lire ensemble, car ils se complètent 
l'un par l'autre. 

Bossuet voit mieux les causes morales de la gran« 
deur des Romains : 

« Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à 
eux-mêmes tout ce qu'ils pouvaient, vivre d'épargne et 
de travail : voilà quelle était leur vie ; c'est de quoi ils 
soutenaient leur famille, qu'ils accoutumaient à de 
semblables travaux. » 

Montesquieu peint mieux, dans le Romain, le soldat 
et le citoyen que l'homme. Il démêle avec plus de soin 
les causes politiques de la grandeur romaine. Il les dit 
du moins avec plus de détail. Car il ne faut pas croire 
qu'il fasse oublier les admirables pages que Bossuet a 
écrites sur la force de la milice romaine et sur la poli- 
tique du Sénat. A l'occasion, Bossuet aussi sait avoir 
la parfaite précision des mots, l'intelligence technique 
des choses ; ainsi, dans cette page célèbre habilement 
extraite de Polybe, et qui peint à grands traits les 
mouvements de la légion romaine. Montesquieu, sur le 
même sujet, est plus minutieux, non plus exact. 

Montesquieu, moins attentif peut-être aux causes 
morales de la grandeur des Romains, démêle mieux, 
nous l'avons dit, les causes politiques. Avec lui nous 



XXXVI INTRODUCTIOîT. 



comprenons que les Romains apprirent la guerre en 
la faisant sans cesse ; et qu'ils la firent, parce que le 
Sénat voulait occuper un peuple avide et pauvre qui 
avait besoin de gagner du butin et des terres. Mais ils 
la firent d'abord sans se corrompre, parce que leurs 
voisins, les vaincus, étaient pauvres eux-mêmes. 
« Rome était donc dans une guerre continuelle et tou- 
jours violente ; or une nation toujours en guerre, et 
par principe de gouvernement, devait nécessairement 
périr ou venir à bout de toutes les autres. » 

Chez Montesquieu, le raisonnement paraît plus serré 
que dans Bossuet ; mais la difiérence est dans le style 
plutôt que dans le fond. Montesquieu affecte la conci- 
sion ; Bossuet n'affecte rien. Avant Montesquieu, Bos- 
suet a tracé le parallèle de Rome avec Carthage. Il 
montre la supériorité de Rome en tous points : elle 
était dans sa force, et Carthage « commençait de bais- 
ser 2>. Rome avait son Sénat uni ; celui de Carthage 
était déchiré par les factions. Rome était pauvre, 
belliqueuse, et armait ses citoyens ; Carthage était 
riche, amollie^ et armait des mercenaires. Elle se soute- 
nait par le génie d'Annibal ; mais il faut bien qu'à la 
fin la vertu d'un peuple entier l'emporte sur le génie 
d'un seul homme. Xous trouvons dans Montesquieu 
(chap. IY)le même parallèle entre les deux cités rivales. 

D'une part, il trace les mêmes traits, je n'ose dire 
en les marquant davantage, mais en donnant plus de 
détail aux contours. En même temps il généralise da- 
vantage ; il tire des faits particuliers les lois générales, 
par un procédé qui inspirera tout Y Esprit des lois. 



INTRODUCTION. XXXV H 



Sans qu'il soit plus pénétré de son ?u*et, ses vues poli- 
tiques sont plus vastes. En parlant de Rome et de Car- 
thage, Bossuet ne pense quà Rome et à Carthage. 
Montesquieu, sans se dissipera l'excès, comme Machia- 
vel, dans des digressions infinies, songe encore à d'au- 
tres temps, à d'autres pays. 

Il a sur Bossuet des avantages de détail. Il compare 
entre elles les marines de Rome et de Carthage, avec 
beaucoup de justesse et de précision. Bossuet, qui ne 
peut tout dire en si peu de pages, n'avait T)as parlé de 
la marine. 

Il admire après Bossuet la constance de Rome, et ce 
Sénat qui ^dnt au-devant du consul plébéien, fugitif 
et vaincu, parce que Yarron n'avait pas désespéré de 
la République ; mais, en admirant Rome, il semble que 
Montesquieu admire encore davantage le grand vaincu 
de Zama, Annibal. Il le justifie le premier de n'avoir 
pas marché sur la capitale, après sa victoire de 
Cannes ; il le justifie du reproche d'avoir amoUi son 
armée dans les délices de Capoue ; et les historien ; 
aujourd'hui pensent en général comme Montesquieu. 

Les moyens généraux que Rome employa pour 
dompter le monde entier sont déjà clairement aperçus 
par Bossuet : 

« Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement 
conserver leurs alliés, les unir entre eux, jeter la divi- 
sion et la jalousie parmi leurs ennemis, pénétrer leurs 
conseils, découvrir leurs mteUigences et prévenir leurs 
entreprises. » 

Après Polybe, il voit les Romains « s'avancer régu- 



XXXYIIÎ rS'TRODrCTION. 



lièrement et de proche en proche, s'affermir avant que 
de s'étendre, ne se point charger de trop d'affaires, dis- 
simuler quelque temps et se déclarer à propos ; atten- 
dre qu'Annibal fût vaincu pour désarmer Philippe, roî 
de Macédoine, qui l'avait favorisé ; après avoir com- 
mencé l'affaire, n'être jamais las ni contents jusqu'à ce 
que tout fût fait ; ne laisser aux Macédoniens aucun 
moment pour se reconnaître ; et, après les avoir vain- 
cus, rendre par un décret public, à la Grèce si long- 
temps captive, la liberté à laquelle elle ne pensait 
plus ; par ce moyen répandre d'un côté la terreur et de 
l'autre la vénération de leur nom . » 

Comparez ce morceau avec le chapitre sixième 
de Montesquieu, intitulé : De la conduite que les Ro- 
mains tinrent pour soumettre tous les peuples. Montes- 
quieu voit nettement que leur art suprême fut de 
diviser leurs adversaires, et d'écraser ensuite ceux dont 
ils s'étaient d'abord servis. Ils opposaient non seule- 
ment les cités les unes aux autres, mais divisaient dans 
chaque cité les citoyens entre eux. Les moyens qu'ils 
employaient pour ruiner complètement les vaincus sont 
énumérés ; et comme le remarque justement Montes- 
quieu, « les maximes dont ils firent usage contre les 
plus grandes puissances furent précisément celles qu'ils 
avaient employées dans les commencements contre le3 
petites villes qui étaient autour d'eux D. De là l'éton» 
nante unité de l'histoire romaine. 

Montesquieu a des accents dignes de Bossuet pour 
peindre l'effroi que jetait le nom romain par tout 
l'univers : 



IN'TRODUCTION. XXXIX 



€ Rien ne servit mieux Rome que le respect qu'elle 
imprima à la terre. Elle mit d'abord les rois dans le 
silence et les rendit comme stupides. Il ne s'agissait 
pas du degré de leur puissance; maisleur personne pro- 
pre était attaquée. Risquer une guerre, c'était s'expo- 
ser à la captivité, à la mort, à l'infamie du triomphe. 
Ainsi des rois qui vivaient dans le faste et dans les 
délices n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple 
romain; et, perdant le courage, ils attendaient de leur 
patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères 
dont ils étaient menacés. D 

Il remarque admirablement que Rome n'a pas tout 
d'abord annoncé ses desseins à l'univers : elle n'impo- 
sait au début que son alliance, avant de la tourner en 
domination. <r II fallait attendre que toutes les nations 
fussent accoutumées à obéir comme libres et comme 
alliées, avant de leur commander comme sujettes, et 
qu'elles eussent été se perdre peu à peu dans la répu- 
blique romaine. » Elle devint ainsi « non pas propre- 
ment une monarchie ou une répubhque, mais la tête du 
corps formé par tous les peuples du monde » . 

Ainsi, dans l'exposé des causes de la grandeur des 
Romains, Bossuet s'était élevé à une telle hauteur de 
vues, il avait exposé avec une telle majesté de style des 
observations si profondes et si justes, qu'en vérité, 
s'il laissait beaucoup à faire à l'érudition qui voudrait 
être complète et exposer l'histoire romaine jusqu'en 
ses moindres détails, il laissait peu de chose à dire à 
l'historien philosophe qui se proposerait seulement de 
retracer après lui les grandes phases de cette hktoire» 



XL IXTEODrCTIO^r. 



Montesquieu n'est donc supérieur à Bossuet dans cette 
partie de son livre que sur quelques points de détail ; 
il le suit souvent pas à pas, et parfois même il lui reste 
inférieur, surtout par le style. Mais dans la seconde 
partie des Considérations nous allons le voir reprendre 
l'avantage, en exposant avec profondeur, et souvent 
avec nouveauté, les causes de la décadence romaine. 
Comment l'empire romain, après avoir eu de faibles 
commencements et une lente croissance, est-il parvenu 
à un si liaut point de grandeur ? Comment ensuite 
a-t-il paru stationnaire, puis décru, puis langui,puis cessé 
d'être ? Il ne suffit pas, pour répondre à cette question, 
d'alléguer le sortcommun de toutes les choses humaines 
et naturelles. Tous les hommes, en effet, sont , comme 
les empires, soumis à la même loi ; tous naissent, fai- 
bles et petits, grandissent, puis cessent de grandir, 
puis s'affaiblissent et meurent. Mais si tous meurent à 
l'ù fin, tous ne meurent pas au bout d'une carrière égale 
en durée^ ou semblable en événements ; tous ne meu- 
rent pas de la même maladie ou par les mêmes acci- 
dents, et cette diversité non de fin, mais de mode et de 
durée, qui existe entre les hommes, existe aussi entre 
les empires. Il n'est pas permis à l'historien de s'éton- 
ner que l'empire romain soit mort, puisque tout meurt ; 
mais il peut, il doit se demander par quels accidents, 
de quelle maladie il est mort. Cette recherche est l'ob- 
jet du livre de Montesquieu sur les Romains, dans la 
seconde partie, ou plutôt dans les deux derniers tiers 
de ce livre. J'ai déjà dit que Bossuet n'avait pas exposé 
les causes de la décadence des Romams avec autant 



INTRODUCTION. XLI 



d'ampleur et de profondeur qu'il avait dit les causes 
de leur prodigieux accroissement. Sa brièveté sur ce 
point pourrait s'expliquer par plus d'un motif. L'étude 
de la grandeur attirait son esprit plus que celle de la 
décadence. Mais déplus, parlant à un fils de Roi, à l'en- 
fant qu'on croyait appelé à régner lui-même un jour 
sur la France, il se peut que Bossuet ait cru que le 
spectacle d'une nation dans sa force et dans sa vertu 
était à la fois plus sain, plus moral et plus instructif, 
que celui d'une nation gâtée qui court à sa décadence : 
et je penserais volontiers qu'en cela Bossuet se trom- 
pait, car on n'empêche pas le mal en le taisant; et il est 
bon de connaître la maladie, sinon pour la prévenir si 
elle est fatale, au moins pour la retarder. Dans l'his- 
toire de la décadence romaine, de grandes leçons 
étaient renfermées, dont la France de 1680 aurait pu 
faire son profit, si vaste que fût son orgueil, si assurée 
que fût sa confiance, au lendemain de la paix de Nimè- 
gue, alors qu'elle saluait son Eoi du nom de Louis le 
Grand. Les premiers germes de la décadence, il faut les 
chercher presque toujours dans la prospérité la plus 
éclatante. Pour nous, qui pensons que la première 
cause de ruine fut, pour les Romains, dans l'abus 
monstrueux qu'ils firent de leur bonheur, de leur puis- 
sance, et, si l'on veut, de leurs vertus mêmes, nous 
croyons que le Dauphin, et plus encore que le Dau- 
phin, Louis XIV, aurait pu trouver un précieux ensei- 
gnement dans l'étude de la décadence romaine. 

Il est vrai qu'aux yeux de Bossuet, Rome ne s'est 
point perdue par ses propres excès, par l'abus qu'elle a 



XLn IKÏRODUCTION. 



fait de la force et de la ^-ictoire, maïs par des causes 
plus intérieures, qu'il démt'le avec sagacité dans les 
premiers siècles de son histoire. 

Remarquons un curieux contraste. Bossuet est 
presque indulgent, il est, en tout cas, moins sévère 
que Montesquieu, pour les horribles injustices, 
pour les effroyables cruautés par lesquelles Rome 
a fait et a consolidé ses conquêtes : soit que le 
spectacle d'un© telle grandeur dans le résultat l'é- 
blouisse, malgré lui, et fasse hésiter son jugement; 
soit que, bien convaincu que les vertus humaines, en 
dehors de Jésus-Christ, ne sont que de vains fantômes, 
il soit porté à confondre toutes les nations païennes 
indifféremment dans une égale indulgence ou dana 
une égale condamnation. 

N'exagérons pas cependant. Bossuet n'a pu s'abs- 
tenir de blâmer de si horribles excès : 

« Faut-il dominer à ce prix ? s'écrie-t-il, et le com- 
mandement est-il si doux, que les hommes le veuillent 
acheter par des actions si inhumaines? d Mais il se 
plaît à penser que beaucoup de bien sortit de ces 
maux: 

« S'ils étaient cruels et injustes pour conquérir, ils 
gouvernaient avec équité les nations subjuguées... Le 
Sénat tenait en bride les gouverneurs, et faisait justice 
aux peuples. » 

Ne voyons là qu'une belle illusion. Je veux bien 
que le siècle des Antonins ait été le plus doux qu'ait 
goûté la terre. J'estime toutefois que les nations ont 
payé trop cher le bonheur d'obéir à Marc-Aurèle. 



DsTEODUCTION. XLin 



On ne peut s'empêcher de ressentir quelque surprise 
en voyant que si l'on compare ces deux historiens, 
Tévêque et le philosophe, l'évêque n'est pas celui des 
deux qui dit le dernier mot de la grandeur romaine 
avec ie plus de dédain et de mélancolie. 

• C'est ici, dit Montesquieu, après avoir tracé le 
portrait de Caligula, c'est ici qu'il faut se donner le 
spectacle des choses humaines. Qu'on voie dans l'his- 
toire de Rome tant de guerres entreprises, tant de 
sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grande» 
actions, tant de triomphes, tant de pohtique, de sa- 
gesse, de prudence, de constance, de courage, ce projet 
d'envahir tout, si bien formé, si bien soutenu, si bien 
fini, à quoi aboutit-il qu'à assouvir le bonheur de cinq 
ou six monstres ? Quoi ! ce Sénat n'avait fait évanouir 
tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus 
bas esclavage de quelques-uns de ses plus indignes 
citoyens, et s'exterminer par ses propres arrêts ! On 
n'élève donc sa puissance que pour la voir mieux 
renversée ! Les hommes ne travaillent à augmenter 
leur pouvoir que pour le voir tomber contre eux- 
mêmes dans de plus heureuses mains ! » 

Il y a là, on le sent, un peu d'exagération. Ces « cinq 
ou six monstres d ont fait autre chose que décimer le 
Sénat, ou faire couler des flots de sang. Quelques-uns, 
sans le savoir, ont même fait de grandes choses. L'un 
des plus infâmes, Caracalla, n'est-il pas celui qui, sans 
le savoir peut-être, et pour un objet purement fiscal, 
accomplit la plus immense des révolutions en déclarant 
citoyens romains tous les habitants libres de l'Em- 

h 



XLIV INTKODUCTION. 



pire? Ainsi était brisé définitivement le moule étroit 
de la cité, où l'antiquité avait pour ainsi dire parqué 
tous les hommes, séparés les uns des autres par tant de 
liaines, par tant de préjugés ! Bossuet, mieux que 
Montesquieu lui-même, a vu ce résultat grandiose et 
heureux de cette politique impériale si souvent abo- 
minable. 

a II arriva à la fin, dit-il, que tous les sujets de 
l'empire se crurent Romains. Les hoimeurs du peuple 
victorieux peu à peu se communiquèrent aux peuples 
vaincus ; le sénat leur fut ouvert, et ils pouvaient aspi- 
rer jusqu'à l'empire. Ainsi, par la clémence romaine, 
toutes les nations n'étaient plus qu'une seule nation, 
et Rome fut regardée comme la commune patrie. i> 

Mais c'est là un tableau trop séduisant d'une unité 
si courte et si fragile, et si cher payée. Ces barrières 
internationales que Rome avait renversées pour un 
jour, les Barbares les relevèrent, et qui nous dira ce 
que leur invasion désastreuse a coûté au monde ? Les 
nations abattues, ruinées, énervées par la conquête 
romaine, furent livrées comme un troupeau. Qui nous 
(Mra si, laissées à elles-mêmes, à leur individualité 
propre, à leur libre initiative, eUes n'eussent pas 
mieux résisté au torrent de la barbarie ? 

Nous avons dit que Bossuet, très favorable er 
somme à l'entreprise générale des Romains, n'avaii 
pas vu le principe de leur décadence dans l'abus 
même qu'ils avaient fait de leur victoire. Pour lui, la 
cause priûpipale et presque unique de leur afiaiblis- 
sôment et de Ig^r çhsjte^.est dans les divisiojQS inté- 



lisTKODUCTION. XLV 



Heures, qui, dès les premières aimées de la république, 
ne cessèrent d'agiter l'Etat. Sur ce point nous allons 
trouver pour la première fois Montesquieu en contra- 
diction nette et directe avec son modèle : bien 
plus, il n'hésite pas à voir un signe de force où 
Bossuet croit découvrir un germe de faiblesse et de 
mort : 

« Malgré cette grandeur du nom romain^ malgré 
la politique profonde et toutes les belles institutions de 
cette fameuse république, elle portait en son sein la 
cause de sa ruine dans la jalousie perpétuelle du peuple 
contre le Sénat, ou plutôt des plébéiens contre les pa- 
triciens. 3) — Un peu plus loin Bossuet écrit : 

€ Ainsi Home, si jalouse de sa liberté, par cet 
amour de la liberté qui était le fondement de son état, 
a vu la division se jeter entre tous les ordres dont elle 
était composée. De là ces jalousies furieuses entre le 
Sénat et le peuple, entre les patriciens et les plébéiens : 
les uns alléguant toujours que la liberté excessive se 
détruit enfin elle-même ; et les autres craignant au 
contraire que l'autorité, qui de sa nature croît tou- 
jours, ne dégénérât en tyrannie. Entre ces deux extré 
mités, un peuple, d'aiUeurs si sage, ne put trouver le 
milieu. L'intérêt particulier, qui fait que de part ou 
d'autre on pousse plus loin qu'il ne faut même ce 
qu'on a commencé pour le bien public, ne permettait 
pas qu'on demeurât dans des conseils modérés. J> 

L'opinion de Montesquieu sur les effets de ces dis- 
cordes est absolument contraire à celle de Bossuet ; et 
loin de cher cher à dissimuler cette contradiction ^ il 



XLVI INTRODUCTION. 



semble qu'il ait voulu l'accuser par une allusion peu 
dissimulée. 

« On n'entend parler dans les auteurs, dit-il, que des 
divisions qui perdirent Rome ; mais on ne voit pas que 
ces di^dsions y étaient nécessaires, qu'elles j avaient 
toujours été, et qu'elles j devaient toujours être. Ce 
fat uniquement la grandeur de la république qui fit le 
mal et qui changea en guerres civiles les tumultes 
populaires. Il fallait bien qu'il y eût à Eome des divi- 
sions ; et ces guerriers si fiers, si audacieux, si terri- 
bles au dehors, ne pouvaient pas être bien modérés au 
dedans. Demander dans un Etat libre des gens hardis 
dans la guerre et timides dans la paix, c'est vouloir 
des choses impossibles ; et pour règle générale, toutes 
les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans un 
Etat qui se donne le nom de république, on peut être 
assuré que la liberté n'y est pas » . 

« .... Dans l'accord du despotisme asiatique.... il y a 
toujours une division réelle... ; et si l'on y voit de 
l'union, ce ne sont pas des citoyens qui sont unis, 
mais des corps morts ensevelis les uns auprès des 
autres. i> 

Dans cette page éloquente, et digne des plus belles 
de V Esprit des lois, il me semble que Montesquieu voit 
mieux et voit plus au fond que Bossuet n'avait fait.. 
H distingue nettement la lutte des partis, cet indis- 
pensable élément de la vie politique dans tout Etat 
libre, surtout dans une république; et la guerre civile, 
désastreuse ou mortelle à tous les Etats ; il ne confond 
pas la crise régulière; normale, et presque salutaire- 



INTRODUCTION. XLVII 



avec la maladie aiguë et violente. Mais, dira-t-on, les 
guerres civiles sortirent des luttes des partis, et le des- 
potisme sortit des guerres civiles. Oui, sans doute, et 
Bossuet l'a bien montré; mais cette succession funeste 
provenait d'une cause qui n'était pas nécessairement 
attachée à la lutte des partis; en d'autres termes, 
la lutte des partis aurait pu n'aboutir pas à la 
guerre civile ; elle j aboutit par une cause indépen- 
dante des partis eux-mêmes, et qui pouvait ne pas 
exister, les partis existant d'ailleurs. Rome ayant con- 
quis l'univers par les armes, l'élément militaire à 
Rome devint fatalement le dominant. De là les 
guerres civiles, de là le despotisme; et nous n'avons 
pas besoin de Montesquieu pour bien voir cet enchaî- 
nement. Bossuet avant lui l'avait montré admirable- 
ment. Mais l'erreur de Bossuet fut d'attribuer les 
excès militaires aux seules dissensions civiles; tandis 
qu'ils provenaient uniquement de la conquête, et 
qu'ile étaient le prix dont il fallait payer la victoire. 

Montesquieu a donc mieux que Bossuet su discerner 
les causes de la décadence des Romains ; il en recon- 
naît deux principales dans le chapitre neuvième da 
livre : 

<r Lorsque la domination de Rome était bornée 
dans l'Italie, la république pouvait facilement subsis- 
ter. 2) En effet, les armées encore peu nombreuses, leurs 
chefs encore peu puissants restaient soumis au Sénat 
toujours présent. 

« Mais lorsque les légions passèrent les Alpes et la 
mer les ^ens de guerre... perdirent peu à peu l'esprit 



XLVin rSTRODUCTIOX. 



de citoyens ; et les généraux qui disposèrent des 
armées et des royaumes sentirent leur force et ne pu- 
rent plus obéir. Les soldats commencèrent donc à ne 
reconnaître que leur général, à fonder sur lui toutes 
leurs espérances, et à voir de plus loin la ville. y> 

La seconde cause de la perte de Rome, selon Mon^ 
tesquieu, fut dans l'extension infinie du droit de cité ; 
« Rome ne fut plus cette Tille dont le peuple n'avait 
eu qu'un même esprit, un même amour pour la liberté, 
une même baine pour la tyrannie, où cette jalousie du 
pouvoir du Sénat et des prérogatives des grands, tou- 
jours mêlée de respect, n'était qu'un amour de l'éga- 
lité... La ville décbirée ne forma plus un tout ensem- 
ble ; et, comme on n'en était citoyen que par une 
espèce de fiction, qu'on n'avait plus les mêmes magis- 
trats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les mêmes 
temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome 
des mêmes yeux ; on n'eut plus le même amour pour 
la patrie, et les sentiments romains ne furent plus. » 

Je regrette que Montesquieu n'ajoute pas que cette 
Aision des cités dans une cité unique fut cependant 
le principal résultat, le seul bon pour l'bumanité, des 
conquêtes romaines. Il est vrai, ce qui servit à l'uni- 
vers, perdit Rome du même coup. Mais pouvait-il en 
arrij;er autrement? Montesquieu observe très bien 
que les lois de Rome, excellentes pour une petite \ille 
qu'elles firent grande et puissante, furent insuffisantes, 
ou, comme il dit, « lui devinrent à cbarge » lorsqu'elle 
se fut accrue. Rome grandit par ses lois ; mais, l'œuvre 
faite, les lois ne suffirent pas à maintenir l'édifice 



INTRODUCTIO:^. XLIX 



qu'elles avalent construit ; et il s'ëcroula, non sans 
avoir, après tout, duré plusieurs siècles, non sans 
laisser de belles ruines, et l'impérissable souvenir de 
la plus belle construction politique que le monde ait 
jamais vue. 

Nous avons observé déjà que le caractère le pli?*: 
nouveau qu'offre le livre de Montesquieu comparé 
avec celui de Bossuet, e'est l'étendue et la variété des 
comparaisons^ des aperçus généraux^ et cet art su- 
prême de dégager des faits les lois, et de les énoncer 
dans une forme sentencieuse et simple à la fois, qui 
les grave dans l'esprit sans fatigue et sans confusion. 

Bossuet ne généralise pas autant; non pas par im- 
puissance; mais peut-être Bossuet croit-il peu aux lois 
générales de l'histoire, ou n'admet guère d'autres lois 
générales que les volontés providentielles. Ainsi, tout 
en énumérant avec une exactitude éloquente toutes 
les causes secondes, il daigne rarement ériger ses 
observations particulières en principes universels. 

Nous avons pu dire avec vérité que Bossuet, dans la 
troisième partie du Discours^ est purement historien^ 
purement philosophe, et s'abstient même de nommer 
la Providence, pour ne pas substituer l'adoration 
muette au raisonnement logique ; il demeure vrai 
néanmoins que Bossuet ne croit pas, autant que fait 
Montesquieu, à ce que nous appelons (peut-être un 
peu pompeusement) les lois de l'histoire^ et qu'il n'eût 
probablement pas écrit, au moins sans j joindre une 
restriction, cette page des Considérations qui peut 
passer pour la profession de foi de Montesquie^u 



IS'TEODUCTION. 



historien. H faut en bien peser tous les termes. 

c Ce n'est pas la fortune qui domine le monde : on 
peut le demander aux Romains, qui eurent une suite 
continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent 
sur un certain plan, et une suite non interrompue de 
revers lorsqu'ils se conduisirent sur un autre, d II faut 
se souvenir ici que Montesquieu lui-même avoue que 
l'ancien plan ne pouvait plus suffire aux besoins nou- 
veaux, a II j a des causes générales, soit morales, soit 
physiques, qui agissent dans chaque monarchie. Télé- 
vent, la maintiennent, ou la précipitent : tous les acci- 
dents sont soumis à ces causes ; et si le hasard d'une 
bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un 
État, il y avait une cause générale qui faisait que cet 
Etat devait périr par une seule bataille : en un mot, 
l'allure principale entraîne avec elle tous les accidents 
particuliers. » 

Cette foi profonde à l'enchaînenent nécessaire des 
choses permet à Montesquieu de conclure par induc- 
tion, même sur un seul exemple, que les mêmes causes 
produiront toujours les mêmes effets. Citons au moins 
quelques-unes des lois qu'il a dégagées des faits, et 
mises en lumière par ce procédé , dans les Considé' 
rations: 

t Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmen- 
tés d'envie et de jalousie que ceux qui vivent dans une 
aristocratie héréditaire. Le prince est si loin de ses 
sujets, qu'il n'en est presque pas vu ; et il est si fort 
au-dessus d'eux qu'ils ne peuvent imaginer aucun 
rapport qui puisse les choquer ; mais les nobles qui 



INTRODUCTION. U 



gouvernent sont sous les yeux de tous, et ne «ont pas 

si élevés que des comparaisons odieuses ne se fassent 
sans cesse : aussi a-t-on vu de tout temps, et le voit- 
on encore, le peuple détester les sénateurs. » 

Il ne faut pas demander à ces lois morales une 
rigueur géométrique ; elles ne sont pas absolues ; elles 
souffrent des exceptions nombreuses. Il y a eu des 
despotes qui s'érigeaient en dieux , et n'en étaient 
pas moins haïs. Il y a même eu des aristocraties popu- 
laires. Mais l'observation de Montesquieu reste vraie 
en général; et quoiqu'il la fasse à propos d'un cas par- 
ticulier, qui le frappe dans l'histoire romaine, il est 
autorisé à l'appliquer à d'autres peuples et à d'autres 
époques. 

Voici une autre pensée plus discutable, et que la 
réflexion cependant montre vraie, malgré son air de 
paradoxe : 

« Ce qui fait que les Etats libres durent moins que 
les autres, c'est que les malheurs et les succès qui leur 
arrivent leur font presque toujours perdre la liberté ; 
au lieu que les succès et les malheurs d'un Etat où le 
peuple est soumis, confirment également sa servitude. 
Une république sage ne doit rien hasarder qui l'expose 
à la bonne ou à la mauvaise fortune : le seul bien 
auquel elle doit aspirer, c'est à la perpétuité de son 
état. D 

Ces citations suffisent pour nous montrer qu'il y 
a autre chose dans les Considérations qu'un com- 
mentaire de l'histoire romaine. Par l'étendue des 
vues, par cette tendance continuelle à généraliser 



Ln DsTRODUCTION. 



hardiment, cVst déjà la méthode de VEsprît des 
lois. 

Mais le style est ici plutôt meilleur que dans V Esprit 
des lois ; il est d'ordinaire excellent, partout pur, éner- 
gique, imagé, plein de vigueur et de rapidité. On a 
relevé avec raison des mots, des images, des méta- 
phores, des propositions entières prises dans le vif de 
la phrase latine, et transportées avec bonheur dans le 
français : vestiges ineffacés du commerce assidu que 
Montesquieu ne cessa d'entretenir avec les historiens 
latins, ses modèles. En voici quelques exemples : 

Les Romains « augmentaient toujours leurs préten- 
dons à mesure de leurs défaites ; par là ils conster- 
naient les vainqueurs... » 

«La Grèce était redoutable par sa situation, la force, 
la multitude de ses villes, le nombre de ses soldats, sa 
police, ses mœurs, ses lois;... elle avait bien été éton- 
née par le premier Philippe, Alexandre et Antipater, 
mais non pas subjuguée. 2> 

a. Philippe fut si fort consterné (\n!\i se réduisit à un 
traité qui était moins une paix qu'un abandon de ses 
propres forces, d 

« Il j a de certaines bornes que la nature a données 
aux Etats pour mortifier l'ambition des hommes, d 

€ Pendant que les armées consternaient tout , 
(le Sénat) tenait à terre ceux qu'il trouvait abat- 
lus. D 

« (Rome) mit d'abord les rois dans le silence et les 
rendit comme stupides... (Ils) n'os?ienc jeter des 
Tpgardsfi^^es sur le peuple romain, » 



rSTRODUCTION. LIH 



d Les soldats commencèrent à ne reconnaître que 
leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, 
et à voir de plus loin la ville. i> 

Montesquieu adresse un seul reproche à Tite Live, 
fon modèle. Or (la rencontre est piquante), le défaut 
qu'il reprend chez Tite Live est peut-être le seul 
qu'on puisse trouver chez lui-même. 

Il dit : « J'ai du regret de voir Tite Live jeter ses 
fleurs sur ces énormes colosses de l'antiquité ». 
Montesquieu lui-même fut parfois Tite Live en ce 
point. 

Mais ce défaut qui gâte une honne partie des Let- 
tres persanes, et bien des pages encore de V Esprit des 
lois, se rencontre plus rarement dans les Considéra- 
tions. La grandeur continue, la sévérité du sujet ont 
élevé Montesquieu au-dessus de toute petitesse de 
style. Quelqu'un blâmera peut-être une recherche un 
peu affectée delà concision. Mais les taches sont rares ; 
on trouve peu de ces traits brillants qui marquaient 
d'une façon fâcheuse, dans les Lettres persanes^ l'ad- 
miration de leur auteur pour Fontenelle. Il lui arri- 
vera de comparer le stoïcisme « à ces plantes que la 
terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais 
vus > . Le dernier mot du livre prêterait peut-être à la 
même critique : « L'empire finit comme le Rhin, qui 
n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'O- 
céan D. Ces beautés spécieuses, qui, trop multipliées, 
fatigueraient, sont heureusement _ fort rares dans les 
Considérations. <4 

11 y a de plus graves réserves à faire sur le fond. 



IIV INTRODUCTION. 



Sur quelques points, l'on peut oser contredire Montes- 
quieu sans impertinence. 

Je ne lui reprocherai pas la sévérité qu'il professe 
envers César, lui si indulgent pour Sylla. Ce person- 
nage ambigu de César appellera toujours des jugements 
contradictoires et passionnés. 

Montesquieu était trop sévère. Aujourd'hui Mommsen 
pousse l'admiration jusqu'à l'adoration. Qui aime la 
force, aime César. Montesquieu n'avait pas le culte de 
la force. 

Je le blâme seulement d'avoir à l'excès ménagé 
les pauvres personnages qui assassinèrent Céoar. Il ne 
faut pas admirer ces hommes qui tuèrent le dicta- 
teur en baisant le bas de sa toge . D'ailleurs l'assassi- 
nat reste l'assassinat, quelle que soit la victime : et si 
Montesquieu historien fait bien de nous expliquer les 
idées particulières des anciens au sujet du tjrannicide, 
Montesquieu moraliste ne devrait pas sembler se ral- 
lier à ces idées en écrivant : « C'était un amour domi- 
nant pour la patrie qui, sortant des règles ordinaires 
des crimes et des vertus, n'écoutait que lui seul et ne 
voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père ; la 
vertu semblait s'oublier pour se surpasser elle-même ; 
et l'action qu'on ne pouvait d'abord approuver, parce 
qu'elle était atroce, elle la faisait admirer comme 
divine. 

« En effet, le crime de César, qui vivait dans un 
gouvernement libre, n'était-il pas hors d'état d'être 
puni autrement que par un assassinat ? Et demander 
pourquoi on ne l'avait pas poursuivi par la force ou- 



INTRODUCTION. LV. 

V 



rerte ou par les lois, n'était-ce pas demander raison de 
ses crimes ? » 

Il n'y a pas de perfidie, il n'y a pas de trahison, il 
n'y a pas de mensonge qui ne pourrait se justifier par 
ces lignes. 

On ne peut davantage approuver ce que Montes- 
quieu écrit sur le suicide. Il lui est arrivé là, comme 
il arrive parfois aux meilleurs esprits, de se laisser 
éblouir par une fausse apparence de grandeur et de 
vertu. Il va jusqu'à écrire : 

(L II est certain que les hommes sont devenus moins 
libres, moins courageux, moins portés aux grandes 
entreprises qu'ils n'étaient lorsque, par cette puissance 
qu'on prenait sur soi-même, on pouvait à tous les ins- 
tants échapper à toute autre puissance. D 

C'est là un pur sophisme ; et je ne rechercherai 
pas même si les hommes sont réellement moins libres 
aujourd'hui, moins courageux, moins portés aux 
grandes entreprises qu'ils n'étaient dans l'antiquité. Je 
crois qu'ils sont plus libres^ plus entreprenants, et tout 
aussi courageux, quoique d'une autre façon. Mais là 
n'est pas la question. Supposons-les inférieurs sur tous 
ces points et sur tous les autres encore ; cette infério- 
rité ne proviendrait certainement pas de ce que la 
philosophie et la religion nous interdisent le suicide : 
pas plus que les vertus antiques n'étaient fondées sur 
le droit au suicide. De quelle antiquité parle-t-on, d'ail- 
leurs ? Celle où se voient des hommes hbres et coura- 
geux ne connaissait guère le suicide. Celle où tous 
les hommes semblent courir éperdus à cette mort 



LVI INTRODUCTION. 



Tolontaire est l'époque de la décadence, l'ère des guer- 
res civiles et du despotisme. Comment donc oserait-on 
prétendre qu'en ces temps d'affaissement, le suicide 
fût un ressort nouveau et vigoureux, qui soutînt l'âme 
humaine? Pourquoi vouloir nous faire admirer les 
hommes qui, en face de la tyrannie, préférèrent le facile 
courage de se tuer, au difficile courage de résister à la 
tyrannie ? N'est-il pas évident que les Caton d'Utique, 
les Brutus et les Cassius, en se hâtant ainsi de se per- 
cer le cœur, ont rendu la victoire plus aisée aux César 
et aux Octave ? — Montesquieu écrit en note : « Si 
Charles P'", si Jacques II avaient vécu dans une religion 
^ui leur eût permis de se tuer, ils n'auraient pas eu à 
soutenir, l'un une telle mort, l'autre une telle vie. » — 
De telles réflexions nous surprennent. Quoi donc! est- 
ce l'échafaud de Charles Stuart qui déshonore sa vie ? 
« J'ai peine à contempler son grand cœur dans ces 
« dernières épreuves, dit Bossuet. Mais certes il a 
« montré qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire 
€ perdre la majesté à un roi qui sait se connaître. » 
J'aime mieux cette façon d'envisager l'échafaud. Mais 
quand Charles 1^^ ou Jacques II se seraient donné la 
mort, qui donc s'en serait plus réjoui que leurs enne- 
mis, Cromwell et Guillaume III ? Comment l'esprit 
exact et judicieux de Montesquieu n'a-t-il pas vu que 
1 a perpétuelle tentation de se soustraire aux charges de 
la vie était surtout propre à rendre la vie indécise et 
taible, et qu'enfin une nation dans laquelle le suicide 
devient fréquent est une nation qui s'abandonne? 
Nous insisterons peu sur la dernière partie du livre 



INTRODUCTION. LVH 



des Considérations. Montesqaien lui-même n'est pas 
parvenu à donner beaucoup d'intérêt à cette revue des 
crises monotones au milieu desquelles l'Empire Byzan- 
tin traîne sa vie interminable. Le livre languit un peu 
à la fin, comme l'empire qu'il raconte. Quelques traits 
cependant rappellent çà et là l'esprit de Montesquieu. 
Même il en est un si frappant qu'il faut le rapporter 
ici, quoiqu'on l'ait cité souvent. 

A force de réfléchir sur les événements humains, 
Montesquieu fut quelquefois prophète. Ainsi lorsqu'en 
1730 il jetait en passant ces lignes dans ses notes sur 
l'Angleterre : 

« Je ne sais pas ce qui arrivera de tant d'habitants 
que l'on envoie d'Europe et d'Afrique dans les Indes 
Occidentales ; mais je crois que si quelque nation est 
abandonnée de ses colonies, cela commencera par la 
nation anglaise. D 

Quarante années plus tard, l'insurrection des colonies 
anglaises de l'Amérique du Nord donnait raison à 
Montesquieu. 

Je relève dans les Considérations, une prédiction à 
long terme, au moins aussi étonnante : 

« L'empire des Turcs, dit Montesquieu, est à pré- 
sent à peu près dans le même degré de faiblesse où. 
était autrefois celui des Grecs, mais il subsistera 
longtemps : car si quelque prince que ce fût mettait 
cet empire en péril en poursuivant ses conquêtes, les 
trois puissances commerçantes de l'Europe connais- 
sent trop leurs aflaires pour n'en pas prendre la défense 
sur-le-champ. » 



LVIII rNTRODUCTIG:;;^. 



Certes, il est beau d'arriver par la réflexion et par 
la comparaison à prédire d'une façon aussi précise des 
faits aussi particuliers, qui ne devaient avoir leur en- 
tier accomplissement que cent vingt années plus tard. 

Tel est ce livre que plus d'un critique a proclamé le 
chef-d'œuvre de son auteur, le plus achevé de ses 
ouvrages, le seul qui soit conçu et exécuté d'un seul 
jet et de génie. Ces admirations sont peut-être exagé- 
rées. Le chef-d'œuvre de Montesquieu, si Ton veut 
absolument classer ses ouvrages (c'est là une recherche 
assez oiseuse), ne serait-ce pas plutôt le livre que Im 
seul pouvait faire , V Esprit des lois ? La Bruyère , 
vivant sous la Régence, eût pu écrire les Lettres per- 
sanes; Bossuet, cinquante ans avant Montesquieu, a 
devancé, surpassé même, sur plus d'un point, les Con- 
sidérations. Mais nul, excepté Montesquieu, dans son 
siècle ou avant lui , n'eût pu écrire V Esprit des lois. 
Les Considérations demeurent un livre plutôt excel- 
lent qu'original. Mais n'est-ce pas assez d'un tel 
mérite pour justifier l'étude assidue dont ce livre 
vraiment classique est resté l'objet, même après un 
siècle et demi écoulé, pendant lequel ime science plus 
approfondie a presque renouvelé l'histoire de Rome? 
Chose singulière ! Elle a contredit sur bien des point? 
le livre de Montesquieu; elle ne l'a pas fait vieillir. 



INTRODUCTION. LIX 



m. — DIALOGUE DE SYLLA ET d'eUCRATS. 

Entre la publication des Considérations (1734) et 
celle de Y Esprit des lois {17 4,^), Montesquieu ne mit 
au joar qu'un opuscule, ordinairement imprimé depuis 
lors à la suite du livre sur les Romains (1) : c'est le 
fameux Dialogue de Sylla et d^Eucrate : encore un 
chapitre de l'histoire romaine, mais où l'analyse phi- 
losophique revêt une forme dramatique, et qui semble 
le premier acte d'une tragédie en prose que son au- 
teur n'aurait pas achevée. L'ouvrage, composé depuis 
vingt-trois ans lorsqu'il parut, avait été lu vers 1722, 
par l'auteur, au fameux club de V Entresol, cercle poli- 
tique et littéraire qui se tenait tous les samedis chez 
l'abbé Alary, de l'Académie française, précepteur 
des enfants de France. 

Eucrate est un philosophe en renom à Rome. SyUa, 
qui vient de se démettre de la dictature, a désiré l'en- 
tretenir. Eucrate se rend à la maison de Tibur, où 
Sjlla € jouissait des premiers moments tranquilles 
de sa vie î . L'exposition ne manque pas de grandeur ; 
mais, dès le début, une certaine tension, comme un 
effort violent dans l'expression^ montre que nous ne 
sommes plus dans la pure région des dissertations 
historiques ; mais que nous entendons déclamer sur un 

(1) Le Dîaogue de Sy^la et d'Eucrate parut pour la pre- 
mière fois sans nom d'auteur dans \% Mercure de février 1745. 



LX INTKODUCTION. 



théâtre, avec des mots d' un pied et demi, dirait Horace: 
sesquipedalia verha, 

Eucrate dit : « La fortune semble être ;renée de ne 
« plus VOUS élever aux honneurs 2). Sylla répond : 
< Eucrate, si je ne suis plus en spectacle à l'univers, 
« c'est la faute des choses humaines, qui ont des bor- 
« nes^ et non pas la mienne... » Il faudrait un Talma 
et la belle emphase du vers alexandrin pour qu'un teJ 
style eût toute sa valeur. 

Le dialogue est une justification de Sjlla prononcée 
par lui-même. Sylla se vante de n'avoir outragé les lois 
que pour les conserver ou les rétablir; versé tant de 
sang et affiché les funestes tables de proscription, que 
pour sauver Rome d'une dictature populaire et rendre 
aux patriciens leurs droits et la liberté. 

C'est là une gageure de bel esprit. Montesquieu, 
dans les Considérations^ est moins indulgent pour 
Sylla ; il montre en lui le tyran qui s'appuya sur l'aris- 
tocratie comme d'autres s'appuyaient sur le peuple; 
oppresseur sans scrupules, le premier il envahit Rome 
à main armée, le premier il permet tout aux soldats, 
le premier il invente les tables de proscription; modèle 
de Marins, de Pompée, de César et d'Antoine dans 
l'art d'asservir son pays. 

Mais quand il eut tout abattu autour de lui, Sylla, 
presque seul entre tous les tyrans, abdiqua ce pou- 
voir acheté au prix de tant de sang versé; il osa es- 
pérer de vivre, simple citoyen, cans une ville où il 
avait immolé des milliers de citoyens : il vécut en 
effet, protégé par la seule terreur de son nom. L'his- 



INTRODUCTION. LXI 



toire explique son abdication par le dégoût qu'il prît 
de la grandeur et des hommes. Dans le Dialogue, 
après son œuvre accomplie, il rend volontairement 
aux Romains le pouvoir qu'il n'avait pris que pour 
venger leur constitution, dégradée parles excès po- 
pulaires. 

Mais le Dialogue lui-même, quoiqu'il semble écrit 
à la gloire de Sylla, laisse en doute, non la grandeur 
de ses intentions, mais la bonté de son œuvre. Sjlla 
a donné une leçon funeste à tous ses successeurs : 

« Quand les dieux ont souffert que Sylla se soit 
a impunément fait dictateur dans Rome, ils y ont 
€ proscrit la liberté pour jamais. Il faudrait qu'ils 
a fissent trop de miracles pour arracher à présent 
<( du C(eur de tous les capitaines romains l'ambition 
c( de régner. Vous leur avez appris qu'il y avait une 
ce voie bien plus sûre pour aller à la tyrannie et la 
(( garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal 
« secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens 
« d'une république trop riche et trop grande, le dés* 
« espoir de pouvoir l'opprimer. 3> 

€ n changea de visage et se tut un moment. Je ne 
<L crains, me dit-il avec émotion, qu'un hommo 
a. dans lequel je crois voir plusieurs Marius. Le ha- 
(L sard, ou bien un destin plus fort, me l'a fait épar- 
« gner. Je le regarde sans cesse, j'étudie son âme; 
« il y cache des desseins profonds ; mais s'il oso 
« jamais former celui de commander à des hommes quo 
« j'ai faits mes égaux, je jure par les dieux que je 
« punirai son insolence, d 



LXII INTRODUCTION. 



Ainsi se termine le dialogue, laissant, avec un art 
Traiment dramatique , l'attention encore éveillée, et 
montrant à demi César derrière Sjlla. 

Il y avait dans le Dialogue au moins le germe 
d'une tragédie. Ce germe fructifia lentement. Le 27 
décembre 1821, de Jouj fit représenter au Théâtre- 
Français Sylla, où. beaucoup de vers sont traduits de 
Montesquieu. 

Je renversai l'Etat, mais pour le reconstruire. 
J'étais né, je le sens, pour foncier ou détruire. 
J'accomplis mes destins, et vers la liberté 
Je ramène en esclave un peuple épouvanté. 

(Acte II, scène vn.) 

Parmi tous ces Romains à mon pouvoir soumis, 
Je n'ai plus de rivaux ; j'ai besoin d'ennemis, 
D'ennemis libres, fiers, dont la seule présence 
Atteste mon génie ainsi que ma puissance. 

(Acte i, se. m.) 

Ces vers sont faibles ; c'est le mauvais vers pro- 
saïque et pseudo- classique de l'Empire et de la 
Restauration. 

Les défauts qui étaient déjà dans l'ouvrage de Mon- 
tesquieu sont exagéré» par de Jouy. 

Comparons ainsi la scène de l'abdication chez les 
deux écrivains : 

Mon asile, a-t-on dit, est dans la dictature. 

Eh bien! dans ce moment devant vous je l'abjure; 

Je me dépouille ici des suprêmes honneurs. 

Je dépose la pourpre. Eloiguez-vous, licteurs. 



INTRODUCTION. LXIH 



Me voilà désarmé ; je vous livre ma vie : 
Aux complots, aux poignards, j'oppose mon génie, 
La vertu de Brutus, l'âme de Scipion, 
Chéronée, Orchomène et l'effroi de mon nom. 

Ces vers sont sonores et, bien dits, seraient peut- 
être encore d'un certain eflPet. Mais ils sont loin de 
valoir la prose de Montesquieu : 

« J*ai paru devant les Romains citoyen au milieu 
« de mes concitoyens, et j'ai osé leur dire: a Je suis prêt 
« à rendre compte de tout le sang que j'ai versé pour 
<i la république ; je répondrai à tous ceux qui vien— 
« dront me demander leur père, leur fils ou leur 
« frère. » Tous les Romains se sont tus devant moi. 

« J'ai un nom, et il me suffit pour ma sûreté et 
« celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les 
« entreprises ; et il n'y a point d'ambition qui n'en 
« soit épouvantée. Sylla respire, et son génie est plus 
« puissant que celui de tous les Romains. Sylla a 
« autour de lui Chéronée, Orchomène et Signion. » 

Quelques vers, chez de Jouy, sont pour ainsi dire 
traduits de la prose de Montesquieu, procédé dange- 
reux, qui souvent dégrade la belle prose et ne fait pas 
de bons vers : 

« Lorsqu'avec mes soldats je suis entré dans Rome, 
« je ne respirais ni la fureur ni la vengeance. J'ai 
« jugé sans haine, mais aussi sans pitié, ces Romains 
« étonnés. » 

Les Romains n'avaient droit qu'à mon inimitié ; 

Je lea jugeai sans haine ainsi que «ans pitié. - 



LXIV IXTHODUCTION. 



« Yous étiez libres, ai-je dit, et vous vouliez vivn 
€ esclaves î Non, mais mourez, et vous aurez l'avan 
■c tage de mourir citoyens d'une ville libre, d 

Pensée ampoulée, que de Jouy n'a eu garde d'o 
mettre : 

Malgré vous, ai-je dit, je brise vos entraves. 
Quoi! lâches citoyens, vous voulez être esclaves I 
Non! je vous ai jugés dignes d'un meilleur sort. 
Vous demandez des fers ; je vous donne la mort. 
Bénissez en tombant cette faveur dernière. 
Et rendez à vos dieux une âme libre et fière. 

(Act. I, se. rv.) 

Uidée est déjà fausse par elle-même ; mais, ainsi 
détaillée, elle devient absolument fastidieuse. 

Le portrait de Marins, vigoureusement esquissé 
par Montesquieu, est languissant dans les vers de 
Jouy. 

c Je fus indigné de voir un homme sans nom, fier 
de la bassesse de sa naissance, entreprendre de rame- 
ner les premières familles de Rome dans la foule du 
peuple, et dans cette situation, je portais tout le poids 
d'une grande âme (^expression bien vagué) ; j'étais 
jeune, et je me résolus de me mettre en état de de- 
mander compte à Marins de ses mépris. > 

Un farouclie soldat, trop fier de sa bassesse, 
Sous son joug plébéien accablait la noblesse. 
Au tribun Marius dès lors je me promis 
De demander un jour compte de ses mépris. 

f Je r.attaq^âlâïeçjes propres armes4^'est- à -dire 



INTRODUCTION. LXV 



« par des victoires contre les ennemis de la Républi- 
« que... J'allai faire laguerre à Mithridate, et je crus 
« détruire Marius à force de vaincre l'ennemi de 
« Marius. Pendant que je laissai ce Romain jouir de 
« son pouvoir sur la populace, je multipliais ses mor- 
« tifications, et je le forçais tous les jours d'aller au 
« Capitole rendre grâces aux dieux des succès dont 
« je le désespérais. » 

Son nom était fameux par plus d'une victoire. 
Par des exploits plus grands, je fis pâlir sa gloire. 
Et je le vis contraint, ce rival odieux. 
D'aller au Capitole en rendre grâce aux dieux. 

Si Sainte-Beuve(l)apu dire avec raison que ce dia- 
logue fameux de Sjlla et d'Eucrate est beau mais un 
peu tendu; que ce n'est pas tout à fait ainsi que des 
héros et des Jiommes d'Etat causent dans leur chambre 
avec des philosophes ; que ce Sylla est académique de 
V école de David avec du drapé, du nu y des cambrures, 
combien la tragédie paraît plus faible encore ! Ce n'est 
plus qu'une copie de Bavid, etpar un médiocre élève. 
Mais le plus grand défaut du Dialogue est d'avoir 
été trop fécond en imitations détestables. Longtemps 
ce morceau, qui aujourd'hui nous laisse un peufroids, 
futconsidéré comme un desplus beaux qu'eût tracés la 
plume de Montesquieu, peut-être comme la plus ache- 
vée de ses pages. On l'insérait dans les Traités de 
littérature et dans les Anthologies, on le préférait 

(1) Causeries du Lundi, VIL 56. 



I 



LXVI • INTEODUCTION. 



à tant d'admirables chapitres qu'on eût pu choisii', 
presque au hasard, dans V Esprit des lois; on le propo- 
sait, comme un modèle parfait, à l'admiration des 
jeunes gens. Une grande partie des défauts de l'an» 
cien Discours français scolaire vient du Dialogue de 
Sylla et d'Eucrate^ autrefois trop admiré, trop étudié^ 
trop imité dans les collèges, et même à l'Ecole !Nor- 
male. 

Yillemain raconte dans ses Souvenirs contem- 
porains qu'en 1812, un aide de camp de l'Empereur, 
M. de Narbonne, étant venu visiter l'Ecole Nor- 
male, trouva les jeunes gens réunis autour de leur 
maître (c'était Yillemain, à peine leur aîné), qui leur 
faisait lire et commenter le Dialogue. L'Empereur, 
s'étant fait rendre compte de la visite, fut mécon- 
tent de savoir qu'on étudiait à l'Ecole Normale ce 
texte qu'il- jugeait faux, emphatique et dangereux. 
Dangereux, c'est trop dire; pour emphalique et faux, 
le' morceau l'est assurément. Mais l'est-il à la façon 
dont l'entendait Napoléon, s'il faut croire à l'authen- 
ticité de ce long entretien de l'Empereur avec M. de 
Narbonne, restitué très habilement par Yillemain? 
Le Dialogue est-il une diatribe contre les tyrans ? On 
y pourrait voir aussi bien un panégyrique des dicta« 
t€urs. Mais Montesquieu tout entier était suspect à 
Napoléon. 



CONSIDERATIONS 



SUR LES CAUSES DE LA 



GRANDEUR DES ROMAINS 

KT 

DE LEUR DÉCADENCE 



CHAPITHE PEEMIEE. 



1. COMMENCEMENTS DE ROME. — 2. SES GUERRES. 

Il ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses 
commencements, l'idée que nous donnent les villes que 
nous voyons aujourd'hui, à moins que ce ne soit de 
celles de la Crimée (1), faites pour renfermer le butin, 
les bestiaux et les fruits de la campagne. Les noms 
anciens des principaux lieux de Rome ont tous du 
rapport à cet usage. 

La ville n'avait pas même de rues, si l'on n'appelle 

(1) Au milieu du xvni« siècle, la Crimée, habitée par det 
Tartares pasteurs, était l'un des pays les moins civilisés de 
l'Europe. Elle relevait du sultan des Turcs, qui ne l'abandonna 
à la Russie qu'en 1792, par le traité d'Iassy. 



CHAPITRE PBEMIER. 



de ce nom la continuation des chemins qui y abou- 
tissaient. Les maisons étaient placées sans ordre, et 
très petites ; car les hommes, toujours au travail ou 
dans la place publique, ne se tenaient guère dans le;? 
maisons. 

Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses 
éiifices publics. Les ouvrages qui ont donné et qu: 
donnent encore aujourd'hui la plus haute idée de sa 
puissance ont été faits sous les rois (1). On commen- 
çait déjà à bâtir la Yille Eternelle (2). 

E-omulus et ses successeurs furent presque toujours 
en guerre avec leurs voisins pour avoir des citoyens, 
des femmes ou des terres : ils revenaient dans la ville 
avec les dépouilles des peuples vaincus ; c'étaient des 
gerbes de blé et des troupeaux ; cela y causait une 
grande joie. Yoilà l'origine des triomphes, qui furent 
dans la suite la principale cause des grandeurs où cette 
ville parvint. 

Rome accrut beaucoup ses forces par son union 
avec les Sabins, peuples durs et belliqueux comme les 
Lacédémoniens, dont ils étaient descendus (3). Romu- 
lus prit leur bouclier (4), qui était large, au lieu du 
petit bouclier argien, dont il s'était servi jusqu'alors ; 

(1) Voyez l'étonnement de Denys d'Halicarnasse sur les 
égouts faits par Tarquin {Ant. Eom., liv. m). Ils subsistent 
encore. (M.) 

(2) Dès les commencements, les ouvrages publics furent tels 
que Rome n'en rougit pas, depuis même qu'elle se vit maîtresse 
du monde. (Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, IIP 
partie, ch. 6.) Nous indiquerons désormais par le seul nom de 
Bossuet les renvois à ce chapitre. 

(3) Descendance fabuleuse qu'allègue Denys d'Halicarnasse. 
Les Sabins occupaient la partie centrale et montagneuse de 
l'Italie ; on distinguait les Sabins proprement dits, les Sa belles, 
et les Samnites. 

(4) Plutarque, Vie de Romulu». (M.) 



COMMENCEMENTS DE ROME. 



gt on doit remarquer que ce qui a le plus contribué à 
rendre les Romains les maîtres du monde, c'est qu'ayant 
combattu successivement contre tous les peuples, ils 
^nt toujours renoncé à leurs usages sitôt qu'ils en ont 
trouvé de meilleurs (1). 

On pensait alors dans les républiques d'Italie que 
les traités qu'elles avaient faits avec un roi ne les obli- 
geaient point envers son successeur ; c'était pour elles 
une espèce de droit des gens (2) : ainsi tout ce qui 
avait été soumis par un roi de Rome se prétendait 
libre sous un autre, et les guerres naissaient toujours 
des guerres. 

Le règne de Xuma, long et pacifiqiie, était très 
propre à laisser Rome dans sa médiocrité ; et, si elle 
eût eu dans ce temps-là un territoire moins borné et 
une puissance plus grande, il y a apparence que sa 
fortune eût été fixée pour jamais. 

Une des causes de sa prospérité, c'est que ses rois 
furent tous de grands personnages. On ne trouve point 
ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue 
de tels hommes d'Etat et de tels capitaines (3). 



(1) Outre qu'ils étaient par eux-mêmes appliqués et ingé- 
nieux, ils savaient profiter admirablement de tout ce qu'ils voyaient 
dans les autres peuples de commode pour les campements, pour 
les ordres de bataille, pour le genre même des armes ; en ua 
mot, pour faciliter tant l'attaque que la défense... Qui ne sait 
qu'ils ont appris des Carthaginois l'invention des galères par les- 
quelles ils les ont battus; et enfin qu'ils ont tiré de toutesles na- 
tions qu'ils ont connues de quoi les surmonter toutes ? (Bossuet.) 

(2) Cela paraît par toute l'histoire des rois de Rome. (M.) 

(3) Il faut avouer que Montesquieu accorde au récit que fait 
rite Live des origines de Eome et de la période royale, une 
authenticité que Tite Live lui-même se gardait bien d'affirmer. 
Voyez la Préface de son Histoire. Saint-Evremond accorde 
beaucoup moins de créance à ces récits légendaires : « Je hais 
les admirations fondées sur des contes, ou établies par l'erreur 



CHAPITRE PREMIER. 



Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des 
républiques qui font l'institution ; et c'est ensuite l'ins- 
titution qui forme les chefs des républiques. 

Tarquin prit la couronne sans être élu par le sénat 
ni par le peuple (1). Le pouvoir devenait héréditaire : 
il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent bien- 
tôt suivies d'une troisième. 

Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose 
qui a presque toujours fait chasser les tyrans des villes 
où ils ont commandé : car le peuple, à qui une action 
pareille fait si bien sentir sa servitude, prend d'abord 
une résolution extrême (2). 

Un peuple peut aisément souff'rir qu'on exige de lui 
de nouveaux tributs : il ne sait pas s'il ne retirera 
point quelque utilité de l'emploi qu'on fera de l'argent 
qu'on lui demande : mais, quand on lui fait un aff'ront, 
il ne sent que son malheur, et il j ajoute l'idée de tous 
les maux qui sont possibles. 

Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut 

des faux jugements. H y a tant de choses vraies à admirer 
chez les Êomains que c'est leur faire tort que de les vouloir 
favoriser par des fables.... Les rois ont eu si peu de part à la 
grandeur du peuple romain qu'ils ne m'obligent pas à des consi- 
dérations fort particulières... Pour les talents divers et parti- 
culiers qu'on attribue à chacun par une mystérieuse provi- 
dence, il n'est arrivé en eux que ce qui était arrivé auparavant 
à beaucoup de princes... Chacun a suivi son naturel et s'est plu 
dans l'exercice de son talent ; et il est ridicule de faire une 
espèce de miracle d'une chose si ordinaire. i> (Saint-Evre- 
mond , Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans 
les différents temps de la république, chap. 1.) 

(1) Le sénat nommait un magistrat de l'interrègne, qui 
élisait le roi : cette élection devait être confirmée par le peuple. 
Voyez Denys d'Halic. liv. ii, m et iv. (M.) 

(2) Sic enim effectum est ut agitatus injuriis pcpulut cupi- 
ditaU liberiatis incendereiur. (Florus, 1, 8.) 



COMMENCEMENTS DE ROME. 



qne roccasion de la révolution qui arriva ; car tin 
peuple fier, entreprenant, hardi, et renfermé dans des 
murailles, doit nécessairement secouer le joug, ou 
adoucir ses mœurs. 

Il devait arriver de deux choses l'une, ou que Eome 
changerait son gouvernement; ou qu'elle resterait une 
petite et pauvre monarchie. 

L'histoire moderne nous fournit un exemple de ce 
qui arriva pour lors (1) à Rome, et ceci est bien re- 
marquable; car, comme les hommes ont eu dans tous 
les temps les mêmes passions, les occasions qui pro- 
duisent les grands changements sont différentes, mais 
les causes sont toujours les mêmes. 

Comme Henri VII, roi d'Angleterre (2), augmenta 
le pouvoir des communes pour avilir les grands, Ser- 
vius Tullius, avant lui, avait étendu les privilèges du 
peuple pour abaisser le sénat (3) ; mais le peuple, de- 
venu d'abord plus hardi, renversa l'une et l'autre mo- 
narchie (4). 

Le portrait de Tarquin n'a point été flatté ; son nom 
n'a échappé à aucun des orateurs qui ont eu à parler 



(1) Locution que Montesquieu affectait et qu'il a employée fort 
souvent. Aujourd'hui, sans motif, elle semble un peu triviale, 
et tend à disparaître, au moins de la langue écrite. Au XYiii* 
piècle, elle était fort usitée. 

Je répondrai pour lors, et ta pourras connaître 

Qui de nous deux, perfide, est l'esclave ou le maître. 

(Voltaire, Âférope, acte V, se. 2.) 

(2) Henri VII Tudor, roi d'Angleterre de 1485 à 1509 ; 
c'est lui qui mit fin à la guerre des Deux-Roses. 

(3) Voyez Zonare et Denys d'Halicarnasse, liv. iv. (M.) 

(4) Il ne semble pas que Montesquieu di?e assez clairement 
que ce furent néanmoins les grands qui, à Rome et en Angle- 
terre, virent d'abord leur puissance s'agrandir de tout ce que 
perdait celle des roifl. 



CHAPITRE PEEMIER. 



contre la tyrannie. Mais sa conduite, avant son malheurj 
que l'on voit qu'il prévoyait, sa douceur pour les peu- 
ples vaincus, sa libéralité envers les soldats, cet art 
qu'il eut d'intéresser tant de gens à sa conservation, 
ses ouvrages publics, son courage à la guerre, sa con- 
stance dans son malheur, une guerre de vingt ans qu'il 
fit ou qu'il fit faire au peuple romain, sans royaume et 
sans biens, ses continuelles ressources, font bien voir 
que ce n'était pas un homme méprisable. 

Les places que la postérité donne sont sujettes comme 
les autres aux caprices de la fortune : malheur à la 
réputation de tout prince qui est opprimé par un parti 
qui devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un 
préjugé qui lui survit. 

Rome, ayant chassé les rois, établit des consuls 
annuels ; c'est encore ce qui la porta à ce haut degré 
de puissance. Les princes ont dans leur -^-ie des périodes 
d'ambition; après quoi, d'autres passions, et l'oisiveté 
même, succèdent; mais la république ayant des chefs 
qui changeaient tous les ans, et qui cherchaient à 
signaler leur magistrature pour en obtenir de nou- 
velles, il n'y avait pas un moment de perdu pour l'am- 
bition; ils engageaient le sénat à proposer au peuple 
la guerre, et lui montraient tous les jours de nouveaux 
ennemis. 

Ce corps y était déjà assez porté de lui-même : car, 
étant fatigué sans cesse par les plaintes et les demandes 
du peuple, il cherchait à le distraire de ses inquiétudes 
et à l'occuper au dehors (1). 

Or la guerre était presque toujours agréable au 
peuple, parce que, par la sage distribution du butin, 
on avait trouvé le moyen de la lui rendre utile. 

Rome étant une ville sans commerce et presque 

(1) D'ailleurs l'autorité du sénat était moins bornée dans lei 
affaires du dehors que dans celles de la ville. (M.) 



COMMENCEMENTS DE EOME. 



sans arts, le pillage était le seul moyen que les parti- 
culiers eussent pour s'enrichir (1). 

On avait donc mis de la discipline dans la manière 
de piller ; et on y observait à peu près le même ordre 
qui se pratique aujourd'huichez les petits Tartares (2). 

Le butin était mis en commun (3), et on le distri- 
buait aux soldats. Rien n'était perdu, parce qu'avant de 
partir chacun avait juré qu'il ne détournerait rien à 
son profit. Or les Romains étaient le peuple du monde 
le plus religieux sur le serment, qui fut toujours le 
nerf de leur discipline militaire (4). 

Enfin les citoyens qui restaient dans la ville, jouis- 
saient aussi des fruits de la victoire. On confisquait 
une partie des terres du peuple vaincu, dont on faisait 
deux parts : l'une se vendait au profit du public ; 
l'autre était distribuée aux pauvres citoyens, sous la 
charge d'une rente en faveur de la république. 

Les consuls, ne pouvant obtenir l'honneur du 
triomphe que par une conquête ou une victoire, fai- 
saient la guerre avec une impétuosité extrême : on 
allait droit à l'ennemi, et la force décidait d'abord. 

Rome était donc dans une guerre éternelle et tou- 
jours violente. Or une nation toujours en guerre, et 

(1) Les Romains étaient des voisins fâcheux et violenta 
qui voulaient chasser les justes possesseurs de leurs maisons, 
et labourer, la force à la main, les champs des autres. (Saint- 
Evremond, Réflexions sur les divers génies du 2?eu;ple romain^ 
ch. 2.) 

(2) On appelait petite Tartarie les pays Européens occu- 
pés par les Tartares, et particulièrement la Crimée. 

(3) Voy. Polybe, liv. x. (M.) 

(4) Comparez ci-dessous, chap. 10, et Espritdes Lois, livre vin, 
chap. 13 : Le serment eut tant de force chez ce peuple (les 
Romains) que rien ne l'attacha plus aux lois. Il fit bien des 
fois, pour l'observer, ce qu'il n'aurait jamais fait pour la 
gloire ni pour la patrie. 



6 CHATITEE TEEMIER. 

par principe de gouvernement, devait nécessairement 
périr ou venir à bout de toutes les autres, qui, tantôt 
en guerre, tantôt en paix, n'étaient jamais si propres 
à attaquer, ni si préparées à se défendre. 

Par là les Romains acquirent une profonde connais- 
sance de l'art militaire : dans les guerres passagères, 
la plupart des exemples sont perdus ; la paix donne 
d'autres idées, et on oublie ses fautes et ses vertus 
mêmes. 

Une autre suite du principe de la guerre continuelle 
fut que les Romains ne firent jamais la paix que vain- 
queurs. En effet, à quoi bon faire une paix honteuse 
avec un peuple pour en aller attaquer un autre? 

Dans cette idée, ils augmentaient toujours leurs pré- 
tentions à mesure de leurs défaites (1) ; par là ils con- 
sternaient (2) les vainqueurs, et s'imposaient à eux- 
mêmes une plus grande nécessité de vaincre (3). 

Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la 
constance et la valeur leur devinrent nécessaires; et 
ces vertus ne purent être distinguées chez eux de 
l'amour de soi-même, de sa famille, de sa patrie, et de 
tout ce qu'il y a de plus cher parmi les hommes (4). 

(1) Romani gravîores tuncsunt quando vîncuntur. (Histoire 
Auguste, Vie de Valérien h père, V.) 

(2) Consternaient, c'est-à-dire : frappaient d'étonnement et 
d'effroi. Ailleurs Montesquieu emploie ce mot av sens pure 
ment latin d''ahaitre, renverser à terre. 

(3) Parmi eux, dans les états les plus tristes, jamais les faibles 
conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étaient toujours plua 
traitables victorieux que vaincus ; tant le sénat savait mainte- 
nir les anciennes maximes de la république, et tant il y savait 
confirmer le reste des citoyens. (Bossuet.) 

(4) Dans l'édition originale de 1734, on lit ici le paragraphe 
suivant : 

(t II était arrivé a l'Italie ce que l'Amérique a éprou^'é de 
nos jours ; les naturels du pays, faibles et dispersés, ayant cédé 



COMMENCEMENTS DE ROME. 



Les peuples d'Italio n'avaient aucun usage des ma- 
chines propres à faire les sièges (1) ; et de plus, les 
soldats n'ayant point de paye, on ne pouvait pas les 
retenir longtemps devant une place : ainsi peu de 
leurs guerres étaient décisives. On se battait pour avoir 
le pillage du camp ennemi ou de ses terres ; après quoi, 
le vainqueur et le vaincu se retiraient chacun dans sa 
ville (2). C'est ce qui fit la résistance des peuples d'I- 
talie et en même temps l'opiniâtreté des Romains à les 
subjuguer ; c'est ce qui donna à ceux-ci des ^-ictoires 
qui ne les corrompirent point, et qui leur laissèrent 
toute leur pauvreté. 



leurs terres à de nouveaux habitants, elle était peuplée par trois 
différentes nations : les Toscans (Montesquieu nomme toujours 
ainsi les Etrusques), les Gaulois et les Grecs. Les Gaulois 
n'avaient aucune relation avec les Grecs ni avec les Toscans, 
Ceux-ci composaient une association qui avait une langue, des 
manières et des mœurs particulières; et les colonies grecques, 
qui tiraient leur origine de différents peuples souvent ennemis, 
avaient des intérêts assez séparés. 

<r Le monde de ce temps-là n'était pas comme notre monde 
d'aujourd'hui: les voyages, les conquêtes, le commerce, l'établis- 
sement des grands Etats ; les inventions des postes^ de la bous- 
sole et de l'imprimerie, une certaine police générale, ont facilité 
les communications et établi parmi nous un art qu'on appelle la 
politique ; chacun voit d'un coup d'oeil tout ce qui se remue 
dans l'univers, et pour peu qu'un peuple montre d'ambition, il 
effraye d'abord tous les autres, d 

(1) Denys d'Halicarnasse le dit formellement, liv. ix, et cela 
paraît par l'histoire. Ils ne savaient point faire de galeries 
pour se mettre à couvert des assiégés ; ils tâchaient de prendre 
les villes par escalade. Ephorus a écrit qu'Artémon, ingénieur, 
inventa les grosses machines pour battre les plus fortes mu- 
railles. Périclès s'en servit le premier au siège de Samos, dit 
Plutarque, Vie de Périclès. Ql.) 

(2) Considérant ces expéditions en elles-mêmes, on trouvera 
qui c'étaient plutôt des tumultes que de véritables guerres.- 



10 CHAPITRE PREMIER. 

S'ils avaient rapidement conquis toutes les villes 
voisines, ils se seraient trouvés dans la décadence à 
l'arrivée de Pyrrhus, des Gaulois et d'Annibal ; et, par 
la destinée de presque tous les Etats du monde, ils 
auraient passé trop \^te de la pauvreté aux richesses, 
et des richesses à la corruption. 

Mais Rome, faisant toujours des efforts, et trouvant 
toujours des obstacles, faisait sentir sa puissance sans 
pouvoir l'étendre ; et, dans une circonférence très 
petite, elle s'exerçait à des vertus qui devaient être si 
fatales à l'univers. 

Tous les peuples d'Italie n'étaient pas également 
belliqueux : les Toscans (1) étaient amollis par leurs 
richesses et par leur luxe ; les Tarentins, les Capouans, 
presque toutes les villes de laCampanie et de la Grande 
Grèce (2), languissaient dans l'oisiveté et dans les 
plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins, les 
Eques et les Yolsques aimaient passionnément la 
guerre ; ils étaient autour de Rome ; ils lui firent une 
résistance inconcevable, et furent ses maîtres en fait 
d'opiniâtreté (3). 

Parce que les chefs s'appelaient des consuls, que les troupes se 
nommaient des légions, et les soldats, des Romains, on a plus 
donné à la vanité des noms qu'à la vérité des choses ; et, sans 
considérer la différence des temps et des personnes, on a voulu 
que ce fussent de mêmes armées sous Camille, sous Manlius, 
BOUS Cincinnatus, sous Papirius Cursor, sous Curius Dentatus, 
que sous Scipion, sous Marins, sous Sylla, sous Pompée et sous 
César. (Saint-Evremond.) 

(1) Etrusques. 

(2) On donnait ce nom aux territoires de l'Italie méridionale 
occupés par des Grecs ; et particulièrement aux villes de Ta- 
rente, Sybaris, Crotone, Caulonia, Héraclée, Métaponte, Locres 
et Rhegium. 

(3) Montesquieu ne veut pas dire qu'ils eurent plus d'opi- 
niâtreté que Kome, mais qu'ils enseignèrent l'opiniâtreté aux 



COMMENCEMENTS DE EOME. 11 

Les villes latines étaient des colonies d'Albe qui 
furent fondées par Latinus Sylvius (1). Outre une 
origine commune avec les Romains, elles avaient 
encore des rites communs ; et 8ervius Tullius les 
avait engagées à faire bâtir un temple dans Rome 
pour être le centre de l'union des deux peuples (2). 
Ayant perdu une grande bataille auprès du lac Ré- 
gille (3), elles furent soumises à une alliance et une 
société (4) de guerres avec les Romains. 

On vit manifestement, pendant le peu de temps que 
dura la tyrannie des Décemvirs, à quel point l'agran- 
dissement de Rome dépendait de sa liberté. L'État 
sembla avoir perdu l'âme qui le faisait mouvoir (5). 

Il n'y eut plus dans la ville que deux sortes de gens : 
ceux qui souffraient la servitude et ceux qui, pour 
leurs intérêts particuliers, cherchaient à la faire souf- 
frir. Les sénateurs se retirèrent de Rome comme d'une 
ville étrangère, et les peuples voisins ne trouvèrent de 
résistance nulle part. 

Le sénat ayant eu le moyen de donner une paye aux 

Romains. Les Latins habitaient sur la rive gauche du Tibre 
inférieur ; les Herniques étaient des Sabins établis dans l'Apen- 
nin, au Nord des Volsques, au Sud des Eques ; ces derniers 
occupaient les rives de l'Anio et du Liris. 

(1) Comme on le voit dans le traité intitulé : Oriyo gentii 
romanœ, qu'on croit être d'Aurelius Victor. (M.) 

(2) Denys d'Halicarnasse, liv. iv. (M.) Il s'agit du temple de 
Diane, bâti à Rome sur le mont Aventin, aux frais commun» 
des Romains et des Latins. 

(3) Lac du Latium^ à l'Est de Rome, près de Tusculum et 
de Gabies. La bataille fut livrée en 498 av. J.-C. 

(4) Voyez dans Denys d'Halicarnasse, liv. vi, un des traité» 
faits avec eux. (M.) 

(5) Sous prétexte de donner au peuple des lois écrites, ils m 
saisirent du gouvernement. Voyez Denys d'Halicarnasse, liv. XL 
(M.) Comparez Esprit des Lois,'liY. Xl^ chap. 15. 



12 CHAPITRE PREMIEB. 

soldats, le siège de Yeïes (1) fut entrepris ; il dura dix 
ans. On 'S'it un nouvel art chez les Komains et une 
autre manière de faire la guerre; leurs succès furent 
plus, éclatants, ils profitèrent mieux de leurs victoires, 
ils firent de plus grandes conquêtes, ils envoyèrent 
plus de colonies ; enfin la prise de Yeïes fut une espèce 
ie révolution. 

Mais les travaux ne furent pas moindres. S'ils por- 
tèrent de plus rudes coups aux Toscans, aux Eques et 
aux Volsques, cela même fit que les Latins et les Her- 
niques, leurs alliés, qui avaient les mêmes armes et la 
même discipline qu'eux, les abandonnèrent ; que des 
ligues se formèrent chez les Toscans, et que les Sam- 
ni'tes (2), les plus belliqueux de tous les peuples de 
l'Italie, leur firent la guerre avec fureur. 

Depuis l'établissement de la paye, le sénat ne distri- 
bua plus aux soldats les terres des peuples vaincus; il 
imposa d'autres conditions : il les obligea, par exemple, 
de fournir à l'armée une solde pendant un certain 
temps, de lui donner du blé et des habits (3). 

La prise de Rome par les Gaulois ne lui ôta rien de 
ses forces ; l'armée, plus dissipée que vaincue, se retira 
presque entière à Veïes ; le peuple se sauva dans les 
villes voisines, et l'incendie de la ville ne fut qu^ l'in- 
cendie de quelques cabanes de pasteurs (4). 

(1) Veïes en Etrurie, à quatre lieues et demie de Rome. 

(2) Les Samnites, branche des Sabins, peuple belliqueux, 
établi dans les montagnes à l'Est du Latium et de la Cam- 
panie ; au Nord de la Lucanie ; à l'Ouest de l'Apulie. 

(3) Voyez les traités qui furent faits. (M.) 

(4) Au début de ce chapitre^ Montesquieu avait exagéré un 
peu la grandeur de la ville naissante ; à la fin, il semble exa- 
gérer la petitesse de Rome déjà fondée depuis plusieurs siècles. 
On sait que la muraille bâtie par Servius avait plus de douze 
mille mètres de tour. 



CHAPITRE II 

DE l'art de la guerre CHEZ LES ROMAINS, 

Les Romains se destinant à la guerre et la regar- 
dant comme le seul art , ils mirent tout leur esprit et 
toutes leurs pensées à le perfectionner. C'est sans 
doute un dieu, dit Yégèce (1), qui leur inspira la 
légion. 

Ils jugèrent qu'il fallait donner aux soldats de la 
légion des armes offensives et défensives plus fortes et 
plus pesantes que celles de quelque autre peuple que 
ce fût (2). 

Mais, comme il y a des choses à faire dans la guerre 
dont un corps pesant n'est pas capable, ils voulurent 
que la légion contînt dans son sein une troupe légère 
qui pût en sortir pour engager le combat, et, si la né- 
cessité l'exigeait, s'y retirer ; qu'elle eût encore de la 
cavalerie, des hommes de trait et des frondeurs pour 
poursuivre les fuyards et achever la victoire ; qu'elle 

(1) Liv. II, ch.l. (M.)iVbn tantuni humano consilio, sed etîam 
âivinitatîs instinctu legiones arbitrer a Romanis constitutas. 
Végèce, auteur du traité Instituta rei militaris, vivait au i^"* 
siècle ap. J.-C. Le texte cité est au chap. 21. 

(2) Voyez dans Polybe et dans Josèphe, De Bello JudaïcOy 
liv. m, quelles étaient les armes du soldat romain. Il y a peu 
de différence, dit ce dernier, entre les chevaux chargés et les 
loldats romains. <l Ils portent, dit Cicéron, leur nourriture pour 
plus de quinze jours, tout ce qui est à leur usage, tout ce qu'il 
£aut pour se fortifier ; et, à l'égard de leurs armes, ils n'en sont 
pas plus embarrassés que de leurs mains. > (TuscuL, liv. il) 
(M.) 



I 



14 CHAPITRE n. 



fût défendue par toutes sortes de machines de guerre, 
qu'elle traînait avec elle ; que chaque fois (1) elle se 
retranchât, et fût, comme dit Yégèce (2), une espèce 
de place de guerre. 

Pour qu'ils pussent avoir des armes plus pesantes 
que celles des autres hommes, il fallait qu'ils se ren- 
dissent plus qu'hommes ; c'est ce qu'ils firent par un 
travail continuel qui augmentait leur force, et par des 
exercices qai leur donnaient de l'adresse, laquelle n'est 
autre chose qu'une juste dispensation des forces que 
l'on a. 

Xous remarquons aujourd'hui que nos armées pé- 
rissent beaucoup par le travail immodéré des sol- 
dats (3) ; et cependant c'était par un travail immense 
que les Romains se conservaient (4). La raison en est, 
je crois, que leurs fatigues étaient continuelles ; au 
lieu que nos soldats passent sans cesse d'un travail ex- 
trême à une extrême oisiveté, ce qui est la chose du 
monde la plus propre à les faire périr. 

Il faut que je rapporte ici ce que les auteurs (5) 
nous disent de l'éducation des soldats romains. On les 
accoutumait à aller le pas militaire, c'est-à-dire à faire 
en cinq heures vingt milles , et quelquefois vingt- 

(1) Chaque soir. (Edition de 17340 

(2) Lib. n, cap. 25. (M.) 

(3) Surtout par le fouillement des terres. (M.) 

(4) Végéce dit (liv. m, ch. 2) : Plus quotidiana armorum 
exercitia ad sanitatea militum putaverunt prodesse quarn 
medicos. 

(5) Voyez Végèce,liv. i. Voyez dans Tite Live, liv. xxvi^ les 
exercices que Scipion l'Africain faisait faire aux soldats après 
la prise de Carthage la Neuve. Marins, malgré sa vieillesse, allait 
tous les jours au Champ-de-Mars. Pompée, à l'âge de cinquante- 
huit ans, allait combattre tout armé avec les jeunes gens? ; il 
montait à cheval, courait à bride abattue et lançait ses jave- 
lots. (Plutarque, Vie de Marius et de Pompée.) (M.) 



DE L'art de la guerre chez les romains. 16 



quatre (1). Pendant ces marclies, on leur faisait porter 
des poids de soixante livres (2). On les entretenait dans 
l'habitude de courir et de sauter tout armés ; ils pre- 
naient dans leurs exercices des épées, des javelots, des 
flèches d'une pesanteur double des armes ordinaires -, 
et ces exercices étaient continuels (3). 

Ce n'était pas seulement dans le camp qu'était Vé- 
cole militaire ; il y avait dans la ville un lieu où les 
citoyens allaient s'exercer (c'était le Champ-de-Mars) ; 
après le travail, ils se jetaient dans le Tibre, pour s'en- 
tretenir dans l'habitude de nager, et nettoyer la pous- 
sière et la sueur (4). 

Nous n'avons plus une juste idée des exercices du 
corps : un homme qui s'y applique trop, nous paraît 
méprisable, par la raison que la plupart de ces exerci- 
ces n'ont plus d'autre objet que les agréments ; au Heu 
que chez les anciens tout, jusqu'à la danse, faisait par- 
tie de l'art militaire (5). 

Il est même arrivé parmi nous qu'une adresse trop 
recherchf ) dans l'usage des armes dont nous nous ser- 
vons à la guerre , est devenue ridicule^ parce que, de- 
puis l'introduction de la coutume des combats singu- 
liers, l'escrime a été regardée comme la science des 
querelleurs ou des poltrons. 

Ceux qui critiquent Homère de ce qu'il relève ordi- 
nairement dans ses héros la force, l'adresse ou l'agihté 



(1) On évalue le mille romain à 1472 m. 5 ; 24 milles au- 
raient valu ainsi 35,34:0 mètres. 

2) Soixante livres romaines valaient dix-neuf kilogrammes 
six cent vingt grammes. 

(3) Végèce, liv. i. (M.) 

(4) Végèce, ibid. (M.) 

(5) Il y avait chez les anciens des danses guerrières (comme 
\2Lpyrrhîque).'hLsiis il n'est pas exact que la danse /îÏ ^ar^/e de 
i'art militaire} elle était même peu estimée chez les Romains. 



16 CHAPITRE II. 



du corps, devraient trouver Salluste bien ridicule, qui 
loue Pompée de ce qu'il courait, sautait, et portait un 
fardeau aussi bien qu'homme de son temps (1). 

Toutes les fois que les Romains se crurent en dan- 
ger, ou qu'ils voulurent réparer quelque perte, ce fut 
une pratique constante chez eux d'affermir la disci- 
pline militaire (2). Ont-ils à faire la guerre aux Latins, 
peuples aussi aguerris qu'eux-mêmes, Manlius songe 
à augmenter la force du commandement, et fait mou- 
rir son fils, qui avait vaincu sans son ordre. Sont-ils bat- 
tus à Xumance, Scipion Emilien les prive d'abord de 
tout ce qui les avait amollis (3). Les légions romaines 
ont-elles passé sous le joug en Numidie, Métellus répare 
cette honte dès qu'il leur a fait reprendre les institu- 
tions anciennes. Marins, pour battre les Cimbres et les 
Teutons , commence par détourner les fleuves ; et 
Sylla fait si bien travailler les soldats de son armée, ef- 
frayée de la guerre contre Mithridate^ qu'ils lui de- 
mandent le combat comme la fin de leurs peines (4). 

Publius Nasica, sans besoin, leur fit construire une 
armée navale (5) : on craignait plus roisiveté que les 
ennemis. 



(1) Cum alncrihus saltu, cum velocîbus cursu, cum validis 
vecte certahat. (Fragm. de Salluste rapporté par Végèce, liv. i, 
ch. 9.) (M.) Dans la fameuse querelle dite des anciens et des mo- 
dernes, les partisans des modernes avaient en effet blâmé Ho- 
mère de louer si souvent chez ses héros l'adresse et la force 
corporelles ; ils riaient d'Achille aux pieds légers, etc. 

(2) La discipline militaire est la chose qui a para la première 
dans leur Etat et la dernière qui s'y est perdue, tant elle était 
attachée à la constitution de leur république. (Bossuet.) 

(3) Il vendit toutes les bêtes de somme de l'armée, et fit 
porter à chaque soldat du blé pour trente jours, et sept pieux* 
{Somm. de Florus, liv. lvii.) (M.) 

(4) Frontin, Stratagem., liv, i, ch. 11. (M.) 

(5) Un« armée navale, c'est-à-dire une flotte 



DE l'art de la guerre CHEZ LES ROMAINS. 17 

Aulu-Gelle (1) donne d'assez mauvaises raisons de la 
coutume des Romains de faire saigner les soldats qui 
avaient commis quelque faute : la vraie est que, la force 
étant la principale qualité du soldat, c'était le dégrader 
que de l'affaiblir. 

Des hommes si endurcis étaient ordinairement sains ; 
on ne remarque pas dans les auteurs que les armées 
romaines, qui faisaient la guerre en tant de climats, 
périssent beaucoup par les maladies ; au lieu qu'il 
arrive presque continuellement aujourd'hui que des 
armées, sans avoir combattu, se fondent, pour ainsi 
dire, dans une campagne. 

Parmi nous, les désertions sont fréquentes, parce 
que les soldats sont la plus \i\e partie de chaque nation, 
et qu'il n'y en a aucune (2) qui ait ou qui croie avoir 
un certain avantage sur les autres. Chez les Romains, 
elles étaient plus rares ; des soldats tirés du sein d'un 
peuple si fier, si orgueilleux, si sûr de commander aux 
autres, ne pouvaient guère penser à s'avilir jusqu'à 
cesser d'être Romains. 

Comme leurs armées n'étaient pas nombreuses, il 
était aisé de pourvoir à leur subsistance ; le chef pou- 
vait mieux les connaître, et voyait plus aisément les 
fautes et les violations de la discipline. 

La force de leurs exercices, les chemins admirables 
qu'ils avaient construits, les mettaient en état de faire 



(1) Liv. X, ch. 8. (M.) Aulu-Gelle dit que l'on saignait 
le soldat pris en faute pour marquer qu'on ne cro^^ait pas 
qu'il pût manquer à son devoir pour un autre motif que 
celui de maladie (quasi minus sani viderentur omnes qui 
delinquerent). Cette explication est plus naturelle que celle 
qu'allègue Montesquieu. Aulus Gellius, grammairien, auteur des 
Nuits attiques, vivait an ii° siècle après Jésus-Christ. 

(2) Aucune parmi ces nations. 



18 CHAPITRE n. 



des marches longues et rapides (1). Leur présence 
inopinée glaçait les esprits : ils se montraient surtout 
après un mauvais succès, dans le temps que leurs en» 
nemis étaient dans cette négligence que donne la 
victoire. 

Dans nos combats d'aujourd'hui, un particulier n'a 
guère de confiance qu'en la multitude (2) ; mais 
chaque Romain, plus robuste et plus aguerri que son 
ennemi, comptait toujours sur lui-même ; il avait na- 
turellement du courage, c'est-à-dire de cette vertu qui 
est le sentiment de ses propres forces. 

Leurs troupes étant toujours les mieux disciplinées, 
il était difficile que, dans le combat le plus malheureux, 
ils ne se ralliassent quelque part, ou que le désordre ne 
se mît quelque part chez les ennemis. Aussi les voit-on 
continuellement dans les histoires, quoique surmontés 
dans le commencement par le nombre ou par l'ardeur 
des ennemis , arracher enfin la victoire de leurs 
maÎQS. 

Leur principale attention était d'examiner en quoi 
leur ennemi pouvait avoir de la supériorité sur eux ; et 
d'abord ils y mettaient ordre. Ils s'accoutumèrent à 
voir le sang et les blessures dans les spectacles des gla- 
diateurs, qu'ils prirent des Etrusques (3). 

Les épées tranchantes (4) des Gaulois, les éléphants 
de Pjrrhus, ne les surprirent qu'une fois. Ils suppléè- 

(1) Voyez surtout la défaite d'Asdrubal et leur diligence 
contre Viriatus, (M.) 

(2) La multitude des soldats au milieu desquels il combat. 

(3) Fragm. de Nicolas de Damas, liv. x, tiré d'Athénée, 
liv. IV. Avant que les soldats partissent pour l'armée, on leur 
donnait un combat de gladiateurs. (Jules Capit., Vie de 
Maxime et de Balhin.) (M.) 

(4) Les Romains présentaient leurs javelots, qui recevaient 
les coups des épées gauloises et les émoussaient. (M.) 



DE l'aP^T DF la GUEKnE CHEZ LES ROMAINS. 19 



rent à la faiblesse de leur cavalerie (1), d'abord en 
ôtant les brides des chevaux pour que l'impétuosité 
n'en pût être arrêtée, ensuite en y mêlant des vélites (2). 
Quand ils eurent connu l'épée espagnole (3), ils quittè- 
rent la leur. Ils éludèrent la science des pilotes par 
l'invention d'une machine que Polybe nous a décrite (4). 
Enfin, comme dit Josèphe (5), la guerre était pour eux 
une méditation, la paix un exercice. 

Si quelque nation tint de la nature ou de son institu- 
tion quelque avantage particulier, ils en firent d'abord 
usage ; ils n'oublièrent rien pour avoir des chevaux 
numides, des archers crétois, des frondeurs baléares, 
des vaisseaux rhodiens (6). 

Enfin jamais nation ne prépara la guerre avec tant 
de prudence, et ne la fit avec tant d'audace. 

(1). Elle fut encore meilleure que celle des petits peuples 
d'Italie. On la formait des principaux citoyens, à qui le public 
entretenait un cheval. Quand elle mettait pied à terre, il n'y 
avait point d'infanterie plus redoutable, et très souvent elle 
déterminait la victoire. (M.) 

(2) C'étaient de jeunes hommes légèrement armés et les plus 
agiles de la légion , qui, au moindre signal, sautaient sur la 
croupe des chevaux ou combattaient àpied. (Val. Max., liv. ii; 
Tite Live, liv. xxvi.) (M.) 

(3) Fragm. de Polybe^ rapporté par Suidas au mot Mxyaipa 
(M.) 

(4) C'était une sorte de harpon qui leur servait à tirer à eux 
les navires ennemis pour les prendre à l'abordage. 

(5) De Bello Judaïco, liv. m. (M.) Josephus Flavius, né à 
Jérusalem (37 ap. J.-C), a écrit en grec les Antiquités Juives, 
et V Histoire de la guerre des Juifs contre les Fioraains 

(6). Voy. une réflexion analogue , exprimée déjà au cha- 
pitre I^, page 3. 



CHAPITRE III 
com:\ient les bo^iaixs purent s'agrandib. 



Comme les peuples de l'Europe ont dans ces temps- 
cî à peu près les mêmes arts, les mêmes armes, la 
même discipline et la même manière de faire la guerre, 
la prodigieuse fortune des Romains nous paraît incon- 
cevable. D'ailleurs, il J a aujourd'hui une telle dispro- 
portion dans la puissance, qu'il n'est pas possible qu'un 
petit Etat sorte par ses propres forces de l'abaissement 
où la Providence l'a mis. 

Ceci demande qu'on y réfléchisse ; sans quoi , nous 
verrions des événements sans les comprendre; et, ne 
sentant pas bien la différence des situations, nous croi- 
rions, enlisant l'histoire ancienne, voir d'autres hommes 
que nous. 

Une expérience continuelle a pu faire connaître en 
Europe qu'un prince qui a un million de sujets ne 
peut, sans se détruire lui-même, entretenir plus de dix 
mille hommes de troupes : il n'y a donc que les grandes 
nations qui aient des armées (1). 

Il n'en était pas de même dans les anciennes répu- 



(1) Aujourd'hui encore les nations de quarante millions 
d'hommes environ (France, Allemagne, Autriche-Hongrie) ne 
peuvent entretenir en permanence sous les armes beaucoup 
plus de quatre cent mille soldats ; mais partout ce nombre peut 
être réellement triplé en temps de guerre. 



COMMENT LES ROMAINS PURENT S' AGRANDIR. 21 

bliques : car cette proportion des soldats au reste du 
peuple, qui est aujourd'hui comme d'un à cent, y pou- 
vait être aisément comme d'un à huit (1). 

Les fondateurs des anciennes républiques avaient 
également partagé les terres : cela seul faisait un 
peuple puissant, c'est-à-dire une société bien réglée; 
cela faisait aussi une bonne armée, chacun avant un 
égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie (2). 

Quand les lois n'étaient plus rigidement observées, 
les choses revenaient au point où elles sont à présent 
parmi nous : l'avarice de quelques particuliers et la 
prodigalité des autres faisaient passer les fonds de terre 
dans peu de mains ; et d'abord les arts s'introduisaient 
pour les besoins mutuels des riches et des pauvres. 
Cela faisait qu'il n'j avait presque plus de citoyens ni 
de soldats, car les fonds de terre destinés auparavant 
à l'entretien de ces derniers, étaient employés à celui 
des esclaves et des artisans, instruments du luxe des 
nouveaux possesseurs ; sans quoi, TEtat, qui malgré 
son dérèglement (3) doit subsister, aurait péri. Avant 
la corruption, les revenus primitifs de l'Etat étaient 

(1) Aîsémmtserahle exagéré. Cette énorme proportion n'exista 
à Eome que durant les premiers siècles; elle ne pouvait être 
maintenue qu'un temps fort courte après lequel chaque soldat 
revenait cultiver son champ. 

(2) Janmis les fortunes ne furent égales à Rome, ni dans 
aucune cité, antique ou moderne, non pas même à Sparte, 
comme il est démontré maintenant. D'ailleurs il n'est pas pro- 
bable que l'égale répartition des terres (si cette utopie pouvait 
être réalisée) ferait c: une bonne armée ». Rome a conquis le 
monde avec une armée de plébéiens pauvres, conduite par des 
patriciens ambitieux. Des propriétaires tous égaux, tous satis- 
faits, fussent probablement demeurés chez eux à cultiver leurs 
champs. 

(3) Malgré son dérèglement, c'est-à-dire malgré l'abandon 
des règles qui avaient fait sa force à l'origine. 



22 CHAPITRE III. 



partagés entre les soldats, c'est-à-dire les laboureurs : 
lorsque la République était corrompue, ils passaient 
d'abord à des bommes ricbes, qui les rendaient aux 
esclaves et aux artisans; d'où on en retirait, par 
le moyen des tributs, une partie pour l'entretien des 
soldats. 

Or ces sortes de gens n'étaient guère propres à la 
guerre : ils étaient lâcbes et déjà corrompus par le luxe 
des villes, et souvent par leur art même; outre que, 
comme ils n'avaient point proprement de patrie, et 
qu'ils jouissaient de leur industrie partout, ils avaient 
peu à perdre ou à conserver. 

Dans un dénombrement de Rome fait quelque temps 
après l'expulsion des rois (1), et dans celui que 
Démétrius de Pbalère (2) fit à Athènes, il se trouva, 
à peu près, le même nombre d'habitants : Rome en 
avait quatre cent quarante mille, Athènes quatre cent 
trente et un mille. Mais ce dénombrement de Rome 
tombe dans un temps où elle était dans la force de son 
institution, et celui d'Athènes dans un temps où elle 
était entièrement corrompue. On trouva que le nombre 
des citoyens pubères faisait à Rome le quart de ses 
habitants, et qu'il faisait à Athènes un peu moins du 
vingtième : la puissance de Rome était donc à celle 
d'Athènes, dans ces divers temps, à peu près comme 
un quart est à un vingtième, c'est-à-dire qu'elle était 
cinq fois plus grande (o). 



(1) C'est le dénombrement dont parle Denys d'Halicarn. 
dans le liv. ix, art. 25, et qui me paraît être le même que 
celui qu'il rapporte à la fin de son sixième livre, qui fut fait 
seize ans après l'expulsion des rois. (M.) 

(2.) Ctésiclès, dans Athénée, liv. vi. (M.) 

(3) Il faudrait savoir si la qualification de citoyen pubèie 
fut attribuée à Athènes et à Kome, selon les mêmes condi- 
tions. 



COMMENT LES ROMADsS PURENT S'AGRANDIR. 23 

Les rois Agis et Cléomènes, voyant qu'au lieu de 
neuf mille citoyens qui étaient à Sparte du temps de 
Lycufge (1), il n'y en avait plus que sept cents (2), 
dont à peine cent possédaient des terres, et que tout 
le reste n'était qu'une populace sans courage, ils entre- 
prirent de rétabKr les lois (3) à cet égard ; et Lacé- 
démone reprit sa première puissance, et redevint for- 
midable à tous les Grecs. 

Ce fut le partage égal des terres qui rendit Rome 
capable de sortir d'abord de son abaissement; et cela 
se sentit bien quand elle fut corrompue. 

Elle était une petite république lorsque, les Latins 
ayant refusé le secours de troupes (4) qu'ils étaient 
obligés de donner, on leva sur-le-champ dix légions 
dans la ville. « A peine à présent, dit Tive Live, Rome, 
que le monde entier ne peut contenir, en pourrait-elle 
faire autant, si un ennemi paraissait tout à coup devant 
ses murailles ; marque certaine que nous n'avons fait 
qu'augmenter le luxe et les richesses qui nous tra- 
vaillent. 3) 

c( Dites-moi , disait Tibérius Gracchus (5) aux 
nobles, qui vaut mieux, un citoyen, ou un esclave per- 
pétuel ; un soldat, ou un homme inutile à la guerre? 
Voulez-vous, pour avoir quelques arpents de terre plus 



(1) C'étaient des citoyens de la ville, appelés proprement 
Spartiates. Lycurge fit pour eux neuf mille parts ; il en donna 
trente mille aux autres habitants. Voyez Plutarque , Vie de 
Lycurge. (M.) Montesquieu dit indifféremment Lycurge ou 
Lycurgue. 

(2) Voyez Plutarque, Vie d'Agis et de Cléomènes. (M.) 

(3) Voyez Plutarque, ibid. (M.) 

(4) Tite Live, iDecad., liv. vu. Ce fut quelque temps après 
la prise de Rome, sous le consulat de L. Furius Camillus et do 
Ap. Claudius Crassus. (M.) 

(5) Appian, De la Guerre civile^ liv. i. (M.) 



24 CHAPITRE in. 



que les autres citoyens, renoncer à l'espéranc^ de la 
conquête du reste du monde, ou tous mettre en danger 
de vous voir enlever par les ennemis ces terres que 
tgujb nou5 refusez ? â 



CHAPITRE lY 

1. DES GAULOIS. 2. DE PYRRHUS. 3. PARALLELE 

DE CARTHAGE ET DE ROME. 4. GUERRE d'aN- 

NIBAL. 



Les Romains eurent bien des guerres avec les Gau- 
lois. L'amour de la gloire, le mépris de la mort, l'obs- 
tination pour vaincre, étaient les mêmes dans les deux 
peuples; mais les armes étaient différentes : le bou- 
clier des Gaulois était petit, et leur épée mauvaise ; 
aussi furent-ils traités à peu près comme dans les der- 
niers siècles les Mexicains l'ont été par les Espagnols. 
Et ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces peuples, 
que les Romains rencontrèrent dans presque tous les 
lieux et dans presque tous les temps, se laissèrent 
détruire les uns après les autres sans jamais connaître, 
chercher, ni prévenir la cause de leurs malheurs. 

Pyrrhus vint faire la guerre aux Romains dans le 
temps qu'ils étaient en état de lui résister et de s'ins- 
truire par ses victoires (1) : il leur apprit à se retran- 

(1) La guerre de Pyrrhus ouvrit l'esprit aux Romains et 
leur inspira des sentiments qui ne le.s avaient pas touchés 
encore. A la vérité ils y entrèrent grossiers et présomptueux, 
iivec beaucoup de témérité et d'ignorance, mais ils eurent une 
grande vertu à la soutenir ; et comme ils eurent toutes choses 
nouvelles, avec un ennemi qui avait tant d'expérience, ils 
devinrent plus industrieux et plus éclairés qu'ils n'étaient aupa- 
ravant. Ils trouvèrent des inventions de se garantir des éléphants 
qui avaient mis le désordre dans les légions au premier com- 
bat ; ils apprirent à éviter les plaines et cherchèrent des lieux 



26 CHAPITRE IV. 



clier^ à choisir et à disposer un camp ; il les accoutuma 
aux éléphants, et les prépara pour de plus grandes 
guerres. 

La grandeur de Pyrrhus ne consistait que dans seo 
qualités personnelles (1). Plutarque (2) nous dit qu'il 
fut obligé de faire la guerre de Maoédoine parce qu'il 
ne pouvait entretenir six mille honames de pied et cinq 
cents chevaux qu'il avait. Ce prince, maître d'un petit 
Etat dont on n'a plus entendu parler après lui, était 
un aventurier qui faisait des entreprises continuelles 
parce qu'il ne pouvait subsister qu'en entreprenant. 

Tarente, son alliée, avait bien dégénéré de l'institu- 
tion des Lacédémoniens, ses ancêtres (3). Il aurait pu 
faire de grandes choses avec les Samnites ; mais les 
Romains les avaient presque détruits. 

Carthage, devenue riche plutôt (4) que Rome, avait 
aussi été plutôt corrompue : ainsi, pendant qu'à Rome 
les emplois publics ne s'obtenaient que par la vertu, et 
ne donnaient d'utihté que l'honneur et une préférence 
aux fatigues, tout ce que le public peut donner aux 
particuliers se vendait à Carthage, et tout service 

avantageux contre une cavalerie qu'ils avaient méprisée mal à 
propos. Ils apprirent ensuite à former leur camp sur celui de 
Pyrrhus, après avoir admiré l'ordre et la distinction des trou- 
pes, qui campaient ch^" eux en confusion (Saint-Evremond, 
Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les dif- 
férents temps de la République, ch. 6.) 

(1) Voyez un fragment du liv. i de Dion, dans V Extrait 
des Vertus et des Vices. (M.) 

(2) Vie de Pyrrhus. (M.) 

(3) Justin, liv. xx. (M.) Tarente, sur la côte occidentale de la 
presqu'île d'Apulie, prise par les Romains en 272 av. J,-C. 

(4) Plutôt, c'est-à-dire phis tôt. Plutôt n'est d'ailleurs qu'uno 
contraction de plus tôt ; la distinction des deux expressions 
dans l'orthographe, selon le sens où on les emploie, est ré- 
cente. 



DES GAULOIS, ETC. 27 



rendu par les particuliers j était payé par le public (1) 

La tyrannie d'un prince ne met pas un État plus 
près de sa ruine que l'indifférence pour le bien com- 
mun n'y met une République. L'avantage d'un Etat 
libre est que les revenus y sont mieux administrés ; 
mais lorsqu'ils le sont plus mal ? L'avantage d'un Etat 
libre est qu'il n'y a point de favoris ; mais, quand cela 
n'est pas , et qu'au lieu des amis et des parents du 
prince, il faut faire la fortune des amis et des parents 
de tous ceux qui ont part au gouvernement, tout est 
perdu : les lois y sont éludées plus dangereusement 
qu'elles ne sont violées par un prince, qui, étant tou- 
jours le plus grand citoyen de l'Etat, a le plus d'intérêt 
à sa conservation. 

Des anciennes mœurs, un certain usage de la pau- 
vreté, rendaient à Rome les fortunes à peu près égales ; 
mais à Cartbage des particuliers avaient les richesses 
des rois. 

De deux factions qui régnaient à Cartbage, l'une 
voulait toujours la paix, et l'autre toujours la guerre : 
de façon qu'il était impossible d'y jouir de l'une, ni d'y 
bien faire l'autre. 

Pendant qu'à Rome (2) la guerre réunissait d'abord 



(1) Voir dans Bossuet et dans Saint-Evremond le même 
parallèle entre Rome et Carthage. Montesquieu s'est inspiré de 
ces deux écrivains, et tous les trois doivent aussi plusieurs traits 
à Polybe. Saint-Evremond fait bien ressortir que tous les avan- 
tages matériels appartenaient aux Carthaginois, toute la supé- 
riorité morale aux Romains. tJossuet insiste sur les divisions 
qui déchiraient le sénat Carthaginois, sur l'aversion de la plu- 
part des citoyens de Carthage contre la guerre, sur l'infériorité 
de leurs armées, composées de mercenaires. 

(2) La présence d'Annibal fit cesser parmi les Romains 
toutes les divisions ; mais la présence de Scipion aigrit celles 
qui étaient déjà parmi les Carthaginois ; elle ôta au gouverne- 



28 CHAPITRE IV. 



tous les intérêts, elle les séparait encore plus à Carthage. 

Dans les Etats gouvernés par un prince, les divi- 
sions s'apaisent aisément, j.'arce qu'il a dans ses mains 
une puissance coërcitive qui ramène les deux partis ; 
mais dans une république elles sont plus durables,parce 
que le mal attaque ordinairement la puissance même 
qui pourrait le guérir. 

A Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait 
que le Sénat eût la direction des affaires. A Carthage, 
gouvernée par des abus, le peuple voulait tout faire 
par lui-même. 

Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence 
contre la pauvreté romaine , avait par cela même du 
désavantage (1) : l'or et l'argent s'épuisent ; mais la 
vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s'épuisent 
jamais. 

Les Romains étaient ambitieux par orgueil, et les 
Carthaginois par avarice ; les uns voulaient comman- 
der, les autres voulaient acquérir : et ces derniers, cal- 
culant sans cesse la recette et la dépense, firent tou- 
jours la guerre sans l'aimer. 

Des batailles perdues, la diminution du peuple, 



ment tout ce qui lui restait de force ; les généraux, le sénat, 
les grands, devinrent plus suspects au peuple, et le peuplo 
devint plus furieux. Voyez dans Appien toute cette guerre du 
premier Scipion. (M.) 

(1) Question délicate à résoudre. Une vieille maxime dit au 
contraire : l'argent est le nerf de la guerre. Il est certain que, 
si Carthage fut vaincue, ce n'est point parce qu'elle était riche ; 
ce fut au contraire sa richesse qui lui permit de soutenir une 
aussi longue résistance. D'autre part, on ne saurait nier que 
l'excès de la richesse soit funeste à l'esprit guerrier. Bossuet dit 
fort bien : a Les richesses mènent naturellement une république 
marchande à la ruine ; on veut jouir de ses biens et on croit 
tout trouver dans son argent. > 



DES GAULOIS, ETC. 29 

raiFaiblissement du commerce, l'épuisement du trésor 
public, le soulèvement des nations voisines, pouvaient 
faire accepter à Carthage les conditions de paix les plus 
Jures. Mais Rome ne se conduisait point par le senti- 
ment des biens et des maux, elle ne se déterminait que 
par sa gloire; et, comme elle n'imaginait point qu'elle 
pût être si elle ne commandait pas, il n'y avait point 
d'espérance ni de crainte qui pût l'obliger à faire une 
paix qu'elle n'aurait point imposée. 

Il n'y a rien de si puissant qu'une république où l'on 
observe les lois, non pas par crainte, non pas par raison, 
mais par passion, comme furent Rome et Lacédémone : 
car pour lors il se joint à la sagesse d'un bon gouver- 
nement toute la force que pourrait avoir une faction. 

Les Carthaginois se servaient de troupes étrangères, 
et les Romains employaient les leurs. Comme ces der- 
niers n'avaient jamais regardé les vaincus que comme 
des instruments pour des triomphes futurs, ils rendi- 
rent soldats tous les peuples qu'ils avaient soumis ; et 
plus ils eurent de peine à les vaincre, plus ils les jugè- 
rent propres à être incorporés dans leur République (1). 
Ainsi nous voyons les Samnites, qui ne furent subju- 
gués qu'après vingt-quatre triomphes (2), devenir les 
auxiliaires des Romains; et, quelque temps avant la 
seconde guerre Punique, ils tirèrent d'eux et de leurs 

(1) (Carthage) employait les étrangers pour ses guerres, et 
tes citoyens pour son trafic ; (Rome) se faisait des citoyens d^ 
îout le monde et de ses citoyens, des soldats. (Saint-Evremond. 
Réflexions sur les divers génies du peuple romain, cliap. 6.; 
Le même écrivain remarque que : a. Un bon succès animait le* 
Romains à la poursuite d'un plus grand, et un événement 
fâcheux ne faisait que les irriter davantage. II en arrivait tout 
autrement dans les affaires des Carthaginois, qui devenaient 
nonchalants dans la bonne fortune, et s'abattaient aisément 
dans la mauvaise, d 

(2) Flor., liv. I. (M.) 



30 CHAPITEE IT. 



alliés (1), c'est-à-dire d'un pays qui n'était guère plus 
grand que les Etats du Pape et de Naples, sept cent 
mille hommes de pied et soixante et dix mille de cheval, 
pour opposer aux Gaulois. 

Dans le fort de la seconde guerre Punique, Rome 
eut toujours sur pied de -v-ingt-deux à vingt-quatr» 
légions; cependant il paraît par Tive Live que le ceni 
n'était pour lors que d'environ cent trente-sept mille 
citoyens. 

Carthage employait plus de forces pour attaquer, 
Rome pour se défendre ; celle-ci, comme on vient de 
dire, arma un nombre d'hommes prodigieux contre les 
Gaulois et Annibal, qui l'attaquaient ; et elle n'envoya 
que deux légions contre les plus grands rois : ce qui 
rendit ses forces éternelles. 

L'établissement de Carthage dans son pays était 
moins solide que celui de Home dans le sien : cette 
dernière avait trente colonies {2) autour d'elle, qui en 
étaient comme les remparts. Avant la bataille de 
Cannes, aucun allié ne l'avait abandonnée : c'est que 
les Samnites et les autres peuples d'Italie étaient 
accoutumés à sa domination. 

La plupart des villes d'Afrique, étant peu fortifiées, 
se rendaient d'abord à quiconque se présentait pour 
les prendre; aussi tous ceux qui y débarquèrent, Aga 
thocle, Régulus, Scipion, mirent-ils d'abord Carthage 
au désespoir. 

(1) Voyez Polybe. Le Sommaire de Florus dit qu'ils levè- 
rent trois cent mille hommes dans la ville et cliezles Latins.(M.) 

(2) Tite Live, liv. xxvii. (M.) Ces colonies établies de tous 
côtés dans l'empire faisaient deux effets admirables : l'un de 
décharger la ville d'un grand nombre de citoyens, et la plupart 
pauvres ; l'autre de garder les postes principaux, et d'accoutu- 
mer peu à peu les peuples étrangers aux mœurs romainea 
(Bossuet.) 



DES GAULOIS, ETC. Si 



On ne peut guère attribuer qu'à un mauvais gou- 
vernement ce qui leur arriva dans toute la guerre que 
leur fit le premier Scipion : leur ville (1) et leurs armées 
mêmes étaient affamées, tandis que les Romains étaient 
dans l'abondance de toutes choses. 

Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été 
battues devenaient plus insolentes ; quelquefois elles 
mettaient en croix leurs généraux, et les punissaient 
de leur propre lâcheté. Chez les Romains, le consul 
décimait les troupes qui avaient fui, et les ramenait 
contre les ennemis. 

Le gouvernement des Carthaginois était très dur (2) : 
ils avaient si fort tourmenté les peuples d'Espagne que, 
lorsque les Romains y arrivèrent, ils furent regardés 
comme des libérateurs ; et si l'on fait attention aux 
sommes immenses qu'il leur en coûta pour soutenir 
une guerre où ils succombèrent, on verra bien que 
l'injustice est mauvaise ménagère, et qu'elle ne remplit 
pas même ses vues. 

La fondation d'Alexandrie (3) avait beaucoup di- 
minué le commerce de Carthage. Dans les premiers 
temps, la superstition bannissait en quelque façon les 
étrangers de l'Egypte; et, lorsque les Perses l'eurent 
conquise, ils n'avaient songé qu'à affaiblir leurs nou- 
veaux sujets. Mais, sous les rois grecs, l'Egypte fit 
presque tout le commerce du monde, et celui de Car- 
thage commença à déchoir (4). 



(1) Voyez Appien, Liher Lihycus. (M.) Montesquieu écrit 
Appien eu Appian indifféremment. 

(2) Voyez ce que Pol3"be dit de leurs exactions, surtout dam 
le fragm. du liv. ix, Extr. des Vertus et des Vices. (M.) Com- 
parez Esprit des Lois, livre xxi, ch. 17. 

(3) Alexandrie d'Egypte, fondée par Alexandre en 332 avant 
J.-C. 

(4) Compare! Esprit de* Lois, livre xxi, ch. 7 et 8. 



32 CHAPITRE IV. 



Les puissances établies par le commerce peuvent 
subsister longtemps dans leur médiocrité ; mais leur 
grandeur est de peu de durée : elles s'élèvent peu à peu, 
et sans que personne s'en aperçoive, car elles ne font 
aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale leur 
puissance ; mais, lorsque la chose est venue au point 
^u'on ne peut plus s'empêcher de la voir, chacun cher- 
che à priver cette nation d'un avantage qu'elle n'a 
pris, pour ainsi dire, que par surprise. 

La cavalerie carthaginoise valait mieux que la ro- 
maine par deux raisons : l'une que les chevaux numides 
et espagnols étaient meilleurs que ceux d'Italie, et 
l'autre que la cavalerie romaine était mal armée : car 
ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent 
en Grèce qu'ils changèrent de manière, comme nous 
l'apprenons de Polybe (1). 

Dans la première guerre Punique, Régulus fut 
battu dès que les Carthaginois choisirent les plaines 
pour faire combattre leur cavalerie; et dans la se- 
conde (2), Annibal dut à ses Numides ses principales 
victoires. 

Scipion, ayant conquis l'Espagne et fait alliance 
avec Massinisse (3), ôta aux Carthaginois cette supé- 
riorité : ce fut la cavalerie numide qui gagna la bataille 
de'Zama et finit la guerre. 

Les Carthaginois avaient plus d'expérience sur la 
mer, et connaissaient mieux la manœuvre que les Ro- 
mains ; mais il me semble que cet avantage n'était pas 
pour lors (4j si grand qu'il le serait aujourd'hui. 

(1) Livre VI. (M.) 

(2) Des corps entiers de Numides passèrent du côté des 
Romains, qui dès lors commencèrent à respirer. (M.) 

(3) Masinissa, roi des Numides, allié des Romains contre 
Carthapo. Tl mourut en 148 av. J.-C, 

(4) Voy., p. 5, note 1. • • 



DES GAULOIS, ETC. 33 



Les anciens, n'ayant pas la boussole, ne pouvaient 
gaère na\'iger (1) que sur les côtes; aussi ils ne se 
servaient que de bâtiments à rames petits et plats ; pres- 
que toutes les rades étaient pour eux des ports; la 
science des pilotes était très bornée, et leur manœu- 
vre très peu de chose. Aussi Aristote disait-il qu'il 
était inutile d'avoir un corps de mariniers, et que les 
laboureurs suffisaient pour cela (2). 

L'art était si imparfait qu'on ne faisait guère avec 
mille rames que ce qui se fait aujourd'hui avec 
CBni (3). 

Les grands vaisseaux étaient désavantageux en ce 
qu'étant difficilement mus par la chiourme (4), ils ne 
pouvaient pas faire les évolutions nécessaires. Antoine 
en fit à Actium (5) une funeste expérience : ses navires 
ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d'Auguste, 
plus légers, les attaquaient de toutes parts. 

Les vaisseaux anciens étant à rames, les plus légers 
brisaient aisément celles des plus grands, qui pour lors 
n'étaient plus que des machines immobiles, comme 
sont aujourd'hui nos vaisseaux démâtés. 

(l)On disait navî^^ de préférence à nav/^wer, au xvii* siècle 
et CDCore au xvin^. a Tous les gens de mer disent naviguer; 
mais à la cour on dit naviger, et tous les bons auteurs récrivent 
ainsi. » (Vaugelas, Eemarques,'Edh. Chassang, tomei, p. 144.) 
Thomas Corneille, en 1687, et l'Académie Française, en 1704, 
approuvent cette remarque. (Id. ib.) 

(2) Polit., liv. VII, ch. 6. (M.) 

(3) Voyez ce que dit Perrault sur les rames des anciens. 
(^Essai de Physique, tit. 3 ; Mécanique des Animaux.) (M.) 

(4) La chiourme, ordinairement composée de forçats, com- 
prenait tous les rameurs d'une galère; ce mot paraît être venu, 
au XVI® siècle, de l'italien ciurma (même sens), dont l'étymolo- 
gie est incertaine. 

(5) La même chose arriva à la bataille de Salamine. (Plut., 
Vie de Thémistocle.) L'histoire est pleine de faits pareils. (M.) 



s 4 CHAPITRE ly. 



Depuis l'inventioii de la boussole, on a changé de 
manière : on a abandonné les rames (1), on a fui les 
côtes, on a construit de gros vaisseaux; la machine 
est devenue plus composée, et les pratiques se sont 
multipliées (2). 

L'invention de la poudre a fait une chose qu'on n'au- 
rait pas soupçonnée : c'est que la force des armées na- 
vales a plus que jamais consisté dans l'art; car, pour 
résister à la violence du canon et ne pas essuyer un 
feu supérieur, il a fallu de gros na\dres ; mais à la 
grandeur de la machine on a dû proportionner la puis- 
sance de l'art. 

Les petits vaisseaux d'autrefois s'accrochaient sou- 
dain, et les soldats combattaient des deux parts; on 
mettait sur une flotte toute une armée de terre : dans 
la bataille navale que Régulus et son collègue gagnè- 
rent (3), on vit combattre cent trente mille Romains 
contre cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors (4), 
les soldats étaient pour beaucoup, et les gens de l'art 
pour peu ; à présent, les soldats sont pour rien ou 
pour peu, et les gens de Tart pour beaucoup. 

La victoire du consul Duillius (5) fait bien sentir 
cette différence. Les Romains n'avaient aucune con- 
naissance de la na"vigation : une galère carthaginoise 

(1) En quoi on peut juger de l'imperfection de la marine 
des anciens , puisque nous avons abandonné une pratique dans 
laquelle nous avions tant de supériorité sur eux. (M.) 

(2) La machine, c'est le navire, et les pratiques, c'est \i 
manœuvre ou l'art de le conduire. 

(3) Marcus Atilius Eegulus et Lucius Manlius Vulso Longu8, 
consuls (en 256 av. J.-C.) , défirent la flotte Carthaginoise, et 
envahirent l'Afrique à la suite de cette victoire. 

(4) Voy. p. 5, note 1. 

(5) Duilius (Montesquieu écrit Duillius) , consul en 260 av. 
J.-C, remporta la première victoire navale qu'aient gagnée les 
Romains. 



DES GAULOIS, ETC. 35 

ëchoua sur leurs côtes ; ils se servirent de ce modèle 
pour en bâtir; en trois mois de temps, leur flotte fut 
construite, équipée, elle mit à la mer, elle trouva l'ar 
mée navale des Carthaginois, et la battit. 

A peine à présent toute une vie suffit-elle à un 
prince pour former une flotte capable de paraître de- 
vant une puissance qui a déjà l'empire de la mer : 
c'est peut-être la seule chose que l'argent seul ne peut 
pas faire. Et si de nos jours un grand prince (1) réus- 
sit d'abord, l'expérience a fait voir à d'autres (2) que 
c'est un exemple qui peut être plus admiré que suivi. 

La seconde guerre Punique est si fameuse que tout 
le monde la sait. Quand on examine bien cette foule 
d'obstacles qui se présentèrent devant Annibal, et que 
cet homme extraordinaire surmonta tous, on a le plus 
beau spectacle que nous ait fourni l'antiquité. 

Rome fut un prodige de constance (3) : après les 
journées du Tésin, de Trébies et de Thrasimène, après 
celle de Cannes (4), plus funeste encore, abandonnée 



(1) Louis XIV. (M.) 

(2) L'Espagne et la Moscovie. (M.) 

(3) Pour voir la république dans toute l'étendue de sa vertu, 
il faut la considérer dans la seconde guerre de Carthage. Elle 
a eu auparavant plus d'austérité ; elle a eu depuis plus de gran- 
deur, jamais un mérite si véritable. Aux autres extrémités où 
elle s'est trouvée, elle a dû son salut à la hardiesse, à la valeur, 
à la capacité de quelques citoyens... Mais ici le peuple romain 
s soutenu le peuple romain ; ici le génie universel de la nation 
a conservé la nation ; ici le bon ordre, la fermeté, la conspira- 
tion générale au bien public, ont sauvé Kome quand elle se 
perdait par les fautes et les imprudences de ses généraux. 
(Saint-Evremond, chap. 7.) 

(4) (218-216) Le Tésin, affluent du Pô (rive gauche). La 
Trébie se jette dans le Pô près de Plaisance. Le lac Thrasimène 
en Etrurie,prè3 dePérouse. Cannes, en Apulie,surla rive dioita 
de l'Auûduâ. 



36 CHAPITRE IV. 



de presque tous les peuples d'Italie, elle ne demanda 
point la paix : c'est que le Sénat ne se départait ja- 
mais des maximes anciennes ; il agissait avec Annibal 
comme il avait agi autrefois avec Pyrrhus, à qui il 
avait refusé de faire aucun accommodement tandis 
qu'il serait (1) en Italie ; et je trouve dans Denys 
d'Halicarnasse (2) que, lors de la négociation de Co- 
riolan, le Sénat déclara qu'il ne violerait point ses 
coutumes anciennes ; que le peuple romain ne pouvait 
faire de paix tandis que les ennemis étaient sur ses 
terres ; mais que, si les Volsques se retiraient^ on ac- 
corderait tout ce qui serait juste. 

Rome fut sauvée par la force de son institution (3) : 
après la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux 
femmes mêmes de verser des larmes ; le Sénat refusa 
de racheter les prisonniers, et envoya les misérables 
restes de l'armée faire la guerre en Sicile, sans récom- 
pense ni aucun honneur militaire, jusqu'à ce qu' Anni- 
bal fût chassé d'Italie. 

D'un autre côté, le consul Térentius Yarron avait 
fui honteusement jusqu'à Yenouse (4) : cet homme, de 
la plus basse naissance, n'avait été élevé au consulat 
que pour mortifier la noblesse. Mais le Sénat ne vou- 
lut pas jouir de ce malheureux triomphe; il vit com- 
bien il était nécessaire qu'il s'attirât dans cette occa- 
sion la confiance du peuple; il alla au-devant de 



(1) Emploi du mot tandis, conforme àl'étj'^mologie (famdîu) 
Aussi longtemps qu'il serait en Italie. Tant, qu'un emploie au- 
jourd'hui dans ce même sens, est moins précis. 

(2) Ant. rom. liv. vni. (M.) Denys d'Halicarnasse, rhéteur, 
vivait au temps d'Auguste. 

(3) C'est-à-dire du principe même sur lequel elle était fon- 
dée. 

(4) Venusia, en Apulie, au sud du fleuve Aufidus, au pied du 
mont Vultur ; patrie d'Horace. 



DES GAULOIS, ETC. 37 

Varron, et le remercia de ce qu'il n'avait pas désespéré 
de la République (1). -^ 

Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on 
fait dans une bataille (c'est-à-dire celle de quelques 
milliers d'hommes) qui est funeste à un Etat, mais la 
perte imaginaire et le découragement, qui le prive des 
forces mômes que la fortune lui avait laissées (2). 

Il y a des cboses que tout le monde dit parce qu'elles 
ont été dites une fois : on croirait qu'Annibal fit une 
faute insigne de n'avoir point été assiéger Rome après 
la bataille de Cannes (3) ; il est vrai que d'abord la 
frayeur y fut extrême, mais il n'en est pas de la con- 

I 

(1) Le Sénat l'en remercia publiquement, et dès lors on 
résolut, selon les anciennes maximes, de n'écouter dans ce triste 
état aucune proposition de paix. L'ennemi fut étonné, le peu- 
ple reprit cœur. (Bossuet.) 

(2) L'imagination frappée du soldat est un fantôme imaginaire 
qui gagne plus de batailles que la force réelle ou la supériorité 
de l'ennemi. (Frédéric IL) Le Roi de Prusse avait écrit ses ob- 
servations personnelles en marge sur un exemplaire des Consi- 
déi'ations. Ce livre, pris par Napoléon après la bataille d'Iéna, 
fut apporté en France : l'exemplaire paraît perdu, mais on en 
a des copies. (Voy. Histoire de Montesquieu, par L. Vian, 
p. 367.) 

(3) Après les anciens, Bossuet et Saint-Evremond ont répété 
ce blâme contre Annibal, que Montesquieu paraît avoir le pre- 
mier défendu. Depuis Montesquieu^ la réputation d'Annibal 
comme général et comme tacticien a toujours été grandissant ; 
quelques historiens, par exemple Thiers, pensent que Xapoléon 
seul peut lui être comparé sur ce point. (Voy. Eist.du Consulat 
et de l'Empire, tome xx, fin.) Au reste, à une telle distance 
des événements, comment juger exactement des ressources que 
Rome gardait après sa défaite ? Il est probable qu'Annibal lei 
apprécia mieux que nous ne pouvons faire. Saint-Evremoné 
analyse les événements avec trop de finesse lui-même, en acca* 
çant la finesse d'Annibal de l'avoir trompé dans cette occasion : 
c Les esprits trop fins se font des difficultés dans les entro- 

2 



33 CHAPITRE rv. 



sternation d'un peuple belliqueux, qui se tourne presque 
toujours en courage, comme de celle d'une vile popu- 
lace, qui ne sent que sa faiblesse : une preuve qu'An- 
nibal n'aurait pas réussi, c'est que les Romains se trou- 
vèrent encore en état d'envoyer partout du secours. 

On dit encore qu'Annibal fit une grande faute de 
mener son armée à Capoue, où elle s'amollit ; mais l'on 
ne considère point que l'on ne remonte pas à la vraie 
cause. Les soldats de cette armée, devenus riches 
après tant de victoires, n'auraient-ils pas trouvé par- 
tout Capoue? Alexandre, qui commandait à ses propres 
sujets, prit, dans une occasion pareille, un expédient 
qu'Annibal, qui n'avait que des troupes mercenaires, 
ne pouvait pas prendre : il fit mettre le feu au bagage 
de ses soldats, et brûla toutes leurs richesses et les 
siennes» On nous dit que Kouli-Kan (1), après la con- 
quête des Indes, ne laissa à chaque soldat que cent rou- 
pies d'argent (2). 

Ce furent les conquêtes mêmes d'Annibal qui com- 
mencèrent à changer la fortune de cette guerre. Il 
n'avait pas été envoyé en Italie par les magistrats de 



prises et s'arrêtent eux-mêmes par des obstacles qui viennent 
plus de leur imagination que de la chose ». Bossuet lui-même 
n'apporte pas ici sa profondeur ordinaire : a Aussitôt qu'on eut 
aperçu qu'Annibal, au lieu de poursuivre la victoire, ne son- 
geait durant quelque temps qu'à en jouir, le Sénat se rassura, 
et vit bien qu'un ennemi capable de manquer à sa fortune et 
de se laisser éblouir par ses grands succès n'était pas né pour 
vaincre les Romains d. 

(1) Eist. de sa vie, Paris , 1742, p. 402. (M.) Khouli-Khan 
(Montesquieu écrit Kouli-Kan), ou Nadir-Chah, régna en Perse, 
conquit les Indes, et périt assassiné en 1747. Comparez Esprit 
des Lois, X, 17. 

(2) Une roupie d'argent vaut de 2 fr. 36 à 2 f r. 75. La roupie 
d'or ayant le même poids vaut quinze fois et demie davantage. 



DES GAULOIS, ETC» 39 

Carthage ; il recevait très peu de secours, soit par la 
jalousie d'un parti, soit par la trop grande confiance 
de l'autre. Pendant qu'il resta avec son armée en- 
semble (1), il battit les Romains ; mais, lorsqu'il fallut 
qu'il mît des garnisons dans les "vdUes, qu'il défendît 
ses alliés, qu'il assiégeât les places, ou qu'il les empê- 
chât d'être assiégées, ses forces se trouvèrent trop 
petites, et il perdit en détail une grande partie de son 
armée. Les conquêtes sont aisées à faire, parce qu'on 
les fait avec toutes ses forces ; elles sont difficiles à 
conserver, parce qu'on ne les défend qu'avec une partie 
de ses forces (2). 

(1) C'est-à-dire avecle gros de son armée. Comparez Esprit 
des Lois, X, 6. 

(2) Témoin Louis XIV, qui fit rapidement la conquête de la 
Hollande et qui fut obligé d'abandonner les villes avec autant 
de précipitation qu'il les avait prises avec promptitude. (Fi^- 
déric II.) 



CHAPITRE y 



DE L ETAT DE LA GRECE, DE LA MACEDOINE, DE LA 
SYRIE ET DE l'ÉGYPTE, APRES l' ABAISSEMENT DE3 
CARTHAGINOIS. 

Je m'imagine qu'Annibal disait très peu de bons 
mots, et qu'il en disait encore moins en faveur de 
Fabius et de Marcellus contre lui-même (1). J'ai du 
regret de voir Tite Live jeter ses fleurs sur ces énor- 
mes colosses de l'antiquité : je voudrais qu'il eût fait 
comme Homère, qui néglige de les parer, et sait si 
bien les faire mouvoir. 

Encore faudrait-il que les discours qu'on fait tenir 
à Annibal fussent sensés. Que si, en apprenant la 
défaite de son frère, il avoua qu'il en prévoyait la 
ruine de Carthage, je ne sache rien de plus propre à 
désespérer des peuples qui s'étaient donnés à lui, et à 
décourager une armée qui attendait de si grandes 
récompenses après la guerre. 

(1) Allusion aux paroles que Tite Live (livre xxvii, ch. 51) 
met dans la bouche d' Annibal, désespéré par la mort de son 
frère Asdrubal, et la défaite du Mé taure : Agnoscere se foriu- 
nam Carthaginis fertur dixisse. Il peut bien avoir tenu ce pro- 
pos à quelques amis très confidents, sans le prononcer devant 
ses alliés ou devant ses soldats, comme Montesquieu semble le 
supposer. Ce reproche, adressé assez gratuitement à Tite Live, 
ne se trouve pas dans l'édition originale de 1734. On a remarqué 
justement que dansleZ)ia/o^u6cfe ^7/ Z/aô<cf'J5Jucrate, Montesquieu 
jette <L les fleurs d en bien plus grande profusion que n'a 
jamais fait X^te Live, sur l'un de ces « éûormes colosses » d» 
l'antiquité. 



DE l'état de la GRÈCE, ETC. 41 



Comme les Carthaginois en Espagne, en Sicile, en 
Sardaigne, n'opposaient aucune armée qui ne fût mal- 
heureuse, Annibal, dont les ennemis se fortifiaient 
sans cesse, fut réduit à une guerre défensive. Cela 
donna aux Romains la pensée de porter la guerre en 
Afrique : Scipion y descendit; les succès qu'il y eut 
obligèrent les Carthaginois à rappeler d'Italie Anni- 
bal, qui pleura de douleur en cédant aux Romains cette 
terre où il les avait tant de fois vaincus (1). 

Tout ce que peut faire un grand homme d'Etat et 
un grand capitaine, Annibal le fit pour sauver sa pa- 
trie : n'ayant pu porter Scipion à la paix, il donna 
une bataille où la fortune sembla prendre plaisir à 
confondre son habileté, son expérience et son bon 
sens (2). 

Carthage reçut la paix, non pas d'un ennemi, mais 
d'un maître; elle s'obligea de payer (3) dix mille ta- 
lents (4) en cinquante années, à donner des otages, à 
livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la guerre 
à personne sans le consentement du peuple romain ; 
et, pour la tenir toujours humiliée, on augmenta la 
puissance de Massinisse, son ennemi éternel. 

Après l'abaissement des Carthaginois, Rome n'eut 
presque plus que de petites guerres et de grandes 
victoires, au lieu qu'auparavant elle avait eu de petites 
victoires et de grandes guerres (5). 

(1) Frendens gemensque ac vix lacrimis temperans (Tita 
Live, livre xxx, ch. 20.) 

(2) Zama, en Numidie, près des frontières du territoire de 
Carthage. La bataille fut livrée en 202 av. J.-C. 

(3) On dit obliger à ou obliger de indifféremment; mais des gram- 
mairiens ont prétendu à tort qu'on devait toujours dire s'o&%er à. 

(4) Le talent d'argent valait 5750 francs. 

(5) Post Carihaginem vinci, neminemj3uduit.Ç¥loT\is,\ivïeUf 
eh. 7.) 



42 CHAPITRE V. 



H y avait dans ces temps-là comme deux mondes 
séparés : dans l'un combattaient les Carthaginois et 
les Romains ; Tautre était agité par des querelles qui 
duraient depuis la mort d'Alexandre ; on n'y pen- 
sait (1) point à ce qui se passait en Occident : car, 
quoique Philippe, roi de Macédoine, eût fait un traité 
avec Annibal, il n'eut presque point de suite, et ce 
prince, qui n'accorda aux Carthaginois que de très 
faibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une 
mauvaise volonté inutile. 

Lorsqu'on voit deux grands peuples se faire une 
guerre longue et opiniâtre, c'est souvent une mauvaise 
politique de penser qu'on peut demeurer spectateur 
tranquille, car celui des deux peuples qui est le vain- 
queur entreprend d'abord de nouvelles guerres, et une 
nation de soldats va combattre contre des peuples qui 
ne sont que citoyens (2). 

Ceci parut bien clairement dans ces temps-là : car 
les Romains eurent à peine dompté les Carthaginois 
qu'ils attaquèrent de nouveaux peuples, et parurent 
dans toute la terre pour tout envahir. 

Il n'y avait pour lors dans l'Orient que quatre 
puissances capables de résister aux Romains : la Grèce, 
et les royaumes de Macédoine, de Syrie et d'Egypte. 
Il faut voir quelle était la situation de ces deux pre- 
mières puissances, parce que les Romains commencè- 
rent par les soumettre. 

Il V avait dans la Grèce trois peuples considérables: 
'es Etoliens, les Achaïens et les Béotiens ; c'étaient des 



(1) n est surprenant, comme Josèphe le remarque dans le 
livre contre Appion, qu'Hérodote ni Thucydide n'aient jamais 
parlé des Romains, quoiqu'ils eussent fait de si grandes 
guerres. (M.) 

(2) Machiavel fait la même remarque. Discours, livre II, 
ch. 22; et îe Prince, ch. 21. 



DE l'État de la grèce, etc. 43 



associations de villes libres qui avaient des assemblées 
générales et des magistrats communs. Les Etoliens 
étaient belliqueux, hardis, téméraires, avides du gain, 
toujours libres de leur parole et de leurs serments , 
enfin faisant la guerre sur la terre comme les pirates la 
font sur la mer. Les Achaïens étaient sans cesse fati- 
gués par des voisins ou des défenseurs incommodes. 
Les Béotiens, les plus épais de tous les Grecs, pre- 
naient le moins de part qu'ils pouvaient aux affaires 
générales : uniquement conduits par le sentiment pré- 
sent du bien et du mal, ils n'avaient pas assez d'esprit 
pour qu'il fût facile aux orateurs de les agiter ; et, ce 
qu'il y avait d'extraordinaire, leur république se main- 
tenait dans l'anarchie même (1). 

Lacédémone avait conservé sa puissance, c'est-à- 
dire cet esprit belliqueux que lui donnaient les insti- 
tutions de Lycurgue (2). Les Thessaliens étaient en 
quelque façon asservis par les Macédoniens. Les rois 
d'Illyrie avaient déjà été extrêmement abattus par les 
Romains. Les Acarnaniens et les Athamanes (3) étaient 



(1) Les magistrats, pour plaire à la multitude, n'ouvraient 
plus les tribunaux ; les mourants léguaient à leurs amis leur 
bien pour être employé en festins. Voyez un fragm. du liv. xx 
de Polybe, dans V Extrait des Vertus et des Vices. (M.) L'édi- 
tion originale offre une variante curieuse : ce Les Béotiens, les 
plus épais de tous les Grecs, mais les plus sages, vivaient ordi- 
nairement en paix... Ils n'avaient pas assez d'esprit pour que 
des orateurs les agitassent, et pussent leur déguiser leurs véri- 
tables intérêts ». Montesquieu comprit^ en vieillissant, que le 
véritable bonheur ne consiste pas pour un peuple à boire et à 
manger sans souci du reste ; il modifia cette phrase. 

(2) Ceci n'est pas exact, les institutions de Lycurgue n'é- 
taient plus en vigueur; Agis et Cléomène avaient échoué en 
essayant de les rétablir ; Sparte, livrée à des tyrans démagogues, 
était en pleine décadence. 

(3) L'Athamanie, pays montagneux, dans le sud de l'Epire, 



d4 CHAPITRE V. 



ravages tour à tour par les forces de la Macédoine et 
de l'Etolie. Les Athéniens, sans forces par eux-mêmes 
et sans alliés (1), n'étonnaient plus le monde que par 
leurs flatteries envers les rois ; et l'on ne montait plus 
sur la tribune où avait parlé Démosthène que pour 
proposer les décrets les plus lâches et les plus scan- 
daleux. 

D'ailleurs la Grèce était redoutable par sa situation, 
la force, la multitude de ses villes, le nombre de ses 
soldats, sa police (2), ses mœurs, ses lois : elle aimait 
la guerre, elle en connaissait l'art, et elle aurait été 
invincible si elle avait été unie. 

Elle avait bien été étonnée (3) par le premier Phi* 
lippe, Alexandre, et Antipater, mais non pas subju- 
guée; et les rois de Macédoine, qui ne pouvaient se 
résoudre à abandonner leurs prétentions et leurs espé- 
rances, s'obstinaient à travailler à l'asservir. 

La Macédoine était presque entourée de montagnes 
inaccessibles ; les peuples en étaient très propres à la 
guerre, courageux, obéissants, industrieux, infatiga- 
bles ; et il fallait bien qu'ils tinssent ces qualités-là du 
climat, puisque encore aujourd'hui les hommes de ces 
contrées sont les meilleurs soldats de l'empire des 
Turcs (4). 

Bur le versant occidental du Pinde : la ville principale était 
Argithéa. L'Acarnanie, côte occidentale de la Grèce, à l'ouest 
de l'Etolie. 

(1) Ils n'avaient aucune alliance avec les autres peuples de 
la Grèce. Polybe, liv. viii. (M.) 

(2) C'est-à-dire son organisation politique et administrative; 
ce sens est fi'équent au xvn^ siècle. (Voy. p. 117^ note 3.) 

(3) Etonnée, c'est-à-dire effrayée {attonita), frappée de stu- 
peur ; mais Philippe et Alexandre avaient fait plus qu'étonner 
la Grèce; même en laissant subsister les gouvernements locaux, 
ils leur avaient enlevé toute réelle indépendance politique. 

(4) C'est prêter trop d'influence au climat. La vigueur mili- 



DE l'État de la grèce, etc. 45 

La Grèce se maintenait par une espèce de balance : 
les Lacédémoniens étaient pour l'ordinaire alliés des 
Etoliens, et les Macédoniens l'étaient des Achaïens ; 
mais, par l'arrivée des Romains, tout équilibre fut 
rompu. 

Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pas en- 
tretenir un grand nombre de troupes (1), le moindre 
échec était de conséquence (2) ; d'ailleurs ils pouvaient 
difficilement s'agrandir, parce que, leurs desseins 
n'étant pas inconnus, on avait toujours les yeux ou- 
verts sur leurs démarches ; et les succès qu'ils avaient 
dans les guerres entreprises pour leurs alliés, étaient 
un mal que ces mêmes alliés cherchaient d'abord à 
réparer. 

Mais les rois de Macédoine étaient ordinairement 
aes princes habiles. Leur monarchie n'était pas du 
nombre de celles qui vont par une espèce d'allure 
donnée dans le commencement : continuellement in- 
struits par les périls et par les affaires, embarrassés 
dans tous les démêlés des Grecs, il leur fallait gagner 
les principaux des villes, éblouir les peuples, et diviser 
ou réunir les intérêts ; enfin ils étaient obligés de payer 
de leur personne à chaque instant (3j. 

Philippe, qui dans le commencement de son règne 

taire des Macédoniens s'explique mieux par la force des insti- 
tutions politiques que leurs rois leur avaient su imposer. On ne 
voit pas ce qu'offre de si particulier le climat de la Macédoine. 

(1) Voyez Plutarque, Vie de Flamîninus. (M.) 

(2) De conséquence c'est-à-dire : avait des suites importantes. 
Cette locution se rencontre chez tous nos grands écrivains ; il 
n'en faut pas conclure qu'on peut dire conséquent pour impor- 
tant; ce qui est un grossier barbarisme. 

(3) Ces rois de Macédoine étaient ce qu'est un roi de 
Prusse et un roi de Sardaigne de nos jours. (Frédéric II.) 
Observation profonde et rapprochement singulier, l'événement 
^Q a prouvé la justesse. 

2* 



4.0 CHAPITRE V. 



s'était attiré l'amour et la confiance des Grecs par sa 
modération, changea tout à coup : il devint un cruel 
t\Tan (1) dans un temps où il aurait dû être juste par 
politique et par ambition (2). Il voyait, quoique de 
loin, les Carthaginois et les Romains, dont les forces 
étaient immenses ; il avait fini la guerre à l'avantage 
de ses alliés, et s'était réconcihé avec les Etoliens : il 
était naturel qu'il pensât à unir toute la Grèce avec 
lui pour empêcher les étrangers de s'y établir, mais il 
l'irrita au contraire par de petites usurpations ; et^ 
s'amusant à discuter de vains intérêts quand il s'agis- 
sait de son existence, par trois ou quatre mauvaises 
actions il se rendit odieux et détestable à tous les 
Grecs. 

Les Etoliens furent les plus irrités ; et les Romains, 
saisissant l'occasion de leur ressentiment, ou plutôt de 
leur fohe, firent alliance avec eux, entrèrent dans la 
Grèce et l'armèrent contre Philippe. 

Ce prince fut vaincu à la journée des Cynocépha- 
les (3), et cette victoire fut due en partie à la valeur 
des Etoliens ; il fut si fort consterné, qu'il se réduisit 
à un traité qui était moins une paix qu'un abandon de 
ses propres forces : il fit sortir ses garnisons de toute 
la Grèce, livra ses vaisseaux, et s'obhgea de payer 
mille talents en dix années. 

Polybe, avec son bon sens ordinaire, compare l'or- 
donnance des Romains avec celle des Macédoniens, 
qui fut prise par tous les rois successeurs d'Alexandre : 
il fait voir les avantages et les inconvénients delà pha- 
lange et de la légion, il donne la préférence à l'ordon- 

(1) Voyez dans Polybe les injustices et les cruautés par les- 
quelles Philippe se décrédita. (M.) 

(2) C'est-à-dire : ne fût-ce que par politique et par ambition. 

(3) Les CjTioscéphales ou Têtes-de-Chien (Montesquieu écrit 
Cynocéphales], nom de deux collines, près de Scotussa en Thessalie. 



DE L ETAT DE LA GRECE, ETC. 47 



nance romaine, et il y a apparence qu'il a raison, si 
l'on en juge par tous les événements de ces temps-là (1). 
Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Ro- 
mains en péril dans la seconde guerre Punique, c'est 
qu'Annibal arma d'abord ses soldats à la romaine; 
mais les Grecs ne changèrent ni leurs armes, ni leur 
manière de combattre : il ne leur vint point dans 
l'esprit de renoncer à des usages avec lesquels ils 
avaient fait de si grandes choses. 



(1) Bossuet compare ainsi la phalange avec lalégion : ce Les 
Macédoniens, si jaloux de conserver l'ancien ordre de leurs 
milices formées par Philippe et par Alexandre^ croyaient leur 
phalange invincible, et ne pouvaient se persuader que l'esprit 
humain fût capable de trouver quelque chose de plus ferme. 
Cependant le même Polybe, et Tite Live après lui, ont démon- 
tré qu'à considérer seuleroent la nature des armées romaines 
et de celles des Macédoniens, les dernières ne pouvaient man- 
quer d'être battues à la longue ; parce que la phalange macé- 
donienne, qui n'était qu'un gros bataillon carré, fort épais de 
toutes parts, ne pouvait se mouvoirque tout d'une pièce, au lieu 
que l'armée romaine, distinguée en petits corps^ était plus 
prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements. Les 
Romains ont donc trouvé, ou ils ont bientôt appris l'art de divi- 
ser les armées en plusieurs bataillons et escadrons, et de for- 
mer des corps de réserve dont le mouvement est si propre à 
pousser ou à soutenir ce qui s'ébranle de part et d'autre. Faites 
marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macé- 
donienne, cette grosse etlourde machine sera terrible à la vérité 
à une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids ; mais, 
comme parle Polybe, elle ne peut conserver longtemps sa pro- 
priété naturelle^ c'est-à-dire sa solidité et sa consistance, parce 
qu'il lui faut des lieux propres, et pour ainsi dire faits exprès, 
et qu'à faute de les trouver, elle s'embarrasse elle-même, ou 
plutôtelle se rompt par son propre mouvement, joint qu'étant une 
fois enfoncée, elle ne sait plus se rallier. Au lieu que l'armée 
romaine, divisée en ses petits corps, profite de tous lieux et s'y 
accommode : on i'unit et on la sépare comme on veut ; elle 



48 CHAPITRE T. 



Le succès qne les Romains eurent contre Philippe 
fut le plus grand de tous les pas qu'ils firent pour la 
conquête générale. Pour s'assurer de la Grèce, ils 
abaissèrent par toutes sortes de voies les Etoliens, qui 
les avaient aidés à vaincre; de plus ils ordonnèrent 
que chaque ville grecque qui avait été à Philippe ou à 
quelque autre prince se gouvernerait dorénavant par 
ses propres lois. 

On voit bien que ces petites républiques ne pou- 
vaient être que dépendantes : les Grecs se livrèrent à 
une joie stupide, et crurent être libres en effet, parce 
que les Romains les déclaraient tels (1). 

Les Etoliens qui s'étaient imaginés qu'ils domine- 
raient dans la Grèce, voyant qu'ils n'avaient fait que se 
donner des maîtres, furent au désespoir; et, comme ils 
prenaient toujours des résolutions extrêmes, voulant 
corriger leurs folies par leurs folies, ils appelèrent 
dans la Grèce Antiochus, roi de Syrie, comme ils y 
avaient appelé les Romains. 

Les rois de Syrie étaient les plus puissants des suc- 
cesseurs d'Alexandre, car ils possédaient presque tous 
les États de Darius, à l'Egypte près ; mais il était 



défile aisément et se rassemble sans peine ; elle est propre aux 
détachements, aux ralliements, à toutes sortes de conversions et 
d'évolutions, qu'elle fait ou tout entière ou en partie, selon 
qu'il est convenable ; enfin elle a plus de mouvements divers 
et par conséquent plus d'action et plus de force que la pha- 
lange. Concluez donc avec Polybe qu'il fallait que la phalange 
lu cédât, et que la Macédoine fût vaincue ». Nous n'avons pas 
voulu écourter cette admirable page que Montesquieu n'a pas 
tenté ds refaire. 

(1) Voy. dans Tite Live (livre xxxiii, ch. 32 et 33) le 
récit de la fastueuse proclamation de la liberté des cités 
grecques, faite aux jeux isthmiques, enprésence de Flamiûinui 
et par son ordre. 



DE L'éTAT DE LA GRECE, ETC. 49 

arrivé des choses qui avaient fait que leur puissance 
s'était beaucoup affaiblie. 

Séleucus, qui avait fondé l'empire de Syrie, avait 
à la fin de sa vie détruit le royaume dt Lysimaque. 
Dans la confusion des choses, plusieurs provinces se 
soulevèrent : les royaumes de Pergame, de Cappadoce 
et de Bithynie se formèrent ; mais ces petits 
États timides regardèrent toujours l'humiliation de 
leurs anciens maîtres (1) comme une fortune pour 
eux. 

Comme les rois de Syrie virent toujours avec unf3 
envie extrême la félicité du royaume d'Egypte, ils ne 
songèrent qu'à le conquérir; ce qui fit que, négligeant 
rOrieut, ils y perdirent plusieurs provinces, et furent 
fort mal obéis dans les autres. 

Enfin les rois de Syrie tenaient la haute et la basse 
Asie; mais l'expérience a fait voir que, dans ce cas, 
lorsque la capitale et les principales forces sont dans 
les provinces basses de l'Asie, on ne peut pas conser- 
ver les hautes, et que, quand le siège de l'empire est 
dans les hautes, on s'afïaiblit en voulant garder les 
basses (2). L'empire des Perses et celui de Syrie ne 
furent jamais si forts que celui des Parthes, qui 
n'avait qu'une partie des provinces des deux premiers. 
Si Cyrus n'avait pas conquis le royaume de Lydie, si 
Séleucus était resté à Babylone et avait laissé les pro- 
vinces maritimes aux successeurs d'Antigone, l'empire 
des Perses aurait été invincible pour les Grecs, et 
celui de Séleucus pour les Romains. Il y a de certaines 
bornes que la nature a données aux Etats pour morti- 
fier l'ambition des hommes : lorsque les Romains les 

(1) C'est-à-dire des rois de Syrie. 

(2) Le fleuve Halys séparait la basse Asie, à l'Ouest, de la 
liiiute Asie, à l'Est, et avait marqué la frontière entre l'empira 
lydien et l'empire des Perses. 



50 CHAPITRE V. 



passèrent, les Parthes les firent presque tous périr (1) ; 
quand les Parthes osèrent les passer, ils furent d'abord 
obligés de revenir; et de nos jours les Turcs, qui ont 
avancé au delà de ces limites, ont été contraints d'y 
rentrer (2). 

Les rois de Syrie et d'Egj^te avaient dans leur 
pays deux sortes de sujets : les peuples conquérants et 
les peuples conquis; ces derniers, encore pleins de 
ridée de leur origine, étaient très difficilement gouver- 
nés : ils n'avaient point cet esprit d'indépendance qui 
nous porte à secouer le joug, mais cette impatience 
qui nous fait désirer de changer de maître. 

Mais la faiblesse principale du royaume de Syrie 
venait de celle de la cour, où régnaient des succes- 
seurs de Darius, et non pas d'Alexandre (3). Le luxe, 
la vanité et la mollesse, qui en aucun siècle n'a quitté 
les cours d'Asie, régnaient surtout dans celle-ci : le 
mal passa au peuple et aux soldats, et devint conta- 
gieux pour les Romains même, puisque la guerre qu'ils 
firent contre Antiochus est la vraie époque de leur 
corruption (4). 

Telle était la situation du royaume de Syrie lors- 



(1) J'en dirai les raisons au chap. xv. Elles sont tirées en 
partie de la disposition géographique des deux empires. (M.) 

(2) Allusions aux conquêtes éphémères du sultan AchmetlII 
(1703-1730) sur leroyaume de Perse; elles furent perdues sous 
ses successeurs. 

(3) Des princes mous et faibles, non des soldats vigoureux 
et actifs. 

(4) Asia primum devicta, luxuriam misit in Italiam (Pline 
l'Ancien, ^is/. nafur., liv. xxxiii, ch. 11). Antiochus, dit le 
Grand, régna en S}Tie de 223 à 187 av. J.-C. Il avait fait la 
guerre, mais avec plus d'éclat que de bonheur , contre les rois 
d'Egypte, de Parthie et de Bactriane. Il tut vaincu par le» 
Romains à Magnésie (190 av. J.-C). 



DE L ETAT DE LA GRECE, ETC. 51 

qu'Antiochus, qui avait fait de grandes choses, entre- 
prit la guerre contre les Romains ; mais il ne se con- 
duisit pas même avec la sagesse que l'on emploie dans 
les affaires ordinaires. Annibal voulait qu'on renou- 
velât la guerre en Italie, et qu'on gagnât Philippe, 
ou qu'on le rendît neutre. Antiochus ne fit rien de 
cela. Il se montra dans la Grèce avec une petite partie 
de ses forces ; et, comme s'il avait voulu y \oir la 
guerre et non pas la faire, il ne fut occupé que de ses 
plaisirs: il fut battu (1), s'enfuit en Asie, plus effrayé 
que vaincu. 

Philippe, dans cette guerre, entraîné par les Romains 
comme par un torrent, les servit de tout son pouvoir, 
et devint l'instrument de leurs victoires : le plaisir de 
se venger et de ravager l'Etolie, la promesse qu'on 
lui diminuerait le tribut et qu'on lui laisserait quelques 
villes, des jalousies qu'il eut d'Antiochus, enfin de 
petits motifs le déterminèrent; et, n'osant concevoir 
la pensée de secouer le joug, il ne songea qu'à l'adoucir. 
Antiochus jugea si mal des affaires qu'il s'imagina que 
les Romains le laisseraient tranquille en Asie ; mais ils 
Vy suivirent : il fut vaincu encore (2), et, dans sa 
consternation, il consentit au traité le plus infâme 
qu'un grand prince ait jamais fait. 

Je ne sache rien de si magnanime que la résolution 
que prit un monarque qui a régné de nos jours (3) de 
s'ensevelir plutôt sous les débris du trône que d'accep- 
ter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre; il 
avait l'âme trop fière pour descendre plus bas que ses 



(1) Aux Thermopyles (191 av. J.-C). 

(2) Près de Magnésie, au pied dumontSiphus (190 av. J.-C). 

(3) Louis XIV. (M.) Pendant la guerre de la succession 
d'Espagne, alors que les alliés voulurent le forcer à prendre 
part lui-même à la guerre contre Philippe V, son petit-âla. 
(Négociations de Gertruydenberg, en 1710.) 



52 CHAPITRE V. 



malheurs ne l'avaient mis ; et il savait bien que le 
courage peut raffermir une couronne, et que l'infamie 
ne le fait jamais. 

C'est une chose commune de voir des princes qui 
savent donner une bataille; il y en a bien peu qui 
sachent faire une guerre , qui soient également capa- 
bles de se servir de la fortune et de l'attendre, et qui, 
avec cette disposition d'esprit qui donne de la méfiance 
avant que d'entreprendre, aient celle de ne craindre 
plus rien après avoir entrepris. 

Après l'abaissement d'Antiochus, il ne restait plus 
que de petites puissances, si l'on en excepte l'Egypte, 
qui, par sa situation, sa fécondité, son commerce, le 
nombre de ses habitants, ses forces de mer et de terre, 
aurait pu être formidable ; mais la crunuté de ses rois, 
leur lâcheté, leur avarice, leur imbécillité, leurs affreu- 
ses voluptés, les rendirent si odieux à leurs sujets, qu'ils 
ne se soutinrent la plupart du temps que par la pro- 
tection des Romains. 

C'était en quelque façon une loi fondamentale de la 
couronne d'Egypte que les sœurs succédaient avec les 
frères ; et, afin de maintenir l'unité dans le gouverne- 
ment, on mariait le frère avec la sœur. Or il est diffi- 
cile de rien imaginer de plus pernicieux dans la poli- 
tique qu'un pareil ordre de succession ; car, tous les 
petits démêlés domestiques devenant des désordres 
dans l'Etat, celui des deux qui avait le moindre cha- 
grin (1) soulevait d'abord contre l'autre le peuple 
d'Alexandrie, populace immense, toujours prête à se 
joindre au premier de ses rois qui voulait l'agiter. De 
plus, les royaumes de Cyrène et de Chypre étant ordi- 
nairement entre les mains d'autres princes de cette mai- 



(1) Chagrin y c'est-à-dire grief ; sens fréquent de ce mot 
au xvii*= siècle. 



DE l'État de la grèce, etc. 53 



§on avec des droits réciproques (1) sur le tout, il arri- 
vaitqu'il y avait presque toujours des princes régnants 
et des prétendants à la couronne, que ces rois étaient 
sur un trône chancelant, et que, mal établis au dedans, 
ils étaient sans pouvoir au dehors. 

Les forces des rois d'Egypte, comme celles des 
autres rois d'Asie, consistaient dans leurs auxiliaires 
grecs. Outre l'esprit de liberté, d'honneur et de gloire 
qui animait les Grecs, ils s'occupaient sans cesse à 
toutes sortes d'exercices du corps : ils avaient dans 
leurs principales villes des jeux étiiblis, où les vain- 
queurs obtenaient des couronnes aux yeux de toute la 
Grèce ; ce qui donnait une émulation générale. Or, 
dans un temps où l'on combattait avec des armes dont 
le succès dépendait de la force et de l'adresse de celui 
qui s'en servait, on ne peut douter que des gens ainsi 
exercés n'eussent de o-rands avantacres sur cette foule 
de barbares pris indifféremment, et menés sans choix à 
la guerre, comme les armées de Darius le firent bien voir. 

Les Romains, pour priver les rois d'une telle mihce 
et leur ôter sans bruit leurs principales forces, firent 
deux choses : premièrement ils établirent peu à peu 
comme une maxime chez les villes grecques qu'elles 
ne pourraient avoir aucune alliance, accorder du se- 
cours ou faire la guerre à qui que ce fût, sans leur 
consentement ; de plus, dans leurs traités avec les rois, 
ils leur défendirent de faire aucunes levées chez les 
alliés des Romains, ce qui les réduisit à leurs troupes 
nationales (2). 



(1) Des droits réciproques; c'est-à-dire qu'ils pouvaient k 
leur tour prétendre à régner sur le tout. L'édition de ITS'l 
donne ici :avec des prétentions respectives sur le tout. 

(2) Ils avaient déjà eu cette politique avec les Carthaginois, 
qu'ils obligèrent par le traité à ne plus se servir des troupes 
auxiliaires, comme on le voit dans un fragment de Dion. (M.) 



CHAPITRE YI 

DE LA CONDUITE QUE LES ROMAINS TIKRENT POUB 
SOUMETTRE TOUS LES PEUPLES. 

Dans le cours de tant de prospérités, où l'on 
se néglige pour l'ordinaire, le Sénat agissait toujours 
avec la même profondeur; et, pendant que les armées 
consternaient (1) tout, il tenait à terre ceux qu'il trou- 
vait abattus. 

Il s'érigea en tribunal qui jugea tous les peuples : 
à la fin de chaque guerre, il décidait des peines et des 
récompenses que chacun avait méritées ; il ôtait une 
partie du domaine du peuple vaincu pour la donner 
aux alliés ; en quoi il faisait deux choses : il attachait 
à Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beau- 
coup à espérer, et il en affaiblissait d'autres dont elle 
n'avait rien à espérer et tout à craindre (2). 



(1) Latinisme. Constemere, abattre, renverser par terre. 

(2) BossTiet condamne plus vivement que ne fait Montes 
quieu cette conduite habile, mais constamment injuste des 
Romains : ce Ce vice (l'injustice) est inséparable du désir de 
dominer, qui aussi, pour cette raison, est justement condamné par 
les règles de l'Evangile. Mais la seule philosophie suffit pouf 
nous faire entendre que la force nous est donnée pour conser- 
ver notre bien, et non pas pour usurper celui d'autrui.... La 
douceur de vaincre et de dominer corrompit bientôt dans les 
Romains ce que l'équité naturelle leur avait donné de droiture... 
Au reste, leurs injustices étaient d'autant plus dangereuses qu'ils 
Bavaient mieux les couvrir du prétexte de l'équité, et qu'ils 
mettaient sous le joug insensiblement les rois et les nations, 
■ous couleur de les protéger et de les défendre ». 



lES ROMAINS SOUMETTENT TOUS LES PEUPLES. 55 

On se servait des alliés pour faire la guerre à un 
frnemi, mais d'abord on détruisit les destructeurs : 
^ hillppe fut vaincu par le moyen des Etoliens, qui 
furent anéantis d'abord après (1) pour s'être joints à 
Antioclms. Antiocbus fut vaincu par le secours des 
E-hodiens; mais, après qu'on leur eut donné des récom- 
penses éclatantes, on les humilia pour jamais, sous 
prétexte qu'ils avaient demandé qu'on fît la paix avec 
Persée. 

Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, 
ils accordaient une trêve au plus faible, qui se croyait 
heureux de l'obtenir, comptant pour beaucoup d'avoir 
différé sa ruine. 

Loijqae Ton était occupé à une grande guerre, le 
Sénat ur.r; simulait toutes sortes d'injures, et attendait 
dans le silence que le temps de la punition fût venu ; 
que si quelque peuple lui envoyait les coupables, il refu- 
sait de les punir, aimant mieux tenir toute la nation 
pour criminelle, et se réserver une vengeance utile. 

Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux in- 
concevables (2), il ne se formait guère de ligues contre 
eux ; car celui qui était le plus éloigné du péril ne vou- 
lait pas en approcher. 

Par là, ils rt'cevaient rarement la guerre (3), mais 
la faisai mi toujours dans le temps, de la manière, et 
avec ce ix qu'il leur convenait; et, de tant de peuples 
qu'ils attaquèrent, il y en a bien peu qui n'eussent 



(1) Aussitôt après. 

(2) Ils étaient cruels à ceux qui leur résistaient, autre qua- 
lité assez naturelle aux conquérants qui savent que l'épouvante 
fait plur delà moitié des conquêtes. Faut-il dominera ce prix, 
et le commandement est-il si doux que les hommes le veuillent 
acheter par des actions si inhumaines? (Bossuet.) 

(3) C'est-à-dire: il arrivait rarement qu'on leur déclarât la 
srueiTe. 



56 CHAPITRE VI. 



souffert toutes sortes d'injures, si l'on avait voulu les 
laisser en paix. 

Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, 
les ambassadeurs qu'ils envoyaient chez les peuples qui 
n'avaient point encore senti leur puissance étaient sû- 
rement maltraités; ce qui était un prétexte sûr pour 
faire une nouvelle guerre (1). 

Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, 
et que, dans le dessein d'envahir tout, leurs traités 
n'étaient proprement que des suspensions de guerre, 
ils y mettaient des conditions qui commençaient tou- 
jours la ruine de l'Etat qui les acceptait : ils faisaient 
sortir les garnisons des places fortes, ou bornaient 
le nombre des troupes de terre, ou se faisaient livrer 
les chevaux ou les éléphants ; et, si ce peuple était puis- 
sant sur la mer, ils l'obligeaient de brûler ses vais- 
seaux, et quelquefois d'aller habiter plus avant dans les 
terres. 

Après avoir détruit les armées d'un prince, ils rui- 
naient ses finances par des taxes excessives, ou un 
tribut (2), sous prétexte de lui faire payer les frais de 
la guerre : nouveau genre de tyrannie qui le forçait 
d'opprimer ses sujets et de perdre leur amour. 

Lorsqu'ils accordaient la paix à quelque prince, ils 
prenaient quelqu'un de ses frères ou de ses enfants en 
otage; ce qui leur donnait le moyen de troubler son 
royaume à leur fantaisie. Quand ils avaient le plus 
proche héritier, ils intimidaient le possesseur; ils s'en 
servaient pour animer les révoltes des peuples (3). 

(1) Un des exemples de cela, c'est leur guerre contre lea 
Dalmates. Yoyez Polybe. (M.) 

(2) c( En les mulcfant par un tribut D (Edit. de 173-i). Lati- 
nisme: ATuîcîare, maltraiter, punir. 

(3) Cette politique de Rome est mise en scène avec une admi- 
rable énergie par Corneille^ dans sa tragédia de Nicomcde. 



LES ROMADs'S SOUMETTENT TOUS LES PEUPLES. 57 

Quand quelque prince ou quelque peuple s'était 
soustrait de l'obéissance de son souverain, ils lui accor- 
daient d'abord le titre d'allié du peuple romain (1); et 
par là ils le rendaient sacré et inviolable : de manière 
qu'il n'y avait point de roi, quelque grand qu'il fût, 
qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de 
sa famille. 

Quoique le titre de leur allié fût une espèce de ser- 
■vntude, il était néanmoins très recherché (2); car on 
était sûr que l'on ne recevait d'injures que d'eux, et 
l'on avait sujet d'espérer qu'elles seraient moindres : 
ainsi il n'y avait point de services que les peuples et 
les rois ne fussent prêts de rendre (3), ni de bassesses 
qu'ils ne fissent pour l'obtenir. 

Ils avaient plusieurs sortes d'alliés. Les uns leur 
étaient unis par des privilèges et une participation de 
leur grandeur, comme les Latins et les Herniques; 
d'autres par l'établissement même, comme leurs colo- 
nies; quelques-uns par les bienfaits, comme furent 
Massinisse, Euménès et Attalus (4), qui tenaient d'eux 
leur royaume ou leur agrandissement ; d'autres par 
des traités libres, et ceux-là devenaient sujets par un 
long usage de l'alliance, comme les rois d'Egypte, de 
Bithynie, de Cappadoce, et la plupart des villes grec- 
ques; plusieurs enfin par des traités forcés et par la loi 
de leur sujétion, comme Philippe et Antiochus : car il* 



(1) Voyez surtout leur traité avec les Juifs, au liv. i de» 
JUachahées, chap. 8. (M.) 

(2) Ariarathe fit un sacrifice aux dieux, dit Polybe, 
pour les remercier de ce qu'il avait obtenu cette alliance. 
(M.) 

(3) On confondait au xvii® siècle , et encore au xviii^, prêt 
de, prêt à et près de. 

(4) Eumène I^, roi de Pergame (263-241) ; Attale I", soa 
Burcesseur (241-197). 



i)8 CHAPITRE VI. 



n'accordaient point de paix à un ennemi qui ne con- 
tînt une alliance; c'est-à-dire qu'ils ne soumettaient 
point de peuple qui ne leur servit à en abaisser 
d'autres. 

Lorsqu'ils laissaient la liberté à quelques villes, ils 
y faisaient d'abord naître deux factions (1) : l'une 
défendait les lois et la liberté du pays, l'autre soutenait 
qu'il n'y avait de loi que la volonté des Romains; et, 
comme 4 "'■te dernière faction était toujours la plus 
puissante^ >n voit bien qu'une pareille liberté n'était 
qu'un nom. 

Quelquefois ils se rendaient maîtres d'un pays sous 
prétexte de succession : ils entrèrent en Asie, en Bi- 
thynie, en Libye, par les testaments d'Attaliis, de Ni- 
comède (2) et d'Appion (3); et rEg}''pte fut enchaînée 
par celui du roi de Cyrène. 

Pour tenir les grands princes toujours faibles, ils ne 
voulaient pas qu'ils reçussent dans leur alliance ceux 
à qui ils avaient accordé la leur (4) ; et, comme ils ne 
la refusaient à aucun des voisins d'un prince puissant, 
cette condition, mise dans un traité de paix, ne lui 
laissait plus d'alliés. 

De plus, lorsqu'ils avaient vaincu quelque prince 
considérable, ils mettaient dans le traité qu'il ne pour- 
rait faire la guerre pour ses différends avec les alliés 
des Romains (c'est-à-dire ordinairement avec tous ses 
voisins), mais qu'il les mettrait en arbitrage : ce qui 
lui ôtait pour Tavenir la puissance militaire. 

Et, pour se la réserver toute, ils en privaient leurs 
alliés mêmes : dès que ceux-ci avaient le moindre dé- 

(1) Voyez Polybe sur les villes de Grèce. (M.) 

(2) FUs de Pkilopator. (M.) 

(3) Ptolémée Apion (Montesquieu écrit Appion) , roi de 
Cyrène (117-96), fils de Ptolémée Physcon, roi d'Egypte. 

(4) Ce fut le cas d'Antiochus. (M.) 



LES E03IAINS SOUMETTENT TOUS LES PEUPLES. 59 

mclc, ils envoyaient des ambassadeurs qui les obli- 
geaient de faire la paix. Il n'y a qu'à voir comme ils 
terminèrent les guerres d'Attidus et de Prusias. 

Quand quelque prince avait fait une conquête, qui 
souvent l'avait épuisé, un ambassadeur romain surve- 
nait d'abord qui la lui arrachait des mains : entre mille 
exemples, on peut se rappeler comment, avec une 
parole, ils chassèrent d'Egypte Antiochus (1). 

Sachant combien les peuples d'Europe étaient pro- 
pres à la guerre, ils établirent comme une loi qu'il ne 
serait permis à aucun roi d'Asie d'entrer en Europe, 
et d'y assujettir quelque peuple que ce fût (2). Le 
principal motif de la guerre qu'ils firent à Mithridate (S) 
fut que, contre cette défense, il avait soumis quelques 
barbares. 

Lorsqu'ils voyaient que deux peuples étaient en 
guerre, quoiqu'ils n'eussent aucune alliance, ni rien à 
démêler avec l'un ni avec l'autre, ils ne laissaient pas 
de paraître sur la scène ; et, comme nos chevaliers 
errants, ils prenaient le parti du plus faible. C'était, dit 
Denys d'Halicarnasse (4), une ancienne coutume des 
E-omains d'accorder toujours leur secours à quiconque 
venait Fimplorer. 

Ces coutumes des Romains n'étaient point quelques 



(1) Antiochus Epiphane assiégeait Alexandrie (168 av. J.-C). 
L'ambassadeur romain Popillius Lœnas vint lui intimer l'ordre 
de lever le siège. Antiochus résistait. Popillius trace avec une 
baguette un cercle sur le sable autour du roi de Syrie et lui 
défend d'en sortir avant d'avoir répondu à l'ordre du Sénat. 
Antiochus, intimidé, céda. 

(2) La défense faite à Antiochus^ même avant la gueiTe, 
de passer en Europe, devint générale contre les autres rois. (M.) 

(3) Appian, De Bello Mithrid. (M.) 

(4) Fragment de Denys, tiré de V Extrait des Ambassade*. 
(M.) 



60 CHAPITRE VI. 



faits particuliers arrivés par hasard ; c'étaient des prin- 
cipes toujours constants ; et cela se peut voir aisément, 
car les maximes dont ils firent usage contre les plus 
grandes puissances furent précisément celles qu'ils 
avaient employées dans les commencements contre les 
petites villes qui étaient autour d'eux. 

Ils se servirent d'Euménès et de Massinisse pour 
subjuguer Philippe et Antiochus, comme ils s'étaient 
servis des Latins et des Herniques pour subjuguer les 
Volsques et les Toscans ; ils se firent livrer les flottes 
de Carthage et des rois d'Asie, comme ils s'étaient fait 
donner les barques d'Antium (1); ils ôtèrent les liai- 
sons politiques et cigales entre les quatre parties de la 
Macédoine, comme ils avaient autrefois rompu l'union 
des petites villes latines (2). 

Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. 
La république d'Achaïe était formée par une associa- 
tion de villes libres : le Sénat déclara que chaque ville 
se gouvernerait dorénavant par ses propres lois, sans 
dépendre d'une autorité commune. 

La république des Béotiens était pareillement une 
ligue de plusieurs villes. Mais, comme dans la guerre 
contre Persée, les unes suivirent le parti de ce prince, 
les autres celui des Romains ; ceux-ci les reçurent en 
grâce, moyennant la dissolution de l'alliance com- 
mune (3).' 



(1) Antium, très ancienne ville du Latium, fondée par les 
Tynhéniens, fut prise par les Romains en 468, et une seconde 
fois en 338 (av. J.-C). Les becs ou éperons (rosira) de ses 
navires furent employés à orner la tribune aux harangues du 
Forum romain, et lui donnèrent leur nom. (Ad rosira aêcenderej 
[Tite Live], c'est-à-dire monter à la tribune.) 

(2) Tite Live, liv. vn. (M.) 

(3) L'édition originale ajoute : La Macédoine était entourée 
de montagnes inaccessibles ;le Sénat la partagea en quatre par- 



LES ROMAINS SOUMETTENT TOUS LES PEUPLES. 61 



Si un grand prince qui a régné de nos jours avait 
suivi ces maximes lorsqu'il vit un de ses voisins dé- 
trôné, il aurait employé de plus grandes forces pour 
le soutenir, et le borner dans l'île qui lui resta fidèle : 
en divisant la seule puissance qui pût s'opposer à ses 
desseins, il aurait tiré d'immenses avantages du 
malheur même de son allié (1). 

Lorsqu'il y avait quelques disputes dans un Etat, 
ils jugeaient d'abord l'affaire ; et par là ils étaient sûrs 
de n'avoir contre eux que la partie qu'ils avaient con- 
damnée. Si c'étaient des princes du même sang qui se 
disputaient la couronne, ils les déclaraient quelquefois 
tous deux rois (2) ; si l'un d'eux était en bas âge (3^ , ils 
décidaient en sa faveur, et ils en prenaient la tutelle 
comme protecteurs de l'univers : car ils avaient porté 
les choses au point que les peuples et les rois étaient 
leurs sujets sans savoir précisément par quel titre, 
étant établi que c'était assez d'avoir ouï parler d'eux 
pour devoir leur être soumis. 

Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées sans 
s'être procuré quelque allié auprès de l'ennemi qu'ils 
attaquaient, qui pût joindre ses troupes à l'armée qu'ils 

ties égales, les déclara libres, défendit toutes sortes de liaisons- 
entre elles, même par mariage, fit transporter les nobles en 
Italie, et par là réduisit à rien cette puissance. 

(1) Allusion à Louis XIV et à Jacques II. Louis XIV cher- 
cha bien à diviser la monarchie britannique, et à maintenir l'au- 
torité de Jacques II dans l'Irlande, restée fidèle à la cause d.ea- 
Stuarts ; mais il échoua dans cette entreprise. 

(2) Comme il arriva à Ariarathe et Holopheme en Cappa- 
doce. (Appian, in Syriac.) (M.) 

(3) Pour pouvoir ruiner la Syrie en qualité de tuteurs, ils se 
déclarèrent pour le fils d'Antiochus, encore enfant, contre Démê- 
trius, qui était chez eux en otage, et qui les conjurait de lui 
rendre justice, disant que Bome était sa mère et les sénaleira» 
ies pères, j^M.) '^ 



G2 CHAPITRE VL 



envoyaient (1) ; et, comme elle n'était jamais considé- 
rable par le nombre, ils observaient (2; toujours d'en 
tenir une autre dans la pro^'ince la plus voisine de 
l'ennemi (3), et une troisième dans Rome, toujours 
prête à marcher. Ainsi ils n'exposaient qu'une très 
petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi 
mettait au hasard toutes les siennes (4). 

Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes 
de leur langue : ils détruisirent Carthage, disant qu'ils 
avaient promis de conserver la cité, et non pas la 
ville {6]. On sait comment les Etoliens, qui s'étaient 
abandonnés à leur foi, furent trompés : les Romains 
prétendirent que la signification de ces mots : s'aban- 
donner à la foi d'un ennemi, emportait la perte de 
toutes sortes de choses : des personnes, des terres, des 
villes, des temples, et des sépultures mêmes. 

Ils pouvaient même donner à un traité une inter- 
prétation arbitraire : ainsi, lorsqu'ils voulurent abaisser 
les Rhodiens, ils dirent qu'ils ne leur avaient pas 
donné autrefois la Lycie comme présent, mais comme 
-amie et alliée. 

Lorsqu'un de leurs généraux faisait la paix pour 
sauver son armée prête à périr (6), le Sénat, qui ne la 
ratifiait point, profitait de cette paix, et continuait la 

(1) Toujours ils ont pratiqué dans toutes les provinces nou- 
velles quelque ami qui leur y servait comme d'échelle ou de 
porte pour en sortir ou pour y entrer. (Machiavel, Discours 
£ur Tite LivCf u, 1.) 

(2) Il y a un sous-entendu : ils observaient cette règle. 

(3) C'était une pratique constante, comme on peut voir par 
l'histoire. (M.) 

(4) Voyez comme ils se conduisirent dans la guerre de 
Macédoine. (M.) 

(5) La cité (civitas), c'est l'ensemble des citoyens; la ville 
{urbs), ce sont les édifices. 

(6) Sur pré< à, voyez ci-dessus, p. 57, note 3. 



LES ROMAIKS SOUMETTENT TOUS LES PEUPLES. 63 

gnerre. Ainsi, quand Jugnrtha eut enfermé une armée 
romaine, et qu'il l'eut laissée aller sous la foi d'un 
traité, on se servit contre lui des troupes mêmes qu'il 
avait sauvées ; et, lorsque les î^umantins eurent réduit 
vingt mille Romains prêts à mourir de faim à demander 
la paix, cette paix qui avait sauvé tant de citoyens fut 
rompue à Rome, et l'on éluda la foi publique en 
envoyant (1) le consul qui l'avait signée (2). 

Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince 
sous des conditions raisonnables ; et lorsqu'il les avait 
exécutées, ils en ajoutaient de telles qu'il était forcé de 
recommencer la guerre. Ainsi, quand ils se furent 
fait livrer par Jugurtha ses éléphants, ses chevaux, 
ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de 
livrer sa personne, chose qui, étant pour un prince le 
dernier des malheurs, ne peut jamais faire une condi- 
tion de paix (3). 

Enfin ils jugèrent les rois pour leurs fautes et 
leurs crimes particuliers : ils écoutèrent les plaintes 
de tous ceux qui avaient quelques démêlés avec Phi- 
lippe, ils envoyèrent des députés pour pourvoir à leur 
sûreté ; et ils firent accuser Persée devant eux pour 
quelques meurtres et quelques querelles avec des 
citoyens des villes alliées. 

(1) C-'est-à-dire, en livrant aux Numantins. 

(2) Ils en agirent de même avec les Samnites, les Lusita- 
niens et les peuples de Corse. Voyez sur ces derniers un fragm. 
du liv. I de Dion. (M.) — A la place de cette note, on lit dans 
l'édition originale de 1734 : « Quand Claudius Glycias eut donné 
la paix aux peuples de Corse, le Sénat ordonna qu'on leur 
ferait encore la guerre, et fit livrer Glycias aux habitants de 
l'île, qui ne voulurent pas le recevoir. On sait ce qui arriva 
aux Fourches Caudines 3). 

(3) Ils en agirent de même avec Viriate; après lui avoir fait 
rendre les transfuges, on lui demanda qu'il rendît les armes, à 
quoiniluiniles siens ne purent consentir. (Fragm. de Dion.) (M.) 



64 CHAPITRE VI. 



Comme on jugeait de la gloire d'un général par 
la quantité de l'or et de l'argent qu'on portait à son 
triomphe, il ne laissait rien à l'ennemi vaincu. Rome 
s'enrichissait toujours, et chaque guerre la mettait en 
état d'en entreprendre une autre. 

Les peuples qui étaient amis ou alliés se ruinaient (1) 
tous par les présents immenses qu'ils faisaient pour 
conserver la faveur ou l'obtenir plus grande ; et la 
moitié de l'argent qui fut envoyé pour ce sujet aux 
Romains aurait suffi pour les vaincre. 

i»xâltres de Tuniveis, ils s'en attribuèrent tous les 
trésors : ravisseurs moins injustes en qualité de con- 
quérants qu'en qualité de législateurs. Ayant su que 
Ptolomée, roi de Chypre, avait des richesses immenses, 
ils firent une loi, sur la proposition d'un tribun, par 
laquelle ils se donnèrent l'hérédité d'un homme vivant 
et la confiscation d'un prince allié (2). 

Bientôt la cupidité des particuliers acheva d'en- 
lever ce qui avait échappé à l'avarice publique (3). 
Les mao-istrats et les gouverneurs vendaient aux rois 
leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient à 
l'envi pour acheter une protection toujours douteuse 
contre un rival qui n'était pas entièrement épuisé: car 
on n'avait pas même cette justice des brigands, qui 
portent une certaine probité dans l'exercice du crime. 

Enfin, les droits légitimes ou usurpés ne se soute- 
nant que par de l'argent, les princes, pour en avoir, 
dépouillaient les temples, confisquaient les biens des 

(1) Les présents que le Sénat envoyait aux rois n'étaient que 
des bagatelles, comme une chaise et ua bâton d'ivoire , ou 
quelque robe de magistrature. (M.) 

(2) Florus, liv. m, chap. 9. (M.) Divitiarum tantafama 
erat, ut Victor gentium populus, et donare régna cojisuetus, sodi 
civique régis corifiscaiionem mandaverit. 

(3) A l'avarice publique, c'est-à-dire à l'avidité de l'Etat. 



LES ROMAINS SOUMETTENT TOUS LES PEUPLES. 65 

plus riches citoyens : on faisait mille crimes pour 
donner aux Romains tout l'argent du monde. 

Mais rien ne servit mieux Rome que le respect 
qu'elle imprima à la terre. Elle mit d'abord les rois 
dans le silence (1), et les rendit comme stupides (2) ; il 
ne s'agissait pas du degré de leur puissance, mais leur 
personne propre était attaquée : risquer une guerre, 
c'était s'exposer à la captivité, à la mort, à l'infamie 
du triomphe (3). Ainsi des rois qui vivaient dans le 
faste et dans les délices n'osaient jeter des regards 
fixes sur le peuple romain (4) ; et, perdant le courage, 
ils attendaient de leur patience et de leurs bassesses 
quelque délai aux misères dont ils étaient menacés (5). 

Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. 
Après la défaite d'Antiochus, ils étaient maîtres do 
l'Afrique, de l'Asie et de la Grèce, sans y avoir pres- 
que de ville en propre. Il semblait qu'ils ne conquis- 
sent que pour donner ; mais ils restaient si bien les 
maîtres que, lorsqu'ils faisaient la guerre à quelque 
prince, ils l'accablaient, pour ainsi dire, du poids de 
tout l'univers. 

Il n'était pas temps encore de s'emparer des pays 
conquis. S'ils avaient gardé les villes prises à Philippe, 
ils auraient fait ouvrir les yeux aux Grecs ; si, après 

(1) L'Ecriture sainte dit ainsi d'Alexandre : Silicit terra in 
ccnspedu ejus. Mac. 1. i, i, 3. 

(2) Stupides, c'est-à-dire frappés de stupeur. C'est dans ce 
sens que Cinna, dans la tragédie de ce nom, convaincu d'avoir 
conspiré contre Auguste, répond à celui-ci : 

.... Je demeure stupiue (vers 1541). 

(3) A l'infamie d'être traîné dans Rome à la suite du triom- 
phateur. 

(4) N'osaient le regarder en face, en soutenir la vue. 

(5) Ils cachaient, autant qu'ils pouvaient^ leur puissance et 
leurs richesses aux Romains. Voyez là-dessus un frogm. du 
kv, I de Dion. (M.) 

2"* 



66 CHAPITRE YI. 



la seconde gnerre Punique ou celle contre Antiochus, 
ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie, ils 
n'auraient pu conserver ces conquêtes si peu solide- 
ment établies (1). 

Il fallait attendre que toutes les nations fussent 
accoutumées à obéir comme libres et comme alliées 
avant de leur commander comme sujettes, et qu'elles 
eussent été se perdre peu à peu dans la République 
romaine. 

Voyez le traité qu'ils firent avec les Latins après la 
victoire du lac Régille : il fut un des principaux fonde- 
ments de leur puissance. On n'y trouve pas un seul mot 
qui puisse faire soupçonner l'empire (2). 

C'était une manière lente de conquérir : on vain- 
quait un peuple, et on se contentait de l'affaiblir ; 
on lui imposait des conditions qui le minaient insen- 
siblement ; s'il se relevait, on l'abaissait encore davan- 
tage ; et il devenait sujet sans qu'on pût donner une 
époque de sa sujétion. 

Ainsi Eome n'était pas proprement une monarchie 
ou une république, mais la tcte du corps formé par 
tous les peuples du monde (3). 

Si les Espagnols, après la conquête du Mexique et 



(1) Us n'osèrent y exposer leurs colonies ; ils aimèrent mieux 
mettre une jalousie éternelle entre les Carthaginois et Massi- 
nisse, et se servir du secours des uns et des autres pour soumet- 
tre la Macédoine et la Grèce. (M.) 

(2) Denys d'Halicarnasse le rapporte, liv. vi, chap. 95. Edit. 
d'Oxford. (M.) Le texte de ce traité n'établit en apparence 
qu'une alliance offensive et défensive entre les Romains et les 
Latins. 

(3) Nul n'a jamais mieux exprimé en moins de mots ce que 
fut l'empire romain. Rien ne ressemble moins aux grands Etats 
modernes, dont toutes les parties Eont soumises à des lois uni- 
formes. 



LES ROMAINS SOUMETTENT TOUS LES PEUPLES. 67 

du Pérou, avaient suivi ce plan, ils n'auraient pas été 
obligés de tout détruire pour tout conserver (1). 

C'est la folie des conquérants de vouloir donner à 
tous les peuples leurs lois et leurs coutumes : cela n'est 
bon à rien ; car dans toute sorte de gouvernement 
on est capable d'obéir. 

Mais, Rome n'imposant aucunes lois générales, les 
peuples n'avaient point entre eux de liaisons dange- 
reuses ; ils ne faisaient un corps que par une obéissance 
commune, et, sans être compatriotes, ils étaient tous 
Romains (2). 

On objectera peut-être que les empires fondés sur 
les lois des fiefs n'ont jamais été durables, ni puissants. 
Mais il n'y a rien au monde de si contradictoire que le 
plan des Romains et celui des barbares ; et, pour n'en 
dire qu'un mot, le premier était l'omvrage de la force, 
l'autre de la faiblesse : dans l'un, la sujétion était 
extrême ; dans l'autre, l'indépendance. Dans les pays 
conquis par les nations germaniques, le pouvoir était 
dans la main des vassaux, le droit seulement dans la 
main du prince ; c'était tout le contraire chez les 
Romains (3). 

(1) De détruire des Etats florissants pour conserver le sol con- 
quis par eux. Malgré tout ce qu'on a raconté des excès commis 
par les Espagnols dans le Nouveau-Monde, il est à remarquer 
que les indigènes ont survécu à la conquête dans les colonies 
hispaniques, tandis qu'ils ont disparu dans les colonies anglo- 
Baxonnes. 

(2) Ou plutôt sujets de Eome, du moins sous la République ; 
plus tard l'œuvre de l'Empire fut en effet de les transformer 
tous en Romains ; mais quand tout fut Romain, Rome ne fut 
plus rien. 

(3) Dans les grands empires féodaux, les feudataires con- 
servaient, en droit et en fait, une indépendance politique presque 
complète, au lieu que Rome n'en laissait pour ainsi dire aucune è 
ses alliés mêmes, bien loin de respecter celle de ses sujets. 



CHAPITRE YII 



COMMENT MITHRIDATE PUT LEUR RESISTES* 



De tous les rois que les Homains attaquèrent, 
Mithridate seul se défendit avec courage, et les mit en 
péril (1). 

La situation de ses Etats était admirable pour leur 
faire la guerre (2). Ils touchaient au pays inaccessible 
du Caucase, rempli de nations féroces dont on pou- 
vait se ser^-ir ; de là ils s'étendaient sur la mer du 
Pont (3). Mithridate la couvrait de ses vaisseaux, et 
allait continuellement acheter de nouvelles armées de 
Scythes; l'Asie était ouverte à ses invasions : il était 
riche, parce que ses villes sur le Pont-Euxin faisaient 
un commerce avantageux avec des nations moins in- 
dustrieuses qu'elles (4). 

Les proscriptions, dont la coutume commença dans 
ces temps-là, obligèrent plusieurs Romains de quitter 



(1) Mithridate VI^ roi de Pont, régna de 120 av. J.-C. à sa 

mort (63). 

(2) Leur se rapporte aux Romains. 7/5, au commencement de 
la phrase suivante, se rapporte aux Etats de Mithridate. 

(3) Du Pont-Euxin (mer Xoire). 

(4) C'est-à-dire auxquelles elles vendaient beaucoup sans 
en rien acheter. Au temps de Montesquieu, on croyait encore 
que la richesse consiste uniquement dans l'accumulation des 
métaux précieux ; c'est une erreur dont l'économie politiqie 
triomphe lentement. 



COMMENT MTTHRIDATE PUT LEUR RESISTER. 69 

leur patrie. Mithridate les reçut à bras ouverts ; il 
forma des légions (1) où. il les fit entrer, qui furent 
ses meilleures troupes. 

D'un autre côté, Rome, travaillée par ses dissen- 
sions civiles (2)^ occupée de maux plus pressants, 
négligea les affaires d'Asie, et laissa Mithridate suivre 
ses victoires (3), ou respirer après ses défaites. 

Rien n'avait plus peidu la plupart des rois que le 
désir manifeste qu'ils témoignaient de la paix ; ils 
avaient détourné par là tous les autres peuples de 
partager avec eux un péril dont ils voulaient tant sortir 
eux-mêmes. Mais Mithridate fit d'abord sentir à toute 
la terre qu'il était ennemi des Romains, et qu'il le 
serait toujours. 

Enfin les villes de Grèce et d'Asie, voyant que le 
joug des Romains s'appesantissait tous les jours sur 
elles, mirent leur confiance dans ce roi barbare qui 
les appelait à la liberté (4). 

Cette disposition des choses produisit trois grandes 
guerres (5), qui forment un des beaux morceaux de 
l'histoire romaine, parce qu'on n'y voit pas des princes 
déjà vaincus par les délices et l'orgueil, comme An- 

(1) Frontin^ Straiagem., liv. ii, dit qu'Archélaiis , Heutenant 
de Mithridate^ combattant contre Sylla, mit au premier rang 
ses chariots à faux, au second sa phalange, au troisième les 
auxiliaires armés à la romaine, mixtis fugitivis Italiœ quorum 
pervicaciœ multum fidehat. Mithridate fit même une alliance 
Sivec Sertorius. Voyez aussi Plutarque, Vie de Lucullus. (M.) 

(2) Les guerres civiles entre Marins et Sylla. 

(3) On dit aujourd'hui : poursuivre sa victoire; c'est-à dire en 
recueillir le fruit. 

(4) Barbare est pris ici au sens grec et latin : ce mot dé- 
signait tout ce qui était étranger par rapport à l'Italie ou à la 
Grèce. 

(5) Ce sont ces trois guerres que terminent victorieusement 
trois grands généraux, Syllaen 85, Lucullus en 68, Pompée en 64. 



70 CHAPITEE YIÎ. 



tiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, 
Fersée et Jugurtha, mais un roi magnanime qui, dans 
les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, 
n'en était que plus indigné. 

Elles sont singulières, parce que les révolutions (1) 
y sont continuelles et toujours inopinées : car si 
Mithridate pouvait aisément réparer ses armées, il 
arrivait aussi que, dans les revers, où l'on a plus 
besoin d'obéissance et de discipline (2), ses troupes 
barbares l'abandonnaient ; s'il avait l'art de solliciter 
les peuples (3) et de faire révolter les villes, il éprou- 
vait à son tour des perfidies de la part de ses capi- 
taines, de ses enfants et de ses femmes ; enfin, s'il 
eut afiaire à des généraux romains malhabiles, on 
envoya contre lui en divers temps Sylla, Lucullus et 
Pompée. 

Ce prince, après avoir battu les généraux romains, 
et fait la conquête de l'Asie, de la Macédoine et de la. 
Grèce, ayant été vaincu à son tour par Sylla, réduit 
par un traité à ses anciennes limites, fatigué par les 
généraux romains, devenu encore une fois leur vain- 
queur et le conquérant de l'Asie, chassé par Lucullus, 
sui^'i dans son propre pays, fut obligé de se retirer 
chez Tigrane (4) ; et, se voyant perdu sans ressource 



(1) Les revirements subits de fortune. 

(2) Où l'on a, plus que dans les swccès, besoin d'obéissance, etc. 
Une autre explication de cette tournure est celle-ci : jusqu'au 
XVII® siècle on trouve 25?ms sans article^ suivi d'un adjectif ou d'un 
adverbe, avec le sens superlatif. On trouve encore dans Mas- 
sillon : Les instruments les plus vils sont ceux dont votre puis- 
sance se sert encore avec plus de succès (c'est-à-dire : avec le 
plus de succès). 

(3) Solliciter a ici son sens étymologique : troubler, secouer 
les peuples, les arracher cà leur torpeur. 

(4) Tigrane, roi d'Arménie, battu par Lucullus en 69 av. J.-GL 



COMMENT MITHRIDATE PUT LEUR RJÊSISTER. 71 



après sa défaite, ne comptant plus que sur lui-même, 
il se réfugia dans ses propres Etats, et s'y rétablit. 

Pompée succéda à Lucullus, et Mithridate en fut 
accablé : il fuit de ses Etats ; et, passant l'Araxe (1), 
il marcha de péril en péril par le pays des Laziens (2) ; 
et, ramassant dans son chemin ce qu'il trouva de bar- 
bares, il parut dans le Bosphore (3), devant son fils 
Maccharès (4), qui avait fait sa paix avec les Romains. 

Dans l'abîme où il était, il forma le dessein de por- 
ter la guerre en Italie, et d'aller à Rome avec les 
mêmes nations qui ras5er\-irent quelques siècles après, 
et par le même chemin qu'elles tinrent (5). 

Trahi par Pharnace, un autre de ses fils, et par une 
armée effrayée de la grandeur de ses entreprises et des 
hasards qu'il allait chercher, il mourut en roi. 

Ce fut alors que Pompée, dans la rapidité de ses 
victoires (6), acheva le pompeux ouvrage de la gran- 
deur de Rome: il unit au corps de son empire (7) des 
pays infinis ; ce qui servit plus au spectacle de la 
magnificence romaine qu'à sa vraie puissance (8) ; 
et, quoiqu'il parût par les écriteaux portés à son triom- 



(1) L'Araxe , en Arménie, sort du mont Aba, et, grossi du 
Cyrus, se jette dans la mer Caspienne. 

(2) Les Laziens habitaient dans la Colchide, sur les deux 
rives du Phase, dans la partie inférieure de son cours. 

(3) Le Bosphore cimmérien (détroit de Caffa), qui joint le 
Palus-Méotide (merd'Azof) au Pont-Euxin (mer Noire.) 

(4) Mithridate l'avait fait roi du Bosphore ; sur la nouvelli 
de l'arrivée de son père, il se donna la mort. (M.) 

(5) Voyez Appian, De Bello Mithridatico (M.) ; compare? 
Sacine, Mithridate^ acte III, se. I. 

(6) Cnœus intérim Magnus rebelles Asiœ reliquiaa sequens, 
^er diversa gentium terrarunuiue voUtahat (Florus). 

(7) De l'empire de Rome, 

(8) Au spectacle,c'est-à-dire à la grandeur apparente et spécieuse- 



72 CHAPITRE VII, 



phe qu'il avait augmenté le revenu du fisc (1) de plus 
d'un tiers (2), le pouvoir n'augmenta pas (3], et la liberté 
publique n'en fut que plus exposée (4). 



(1) VoY. Pline, vii, 26. Le fisc était le trésor public. Sous 
l'Empire on nomma fiscus le trésor particulier du prince, 
œrarium le trésor public. 

(2) Voyez Plutarque, dans la Vie de Pomuée, et Zonaras, 
liv. II. (M.) 

(3) La puissance réelle de Rome n'augmenta pas avec sa 
richesse. 

(4) Voy. dans VEsprit des Lois un tableau brillant des 
ressources de Mitnridate dans la guerre qu'il fit aux Romains 
(liv. XXI, ch. 12). « Mithridate se trouva en état d'acheter par- 
tout des troupes, de réparer continuellement ses pertes, d'avoir 
des ouvriers, des vaisseaux, des machines de guerre, de se pro- 
curer des alliés, de corrompre ceux des Romains et les Romains 
mêmes, de soudoyer les Barbares de l'Asie et de l'Europe, de 
faire la guerre longtemps et par conséquent de discipliner ses 
troupes ; il put les armer et les instruire dans l'art militaire 
des Romains^ et former des corps considérables de leurs trans- 
fuges ; enfin il put faire de grandes pertes et souffrir de grands 
échecs sans périr : et il n'aurait point péri si dans les prospérités 
le roi voluptueux et barbare n'avait pas détruit ce que dans Ife 
mauvaise fortune avait fait le grand prince, j» 



CHAPITRE VIII 

DES DIVISIONS QUI FUEENT TOUJOURS DANS LA VILLE. 



Pendant que Rome conque j-ait l'univers, il j avair. 
dans ses murailles une guerre nacliée : c'étaient des 
feux comme ceux de ces volcans qui sortent sitôt que 
quelque matière vient en augmenter la fermenta- 
tion. 

Après l'expulsion des rois, le gouvernement était 
devenu aristocratique : les familles patriciennes obte- 
naient seules toutes les magistratures (1), toutes k's 
dignités, et par conséquent tous les honneurs mili- 
taires et civils (2). 

Les patriciens, voulant empêcher le retour des rois, 
cherchèrent à augmenter le mouvement qui était dans 
l'esprit du peuple (3); mais ils firent plus qu'ils ne 
voulurent : à force de lui donner de la haine pour les 
rois, ils lui donnèrent un désir immodéré de la liberté. 



f^'l) Les patriciens avaient même en quelque façon un carac- 
tère sacré ; U n'y avait qu'eux qui pussent prendre les 
auspices. Voyez dans Tite Live, liv. vi^ la harangue d'Appius 
Claudius. (M.) 

(2) Par exemple, il n'y avait qu'eux qui pussent triompher, 
puisqu'il n'y avait qu'eux quipussent être consuls et comman- 
der les armées. (M.) 

(3) A exciter la haine que le peuple avait contre la monar» 
tilùe. 



74 CHAPITRE YIII. 



Comme Tautorité royale avait passé tout entière 
entre les mains des consuls, le peuple sentit que cette 
liberté dont on voulait lui donner tant d'amour, il ne 
l'avait pas : il chercha donc à abaisser le consulat, à 
avoir des magistrats plébéiens, et à partager avec les 
nobles les magistratures curules (1). Les patriciens 
furent forcés de lui accorder tout ce qu'il demanda; 
car, dans une ^ille où la pauvreté était la vertu pu- 
blique, où les richesses, cette voie sourde pour acqué- 
rir la puissance, étaient méprisées (2), la naissance et 
les dignités ne pouvaient pas donner de grands avan- 
tages. La puissance devait donc revenir au plus grand 
nombre et l'aristocratie se changer peu à peu en un 
Etat populaire. 

Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmentés 
d'envie et de jalousie que ceux qui vivent dans une 
aristocratie héréditaire. Le prince est si loin de ses 
sujets qu'il n'en est presque pas vu; et il est si fort 
au-dessus d'eux qu'ils ne peuvent imaginer aucun rap- 
port (3) qui puisse les choquer. Mais les nobles qui 
gouvernent sont sous les yeux de tous, et ne sont pas 
si élevés que des comparaisons odieuses ne se fassent 
sans cesse. Aussi a-t-on vu de tout temps, et le voit-on 
encore, le peuple détester les sénateurs (4). Les répu- 



(1) Les magistratures curules étaient celles qui donnaient le 
droit de siéger sur la chaise curule, sorte de fauteuil aux piedc 
courbes, ornés d'ivoire. C'étaient le consulat, la dictature, la cen 
Bure, la préture et l'édilité curule. 

(2) La richesse n'était pas si fort méprisée à Rome, et celle de 
plusieurs plébéiens ne nuisit pas à leur prestige et à leur 
crédit. 

(3) Faire entre eux-mêmes et lui aucun rapprochement qui 
puisse les choquer. 

(4) Allusion évidente à la république aristocratique do 
Venise. 



DES DIVISIONS QUI FURENT DANS LA VILLE. 75 



bliques où la naissance ne donne aucune part au gou- 
vernement sont à cet égard les plus heureuses ; car k 
peuple peut moins envier une autorité qu'il donne à 
qui il veut, et qu'il reprend à sa fantaisie. 

Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le 
Mont Sacré (1) : on lui envoya des députés qui l'a- 
paisèrent; et, comme chacun se promit secours l'un à 
l'autre en cas que les patriciens ne tinssent pas les 
paroles données (2), ce qui eût causé à tous les ins- 
tants des séditions et aurait troublé toutes les fonctions 
des magistrats, on jugea qu'il valait mieux créer une 
magistrature qui pût empêcher les injustices faites à 
un plébéien (3). Mais, par une maladie éternelle des 
hommes, les plébéiens, qui avaient obtenu des tribuns 
pour se défendre, s'en servirent pour attaquer ; ils en- 
levèrent peu à peu toutes les prérogatives des patri- 
ciens ; cela produisit des contestations continuelles. Le 
peuple était soutenu ou plutôt animé par ses tribuns (4), 
et les patriciens étaient défendus par le Sénat, qui 
était presque tout composé de patriciens, qui était plus 
porté pour les maximes anciennes, et qui craignait 
que la populace n'élevât à la tyrannie quelque 
tribun. 

Le peuple employait pour lui ses propres forces et 
sa supériorité dans les suffrages, ses refus d'aller à la 
guerre, ses menaces de se retirer, la partialité de ses 



(1) Le Mont Sacré, colline isolée, sur la rive droite del'Anio, 
à l'ouest de la Via Komentana, à un peu plus d'une lieue de 
Rome, dans le pays des Sabins. 

(2) Zonaras, liv. ii. (M.) 

(3) Origine des tribuns du peuple. (M.) 

(4) Cicéron dit le contraire, De legibus, 1. ni, c. 10 : Con- 
cessa pîehi a patribus ista potestate, arma ceciderunt, restîncta 
seditio est, inventum est temperamentum, quo tenyiiores cum prin» 
cipibus aguuri se putarent. 



76 CHAPITRE vm. 



lois, enfin ses jugements contre ceux qui lui avaient 
fait trop de résistance ; le Sénat se défendait par sa 
sagesse, sa justice et l'amour qu'il inspirait pour la 
patrie, par ses bienfaits et une sage dispensation de? 
trésors de la République, par le respect que le peuplo 
avait pour la gloire des principales familles (1) et la 
Tertu des grands personnages, par la religion même, 
(es institutions anciennes et la suppression des jours 
d'assemblée sous prétexte que les auspices n'avaient 
pas été favorables, par les clients, par l'opposition d'un 
tribun à un autre, par la création d'un dictateur (2), 
les occupations d'une nouvelle guerre, ou les malheurs 
qui réunissaient tous les intérêts, enfin par une condes- 
cendance paternelle à accorder au peuple une partie de 
ses demandes pour lui faire abandonner les autres, et 
cette maxime constante de préférer la conservation de 



(1) Le peuple, qui aimait la gloire, composé de gens qui 
avaient passé leur vie à la guerre, ne pouvait refuser ses suf- 
frages à un grand homme sous lequel il avait combattu. II 
obtenait le droit d'élire des plébéiens, et il élisait des patriciens, 
n fut obligé de se lier les mains en établissant qu'il y aurait 
toujours un consul plébéien ; aussi les familles plébéiennes qui 
entrèrent dans les charges y furent-elles ensuite continuelle- 
ment portées ; et, quand le peuple éleva aux honneurs quel- 
que homme de néant, comme Yarron et Marius, ce fut une 
espèce de victoire qu'il remporta sur lui-même. (M.) 

(2) Les patriciens, pour se défendre, avaient coutume de 
créer un dictateur ; ce qui leur réussissait admirablement bien. 
Mais les plébéiens, ayant obtenu de pouvoir être élus consuls, 
purent aussi être élus dictateurs ; ce qui déconcerta les patri- 
ciecs.Voy.dans Tite Live, liv. viii, comment Publilius Philo le? 
abaissa dans sa dictature ; il fit trois lois qui leur furent très 
préjudiciables. (M.) La première soumit les patriciens mêmes 
aux plébiscites ; la seconde obligeait le Sénat d'approuver les 
lois votées dans les co : ices par centuries ; la troisième assurait 
aux plébéiens l'une des deux charges de censeur. 



DES DIVISIONS QUI FTTIIENT DANS LA TILLE. 77 



la République aux prérogatives de quelque ordre ou 
de quelque magistrature que ce fût. 

Dans la suite des temps, lorsque les plébéiens eu- 
rent tellement abaissé les patriciens que cette distinc- 
tion de familles devint vaine, et que les unes et les 
autres furent indifféremment élevées aux honneurs (1), 
il j eut de nouvelles disputes entre le bas peuple, 
agité par ses tribuns, et les principales familles patri- 
ciennes ou plébéiennes, qu'on appela les nobles, et qui 
avaient pour elles le Sénat, qui en était composé. Mais 
comme les mœurs anciennes n'étaient plus, que des 
particuliers avaient des richesses immenses, et qu'il est 
impossible que les richesses ne donnent du pouvoir (2), 
les nobles résistèrent avec plus de force que les patri- 
ciens n'avaient fait ; ce qui fut cause de la mort des 
Gracques, et de plusieurs de ceux qui travaillèrent sur 
leur plan (3). 

Il faut que je parle d'une magistrature qui contribua 
beaucoup à maintenir le gouvernement de Rome : ce 
fut celle des censeurs. Ils faisaient le dénombrement 
du peuple (4) , et de plus, comme la force de la Répu- 



(1) Les patriciens ne conservèrent que quelques sacerdoces, 
et le droit de créer un magistrat qu'on appelait entre-roi. (M.) 
L'interrex remplissait l'intérim entre deux consulats, quand de 
nouveaux consuls n'avaient pu être élus avant l'expiration des 
pouvoirs de leurs prédécesseurs. 

(2) Observation juste, mais qui contredit celle que Montes- 
quieu exprime plus haut. Voy. page 74, lignes 9 et 10. 

(3) Comme Saturninus et Glaucas. (M.) 

(4) On lit ici cette note dans l'édition de 1734 : a Le cens 
en lui-même ou le dénombrement des citoyens était une chose 
très sage, c'était une reconnaissance de l'état de ses affaires et 
un examen de sa puissance ; il fut établi par Servius Tulliua. 
Avant lui, dit Eutrope, liv. I, le cens était inconnu dans 1^ 
monde ». 



78 CHAPITRE VIII. 



blique consistait dans la discipline, l'austérité deg 
mœurs et l'observation constante de certaines coutu- 
mes, ils corrigeaient les abus que la loi n'avait pas 
prévus, ou que le magistrat ordinaire ne pouvait pas 
punir (1). Il j a de mauvais exemples qui sont pires 
que les crimes ; et plus d'Etats ont péri parce qu*on a 
violé les mœurs que parce qu'on a violé les lois. A 
Rome, tout ce qui pouvait introduire des nouveautés 
dangereuses, changer le cœur ou l'esprit du citoyen, 
et en empêcher, si j'ose me servir de ce terme, la per- 
pétuité, les désordres , domestiques ou publics, étaient 
réformés par les censeurs : ils pouvaient chasser du 
Sénat qui ils voulaient, ôter à un chevalier le cheval 
qui lui était entretenu par le public, mettre un citoyen 
dans une autre tribu et même parmi ceux qui payaient 
les charges de la ville sans avoir partàses privilèges (2). 
M. Livius (3) nota le peuple même (4) ; et, de trente- 
cinq tribus, il en mit trente-quatre au rang de ceux qui 
n'avaient point de part aux privilèges de la ville. <r Car, 
disait-il, après m'avoir condamné, vous m'avez fait 
consul et censeur : il faut donc que vous ayez préva- 
riqué une fois en m'infligeant une peine, ou deux fois 
en me créant consul et ensuite censeur. » 

(1) On pent voir comme ils dégradèrent ceux qui, après la 
bataille de Cannes , avaient été d'avis d'abandonner l'Italie ; 
ceux qui s'étaient rendus à Annibal ; ceux qui, par une mau- 
vaise interprétation, lui avaient manqué de parole. (M.) 

(2) Cela s'appelait : jErarium aliquem facere aut in CJœri- 
tum tabulas referre. On était mis hors de sa centurie et on 
a'avait plus le droit de suffrage. (M.) 

(3) Noter au sens latin ; comme les notes des censeurs étaient 
toujours défavorables, no^^et noter sàns épithète ont eu souvent 
un sens défavorable, c: Il y a de l'honneur dans l'admission (à 
une académie) et de la note dans la destitution. » (Furetière, 
Facturas, tome i, p. 202, Edit. Asselineau.) 

(4) Tite Live, liv. xxix. (M.) 



DES DIVISIONS QUI FURENT DANS LA VILLE. 79 

M. Duronius, tribun du peuple, fut chassé du Sénat 
par les censeurs, parce que, pendant sa magistrature, 
il avait abrogé la loi qui bornait les dépenses des fes- 
tins (1). 

C'était une institution bien sage : ils ne pouvaient 
ôter à personne une magistrature (2), parce que cela 
aurait troublé l'exercice de la puissance publique; 
mais ils faisaient déchoir de l'ordre et du rang, et 
privaient, pour ainsi dire, nn citoyen de sa noblesse 
particulière. 

Servius Tullius (3) avait fait la fameuse division par 

(1) Valère Maxime, liv. ii. (M.) 

(2) La dignité de sénateur n'était pas une magistrature. (M.) 
En ce sens du moins que les sénateurs n'avaient aucun pouvoir 
exécutif. 

(3) L'édition de 1734 insère ici une note qui, dans l'édition 
suivante, a été en partie fondue dans le texte : 

(C Les plébéiens obtinrent encore contre les patriciens que les 
lois et les élections des magistrats se feraient par le peuple 
assemblé par tribus et non par centuries. Il y avait trente-cinq 
tribus, qui donnaient chacune leur voix : quatre de la ville et 
trente et une de la campagne. Comme il n'y avait chez les 
Eomains que deux professions en honneur, la guerre et l'agri- 
culture, les tribus de la campagne furent les plus considérées, 
fct les quatre autres reçurent cette vile partie de citoyens qui, 
n'ayant pas de terres à cultiver , n'étaient pour ainsi dire 
citoyens qu'à demi ; la plupart n'allaient pas même à la guerre, 
car, pour faire les enrôlements, on suivait la division des cen- 
turies ; et ceux qui étaient dans ces quatre tribus de la ville 
étaient à peu près les mêmes qui, dans la division par centu- 
ries, étaient de la sixième classe, dans laquelle on n'enrôlait 
personne. Ainsi il était difficile que les suffrages fussent entre 
les mains du bas peuple^ qui était enfermé dans ces quatre tri- 
bus ; mais, comme chacun faisait mille fraudes pour en sortir, 
tous les cinq ans les censeurs pouvaient corriger ce désordre, et 
ils mettaient dans telle tribu qu'ils voulaient non seulement un 
citoyen, mais aussi des corps et des ordres entiers. Voyez la 



80 CHAPITKE Yni. 



centuries, que Tite Liyefl) et Denys d'Halicarnasse (2) 
nous ont si bien expliquée. 11 avait distribué cent 
quatre-vingt-treize centuries en six classes, et mis tout 
le bas peuple dans la dernière centurie, qui formait 
setile la sixième classe. On voit que cette disposition 
excluait le bas peuple du suffrage, non pas de droit, 
mais de fait. Dans la suite, on régla qu'excepté dans 
quelques cas particuliers, on suivrait dans les suffrages 
la division par tribus. Il y en avait trente-cinq, qui 
donnaient chacune leur voix ; quatre de la viUe, et 
trente-une de la campagne. Les principaux citoyens, 
tous laboureurs, entrèrent naturellement dans les tribus 
de la campagne, et celles de la ville reçurent le bas 
peuple (3), qui, y étant enfermé, inâuait très peu dans 
les affaires ; et cela était regardé comme le salut de la 
République; et quand Fabius remit dans les quatre 
tribus de la ^-ille le menu peuple, qu'Appius Claudius 
avait répandu dans toutes, il en acquit le surnom de 
très grand (4). Les censeurs jetaient les yeux, tous 
les cinq ans, sur la situation actuelle de la République^ 
et distribuaient de manière (5) le peuple dans ses 
diverses tribus que les tribuns et les ambitieux ne 
pussent pas se rendre maîtres des suffrages, et que le 
peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir. 
Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que 



remarque qui est la première du chapitre xi ; voyez aussi Tite 
Live, P Décad., liv. i, où les différentes di"isioii8 du peu- 
ple faites par Servius Tullius sont bien expliquées : c'était 
le même corps du peuple, mais divisé sous divers égards, > 

(1) Liv. I. pr.) 

(2) Liv. IV, art. 15 et suiv. (M.) 

(3) Appelé turha forensis. (M.) 

(4) Voyez Tite Live, liv. ix. (M.) 

(5) De manière aujourd'hui ne se sépare pas de que ; de telle 
tnanière peut s'en séparer. 



DES DIVISIONS QUI FUKENT DANS LA VILLE. 81 

depuis sa naissance sa constitution se trouva telle, 
soit par l'esprit du peuple, la force du Sénat, ou l'au- 
torité de certains magistrats, que tout abus du pou- 
voir y put toujours être corrigé. 

Carthage périt parce que, lorsqu'il fallut retrancher 
les abus, elle ne put souffrir la main de son Annibal 
même. Athènes tomba parce que ses erreurs lui paru- 
rent si douces qu'elle ne voulut pas en guérir. Et 
parmi nous les républiques d'Italie, qui se vantent de la 
perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter 
que de la perpétuité de leurs abus ; aussi n'ont-elles pas 
plus de liberté (1) que Rome n'en eut du temps des 
Décemvirs. 

Le gouvernement d'Angleterre est plus sage (2), 
porae qu'il j a un corps (3) qui l'examine continuelle- 
n.erit, et qui s'examine continuellement lui-même ; 
et telles sont ses erreurs qu'elles ne sont jamais longues, 
et que, par l'esprit d'attention qu'elles donnent à la 
nation, elles sont souvent utiles. 

En un mot, un gouvernement libre, c'est-à-dire 
toujours agité, ne saurait se maintenir s'il n'est, par 
ses propres lois, capable de correction. 



(1) Ni même plus de puissance. (M.) 

(2) Dans l'édition de 1734, Montesquieu dit : et Le gouverne- 
ment d'Angleterre est un des plus sages de l'Europe ». Cet éloge 
parut hardi, et Verratum de l'édition de 1734 le corrige comme 
on lit ici. En 1748, nous commencions la guerre contre lea 
Anglais ; Montesquieu eut soin de modifier le texte primitif 

(3) Ce corps est le parlement. 



»• 



CHAPITEE IX 



DEUX CAUSES DE LA PERTE DE ROMB. 



Lorsque la domination de Rome était bornée dans 
l'Italie (1), la République pouvait facilement subsister. 
Tout soldat était également citoyen : chaque consul 
levait une armée, et d'autres citoyens allaient à la 
guerre sous celui qui succédait. Le nombre de troupes 
n'étant pas excessif, on avait attention à ne recevoir 
dans la milice que des gens qui eussent assez de 
bien (2) pour avoir intérêt à la conservation de la ville. 
Enfin le Sénat voyait de près la conduite des géné- 
raux, et leur ôtait la pensée de rien faire contre leur 
devoir. 

Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la 
mer, les gens de guerre, qu'on était obligé de laisser 
pendant plusieurs campagnes dans les pays que l'on 



(1) C'est-à-dire avait pour bornes celles de l'Italie. 

(2) Les affranchis et ceux qu'on appelait capite censi, parce 
qu'ayant très peu de bien, Ils n'étaient taxés que pour leur tête, 
ne furent point d'abord enrôlés dans la milice de terre, excepté 
dans les cas pressants ; Servius Tullius les avait mis dans la 
sixième classe, et on ne prenait des soldats que dans les cinq 
premières; mais Marius, partant contre Jugurtha, enrôla indif- 
féremment tout le monde. « Milites scrihere, dit Salluste, non 
more majorum neque classibiiSjSeduti cujusque libido eratj cà^ite 
censos plerosque. d (De Bello Jugurth.) Remarquez que, dans 
la division par tribus, ceux qui étaient dans les quatre tribus 
de la ville étaient à peu près les mêmes que ceux qui, dans la 
division par centuries, étaient dans la sixième classe. (M.) 



DEUX CAUSES DE LA PERTE DE ROME. 83 

soumettait, perdirent peu à peu l'esprit de citoyens ; 
et les généraux, qui disposèrent des armées et des 
royaumes, sentirent leur force et ne purent plus obéir. 

Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître 
que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espé- 
rances, et à voir de plus loin la ville. Ce ne furent plus 
les soldats de la République, mais de Sylla, de Marins, 
de Pompée, de César. Rome ne put plus savoir si 
celui qui était à la tête d'une armée dans une province 
était son général ou son ennemi. 

Tandis que (1) le peuple de Rome ne fut corrompu 
que par ses tribuns, à qui il ne pouvait accorder que 
sa puissance même, le Sénat put aisément se défendre, 
parce qu'il agissait constamment (2), au lieu que la 
populace passait sans cesse de l'extrémité de la fougue 
à l'extrémité de la faiblesse. Mais, quand le peuple put 
donner à ses favoris une formidable autorité au dehors, 
toute la sagesse du Sénat devint inutile, et la Répu- 
blique fut perdue. 

Ce qui fait que les Etats libres durent moins que les 
autres, c'est que les malheurs et les succès qui leur 
arrivent leur font presque toujours perdre la liberté, 
au lieu que les succès et les malheurs d'un Etat où le 
peuple est soumis confirment également sa servitude 
Une république sage ne doit rien hasarder qui l'expose 
à la bonne ou à la mauvaise fortune : le seul bien 
auquel elle doit aspirer, c'est à la perpétuité de son 
état (3). 

Si la grandeur de l'empire perdit la République, la 
grandeur de la ville ne la perdit pas moins. 

(1) Voy.p. 36, note 1. 

(2) D'une façon suivie. 

(3) Nous dirions aujourd'hui : c'est la perpétuité, etc. Ces sor- 
tes de pléonasmes sont fréquents au xvii* siècle : 

C'est à vous mon espHi à qui je veux parler. (Boileau.) 



84 CHAPITRE IX. 



Rome avait soumis tout l'univers avec le secours 
des peuples d'Italie, auxquels elle avait donné en 
différents temps divers pmdlèges (1): la plupart de ces 
peuples ne s'étaient pas d'abord fort souciés du droit 
de bourgeoisie chez les Romains, et quelques-uns 
aimèrent mieux garder leurs usages (2). Mais, lorsque 
ce droit fut celui de la souveraineté universelle, qu'on 
ne fut rien dans le monde si l'on n'était citoyen romain, 
et qu'avec ce titre on était tout, les peuples d'Italie 
résolurent de périr ou d'être Romains ; ne pouvant en 
venir à bout par leurs brigues et par leurs prières, ils 
prirent la voie des armes (3) ; ils se révoltèrent (4) 
dans tout ce côté qui regarde la mer Ionienne ; les 
autres alliés allaient les suivre. Rome, obligée de com- 
battre contre ceux qui étaient, pour ainsi dire, les 
mains avec lesquelles eUe enchaînait l'univers, était 
perdue ; elle aUait être réduite à ses murailles : elle 
accorda ce droit tant désiré aux alliés qui n'avaient pas 
encore cessé d'être fidèles (5), et peu à peu eUe l'ac- 
corda à tous. 

Pour lors (6), Rome ne fut plus cette viUe dont le 



(1) Jus Latii^ jus îtalîcum. (M.) 

(2) Les Eques disaient dans leurs assemblées : Ceux qui ont 
pu choisir, ont préféré leurs lois au droit de la cité romaine, 
qui a été une peine nécessaire pour ceux qui n'ont pu s'en 
défendre. Tite Live, liv. rx. (M.) 

(3) C'est la guerre dite sociale, qui dura de 93 à 90 av. J.-C. 

(4) Les Asculans, les Marses, les Vestins, les Marrucins, les 
Férentans, lesHirpins,lesPompeïans, les Venusiens, les Japiges, 
les Lucaniens, les Samnites et autres. (Appian, De la Gtierrt 
civile, liv. I.) (M.) 

(5) Les Toscans, les Umbriens, les Latins. Cela porta quel- 
ques peuples à se soumettre; et, comme on les fit aussi citoyens, 
d'autres posèrent encore les armes ; et enfin il ne resta que lei 
Samnites, qui furent exterminés. (M.) 

(6) Voy. page 5, note 1. 



DEUX CAUSES DE LA PEETE DE HOME. 85 



peuple n'avait eu qu'un même esprit, un môme amour 
poar la liberté, une môme haine pour la tyrannie ; 
où cette jalousie du pouvoir du Sénat et des préro- 
gatives des grands, toujours mêlée de respect, n'était 
qu'un amour de l'égalité. Les peuples d'itiilie 1) étant 
devenus ses citoyens, chaque ville y apporta son génie, 
ses intérêts particuliers et sa dépendance de quelque 
grand protecteur. La ville, déchirée, ne forma plus un 
tout ensemble ; et, comme on n'en était citoyen que 
par une espèce de fiction, qu'on n'avait plus les mt mes 
magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les 
mêmei temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus 
Rome des mêmes yeux, on n'eut plus le même amour 
pour la patrie, et les sentimens romains ne furent 
plui(2). 

Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des 



(1) Qu'on s'imagine cette tête monstrueuse des peuples 
d'Italie, qui par le suffrage de chaque homme conduisait le 
reste du monde. Çsl.) 

(2) Rome, épuisée par tant de guerres civiles et étrangères- 
se fit tant de nouveaux citoyens ou par brigue ou par raison qu'à 
peine pouvait-elle se reconnaître elle-même parmi tant d'étran- 
gers qu'elle avait naturalisés. Le Sénat se remplissait de bar- 
bares, le sang romain se mêlait ; l'amour de la patrie par lequel 
Rome s'était élevée au-dessus de tous les peuples du monde 
n'était pas naturel à ces citoyens venus du dehors, et les autres 
se gâtaient par le mélange. Les partialités se multipliaient 
avec cette prodigieuse multiplicité des citoyens nouveaux ; et 
les esprits turbulents y trouvaient de nouveaux moyens de 
brouiller et d'entreprendre. Cependant le nombre des pauvres 
s'augmentait sans fin par le luxe, par les débauches, par la fai- 
néantise qui s'introduisait ! Ceux qui se voyaient ruinés, n'a- 
vaient de ressource que dans les séditions, et en tout cas se 
Bouciaientpeu que tout pérît avec eux ; les grands ambitieux et 
ies misérables qui n'ont rien à perdre aiment toujours le chan- 
gement: ces deux genres de citoyens prévalaient dans Rome et 



SQ CHAPITRE IX. 



nations entières pour troubler les suffrages, on se les 
faire donner ; les assemblées furent de véritables conju- 
rations ; on appela comicesune troupe de quelques sédi- 
tieux; l'autorité du peuple, ses lois, lui-même, devin- 
rent des choses chimériques ; et l'anarchie fut telle 
qu'on ne put plus savoir si le peuple avait fait une 
ordonnance ou s'il ne l'avait point faite (1). 

On n'entend parler dans les auteurs que des divi 
sions qui perdirent Rome ; mais on ne voit pas que 
ces di\'isions j étaient nécessaires, qu'elles j avaient 
toujours été, et qu'elles y devaient toujours être (2). 
Ce fut uniquement la grandeur de la République qui 
fit le mal, et qui changea en guerres civiles les 
tumultes populaires. Il fallait bien qu'il y eût à Rome 
des divisions, et ces guerriers si fiers, si audacieux, si 
terribles au dehors, ne pouvaient pas être bien modérés 
au dedans. Demander dans un Etat libre des gens 
hardis dans la guerre et timides dans la paix, c'est 
vouloir des choses impossibles ; et, pour règle géné- 
rale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tran- 
quille dans un Etat qui se donne le nom de république, 
on peut être assuré que la liberté n'y est pas (3). 

Ce qu'on appelle union dans un corps politique est 
une chose très équivoque : la vraie est une union 
d'harmonie qui fait que toutes les parties, quelque op- 
posées qu'elles nous paraissent, concourent au bien 



Fétat mitoyen, qui seul tient tout en balance dans les Eta^. 
populaires étant le plus faible, il fallait que la république 
tombât. (Bossuet.) 

(1) Voyez les Lettres de Cicéron à Atticus, liv. iv, lett. 18. 

(2) La même pensée est dans ^a,c\i\Qk\Q\j Discours politig^iieêj 
liv. I, chap. 4. 

(3) Plus les républiques ont de sûreté, plus, comme des 
eaux trop tranquilles, elles sont sujettes à se corrompre. 
(Esprit des lois, yn, c. 5.^ 



DEUX CAUSES DE LA PERTE DE ROME. 87 

général de la société, comme des dissonances dans la 
musique concourent à l'accord total (1). Il peut y 
avoir de l'union dans un Etat où l'on ne croit voir 
que du trouble, c'est-à-dire ur*Q harmonie d'où résulte 
le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme 
des parties de cet univers, éternellement liées par 
l'action des unes et la réaction des autres. 

Mais, dans l'accord du despotisme asiatique (2), 
c'est-à-dire de tout gouvernement qui n'est pas modéré, 
il y a toujours une di^dsion réelle ; le laboureur, 
l'homme de guerre, le négociant, le magistrat, le noble, 
ne sont joints que parce que les uns oppriment les 
autres sans résistance ; et, si l'on y voit de l'union, ce 
ne sont pas des citoyens qui sont unis, mais des corps 
morts ensevelis les uns auprès des autres. 

Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuis- 
santes pour gouverner la République ; mais c'est une 
chose qu'on a vue toujours que de bonnes lois, qui 
ont fait qu'une petite république devient grande, lui 
deviennent à charge lorsqu'elle s'est agrandie, parce 
qu'elles étaient telles que leur effet naturel était de 
faire un grand peuple, et non pas de le gouverner. 

Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et 
les lois convenables, celles qui font qu'un peuple se 
rend maître des autres, et celles qui maintiennent sa 
puissance lorsqu'il l'a acquise. 

Il y a à présent dans le monde une république (3,^ 



(1 ) Cette comparaison est dans Cicéron : Concentus ex dîssi 
millimarum vocum moderatione concors tamen ef/icitur et con» 
gruens : sic ex summis et injimis et mediis et interjectis ordini- 
bus, ut sonis, moderata ratione civitas consensu dissimillimorum 
conduit et quœharmonia a musicis dicitur in cantu, ea eêt in civi- 
tat£ concordia. (De Rep. il, 42 J 

(2) Asiatique n'est pas dans l'édition originale. 

(3) Le canton de Berne. (M.) 



88 CHAPITRE IX. 



que presque personne ne connaît, et qui, dans le secret 
et dans le silence, augmente ses forces chaque jour. Il 
est certain que si elle parvient jamais à l'état de gran- 
deur où sa sagesse la destine, elle changera nécessai- 
rement ses lois ; et ce ne sera point l'ouvrage d'un 
législateur, mais celui de la corruption même. 

Rome était faite pour s'agrandir, et ses lois étaient 
admirables pour cela (1). Aussi, dans quelque gouver- 
nement qu'elle ait été, sous le pouvoir des rois, dans 
l'aristocratie, ou dans l'état populaire, elle n'a jamais 
cessé de faire des entreprises qui demandaient de la 
conduite, et y a réussi. Elle ne s'est pas trouvée plus 
sage que tous les autres Etats de la terre en un jour, 
mais continuellement ; elle a soutenu une petite, une 
médiocre, une grande fortune avec la même supé- 
riorité, et n'a point eu de prospérités dont elle n'ait 
profité, ni de malheurs dont elle ne se soit servie. 

Elle perdit sa liberté parce qu'elle acheva trop tôt 
son ouvrage (2). 

(1) L'édition de ITS-i insère ici cette note : o: Il y a des 
gens qui ont regardé le gouvernement de Rome comme vicieux 
parce qu'il était un mélange de la monarchie, de l'aristocratie 
et de l'état populaire. Mais la perfection d'un gouvernement 
ne consiste pas à se rapporter à une des espèces de police qui 
se trouvent dans les li\Tes des politiques, mais à répondre aux. 
vues que tout législateur doit avoir, qui sont la grandeur d'un 
peuple ou sa félicité. Le gouvernement de Lacédémone n'était- 
il pas aussi composé des trois ? \> 

(2) Elle acheva trop tôt le conquête du monde. Mais l 'eût- 
elle terminée deux siècles plus tard, on ne voit pas comment 
la liberté républicaine aurait pu ne pas périr alors par le« 
mêmes causes qui amenèrent sa ruine. Comparer ce chapitre et 
les précédents avec les chapitres 12-19 du livre xi de V Esprit 
des Lois où l'auteur a traité de la constitution de la Républi- 
que romaine. 



CHAPITEE X 



TE LA COKEUPTION DES KOMAIKS. 



Je crois que la secte d'Epicure (1), qui s'introduisit 
à Borne sur la fin de la Eépublique, contribua beau- 
coup à gâter le cœur et l'esprit des Romains. Les 
Grecs en avaient été infatués (2) avant eux; aussi 
avaient-ils été plus tôt corrompus. Polybe nous dit 
que de son temps les serments ne pouvaient donner de 
la confiance pour un Grec, au lieu qu'un Romain en 
était^ pour ainsi dire, enchaîné (3). 

D y a un fait dans les Lettres de Cicéron à Atti- 
cus (4) qui nous montre combien les Romains avaient 
changé à cet égard depuis le temps de Poljbe. 

MemmiuSj dit-il, vient de communiquer au Sénat 
l'accord que son compétiteur et lui avaient fait avec les 
consuls, par lequel ceux-ci s'étaient engagés de lesfavo- 



(1) Cynéas en ayant discouru à la table de Pyrrhus, Fabri- 
cius souhaita que les ennemis de Rome pussent tous prendre les 
principes d'une pareille secte. (Plutarque, Vie de Pyrrhus.) (M.) 

(2) Etre infatué d'une personne ou d'une opinion, c'est êtrej 
follement prévenu en faveur de cette personne ou de cette^ 
opinion. Du latin in etfatuus {fou), 

(3) Si vous prêtez aux Grecs un talent avec dix promes- 
ses, dix cautions, autant de témoins, il est impossible qu'ils 
gardent leur foi ; mais parmi les Romains, soit qu'on do'.ve 
rendre compte des deniers publics, ou de ceux des particuliers, 
on est fidèle, à cause du serment que l'on a fait. On a donc 
sagement établi la crainte des enfers ; et c'est sans raison 
qu'on la combat aujourd'hui, d (Polybe, liv. VI.) (M.) 

(4) Liv. IV, lett. 18. (M.) 



90 CHAPITRE X. 



riser dans la poursuite du consulat pour Tannée suivante; 
et eux de leur côté s obligeaient de payer aux consuls 
quatre cent mille sesterces (1)^ s'ils ne leur fournissaient 
trois augures qui déclareraient qu'ils étaient présents 
lorsque le peuple avait fait la loi Curiate (2), quoiqu'il 
n'en eût point fait, et deux consulaires qui aj/îr?ner aient 
qu'ils avaient assisté à la signature du sénatus-consulte 
qui réglait l'état de leurs provinces, quoiqu'il ri y en 
eût point eu. Que de malhonnêtes gens dans un seul 
3ontrat ! 

Outre que la religion est toujours le meilleur garant 
que l'on puisse avoir des mœurs des hommes, il y avait 
ceci de particulier chez les Romains, qu'ils mêlaient 
quelque sentiment religieux à l'amour qu'ils avaient 
pour leur patrie : cette ville fondée sous les meilleurs 
auspices, ce Romulus, leur roi et leur dieu, ce Capitole 
éternel comme la ville, et la ville éternelle comme son 
fondateur, avaient fait autrefois sur l'esprit des 
Romains une impression qu'il eût été à souhaiter 
qu'ils eussent conservée. 

La grandeur de l'Etat fit la grandeur des fortunes 
particulières; mais, comme l'opulence est dans les 
mœurs et non pas dans les richesses, celles des 
Romains, qui ne laissaient pas d'avoir des bornes, pro- 
duisirent un luxe et des profusions qui n'en avaient 
point (3). Ceux qui avaient d'abord été corrompus pai 



(1) Le sesterce valait à peu près 20 centimes ; qnatre jent 
mille sesterces font quatre vingt mille francs. 

(2) La loi Curiate donnait la puissance militaire, et le iérui- 
tu8-consuIte réglait les troupes, l'argent, les officiers que devait 
avoir le gouverneur. Or les consuls, pour que tout cela fût fait 
à leur fantaisie, voulaient fabriquer une fausse loi et un faux 
iénatus-consulte. (M.) 

(3) La maison que Cornélie avait achetée soixante et quinze 
mille drachmes, LucuUus l'acheta, peu de temps après, deos 



DE LA CORRUPTION DES ROMAIXS. 91 



leurs ricliesses^ le furent ensuite par leur pauvreté ; 
avec des biens au-dessus d'une condition privée, il fut 
difficile d'être un bon citoyen ; avec les désirs et les 
regrets d'une grande fortune ruinée, on fut prêta tous 
les attentats; et, comme dit Salluste (1), on vit une 
génération de gens qui ne pouvaient avoir de patri- 
moine, ni souffrir que d'autres en eussent. 

Cependant, quelle que fût la corruption de Home, 
tous les malbeurs ne s'y étaient pas introduits : car la 
force de son institution avait été telle qu'elle avait 
conservé une valeur héroïque et toute son application 
à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse et 
de la volupté; ce qui n'est, je crois, arrivé à aucune 
nation du monde. 

Les citoyens romains regardaient le commerce et 
les arts comme des occupations d'esclaves (2) : ils ne 
les exerçaient point (3). S'il y eut quelques exceptions, 
ce ne fut que de la part de quelques affranchis qui 
continuaient leur première industrie. Mais en général 
ils ne connaissaient que l'art de la guerre, qui était la 

mUlions cinq cent mille. (Plutarque, Vie de Marins.) (M.) Plu- 
tarque dit seulement cinq cent mille deux cents drachmes. La 
drachme équivaut à 87 centimes. 

(Il Ut merito dicatur genîtos esse, qutnec ipsi hahere possent 
res familiares, nec aliospaii.{Fva.g. de l'Histoire de Salluste, tiré 
du livre de la Cité de Dieu, liv. ii, cliap. 18.) (M.) 

(2) Pvomulus ne permit que deux sortes d'exercices aux geni 
libres : l'agriculture et la guerre. Les marchands, les ouvriers, 
ceux qui tenaient une maison à louage, les cabaretiers, n'étaien< 
pas du nombre des citoyens. (Denys d'Halicarn., liv. ii ; id.^ 
liv. IX. (M.) 

(3)Cicéron en donne les raisons dans ses Offices,\iy.i, chap.42. 
(M.) Quoique le travail manuel fût plus honoré en Grèce qu'à 
Piome, Aristote écrit dans la Politique (livre m) : «La qualité de 
citoyen n'appartient pas à tous les hommes libres par ce fait 
leul qu'ils sont libres; elle n'appartient qu'à ceux qui ne sont 



92 CHAPITRE X. 



seule voie pour aller aux magistratures et aux hon- 
neurs (1). Ainsi les vertus guerrières restèrent après 
qu'on eut perdu toutes le? autres. 

pas nécessairement astreints à travailler pour vivre d. Les 
républiques tout aristocratiques de la Grèce et de l'Italie an- 
ciennes ressembleat fort peu aux républiques démocratique» 
modernes. 

(1) Il fallait avoir servi dix années entre l'âge de seize ans 
et celui de quarante-sept. Voy. Folybe, liv. vi. (lE.) 



CHAPITRE XI 

1. DE SYLLA. — 2. DE POMPÉE ET CÉSAR. 



Jô supplie qu'on me permette de détourner les 
yeux des horreurs des guerres de Marins et de Sylla ; 
on en trouvera dans Appien (1) l'épouyantable his- 
toire : outre la jalousie, l'ambition et la cruauté des 
deux chefs, chaque Romain était furieux ; les nouveaux 
citoyens et les anciens ne se regardaient plus comme 
les membres d'une même république (2); et l'on se 
faisait une guerre qui, par un caractère particulier, 
était en même temps civile et étrangère. 

Sylla fit des lois très propres à ôter la cause des 
désordres que l'on avait vus (3) : elles augmentaient 
l'autorité du Sénat, tempéraient le pouvoir du peuple, 
réglaient celui des tribuns. La fantaisie (4) qui lui fit 
<5uitter la dictature sembla rendre la vie à la Répu- 
blique ; mais, dans la fureur de ses succès, il avait fait 

(1) Appien, d'Alexandrie, vivait au n^ siècle après J.-C. H 
écrivit en giecune Histoire romaine en 24 livres, dont la moitié 
seule nous est parvenue. 

(2) Comme Marius, pour se faire donner la commission de la 
guerre contre ^Mithridate au préjudice de Sylla, avait, par le 
secours du tribun Sulpilius, répandu les huit nouvelles tribus 
des peuples d'Italie dans les anciennes, ce qui rendait les 
Italiens maîtres des suffrages, ils étaient la plupart du parti 
de Marius, pendant que le Sénat et les anciens citoyens étaient 
4u parti de Sylla. (M.) 

(3) Dans la première édition : « Sylla fit d'assez bonnes lois ». 

(4) Première édition : la modération ou la fantaisie, etc. 
Voy. à la fin du volume le Dialogue de Sylla et d'Eucrate, 



94 CHAPITRE XI. 



des choses qui mirent Rome dans l'impossibilité de 
conserver sa liberté. 

Il ruina, dans son expédition d'Asie, toute la disci- 
pline militaire; il accoutuma son armée aux rapines (1), 
et lui donna des besoins qu'elle n'avait jamais eus. Il 
corrompit une fois (2) des soldats qui devaient dans la 
suite corrompre les capitaines. 

Il entra dans Rome à main armée, et enseigna aux 
généraux romains à violer l'asile de la liberté (3). 

Il donna les terres des citoyens (4) aux soldats, et H 
les rendit a^ddes pour jamais; car, dès ce moment^ il 
n'y eut plus un homme de guerre qui n'attendît une 
occasion qui pût mettre les biens de ses concitoyens 
entre ses mains. 

Il inventa les proscriptions, et mit à prix la tête de 
tous ceux qui n'étaient pas de son parti. Dès lors, il 
fut impossible de s'attacher davantage (5) à la Répu- 
blique ; car, parmi deux hommes ambitieux et qui se 
disputaient la victoire, ceux qui étaient neutres et 
pour le parti de la liberté étaient sûrs d'être proscrits 
par celui des deux qui serait le vainqueur. Il était donc 
de la prudence de s'attacher à l'un des deux. 



(1) Voyez, dans la Conjuration de Catilina, le portrait qu6 
Salluste nous fait de cette armée. Q>L) 

(2) Une fois s'oppose à dans la suite et signifie ici d'abord. 
C'est comme si l'on disait : Une fois corrompus, les soldats 
devaient dans la suite corrompre les capitaines. 

(3) Fugatis Marii copiis, primus urbem Romam cum armi» 
kigressus est (Fragm. de Jean d'Antioche^ dans V Extrait deê 
Vertus et des Vices.) (M.) 

(4) On distribua bien au commencement une partie des terres 
des ennemis vaincus ; mais Sylla donnait les terres des citoyens* 
(M.) 

(5) Plus longtemps. Ce mot fait avec dès lors, qui précède, 
une sorte de pléonasme. 



6YLLA, POMPÉE ET CÉSAR. 95 

Il vint après lui, dit Cicéron (1), un homme qui, 
dans une cause impie et une victoire encore plus hon- 
teuse, ne confisqua pas seulement les biens des parti- 
culiers, mais enveloppa dans la même calamité des 
provinces entières. 

Sylla, quittant la dictature, avait semblé ne vouloir 
vivre que sous la protection de ses lois mêmes. Mais 
cette action, qui marqua tant de modération, était elle- 
même une suite de ses violences. Il avait donné des 
établissemens à quarante-sept légions dans divers en- 
droits de l'Italie. Ces gens-là, dit Appien^ regardant 
leur fortune comme attachée à sa vie, veillaient à sa 
sûreté, et étaient toujours prêts à le secourir ou à le 
venger (2). 

La République devant nécessairement périr, il 
u'était plus question que de savoir comment et par 
qui elle devait être abattue. 

Deux hommes également ambitieux, excepté que 
l'un ne savait pas aller à son but si directement que 
l'autre, effacèrent par leur crédit, par leurs exploits, 
par leurs vertus (3), tous les autres citoyens : Pompée- 
parut le premier, et César le sui\dt de près. 

Pompée, pour s'attirer la faveur, fit casser les lois 
de Sylla qui bornaient le pouvoir du peuple ; et, quand 
il eut fait à son ambition un sacrifice des lois les plus 
salutaires de sa patrie, il obtint tout ce qu'il voulut, et 
la témérité du peuple fut sans bornes à son égard. 

Les lois de Rome avaient sagement divisé la puis- 
sance publique en un grand nombre de magistratures 
qui se soutenaient, s'arrêtaient et se tempéraient l'une 

(1) Offices^ liv. II, chap. 8. (M.) Cet homme est César. Dans 

la première édition ce paragraphe est en note. 

{^) On peut voir ce qui arriva après la mort de César. (M.) 
(3) V^tiÂ^ n'a ici d*autre sens que celui de talents ; comme 

vtrtû souTent en italien, partioulîèrement chez Machiavel. 



96 CHAPITEE XI. 



après l'autre ; et comme elles n'avaient tontes qu'nn pou- 
voir borné, chaque citoyen était bon pour y parvenir ; et 
le peuple, voyant passer devant lui plusieurs personnages 
l'un après l'autre, ne s'accoutumait à aucun d'eux. 
Mais, dans ce temps-ci, le système de la République 
changea; les plus puissants se firent donner par le 
peuple des commissions extraordinaires: ce qui anéantit 
l'autorité du peuple et des magistrats, et mit toutes les 
grandes affaires dans les mains d'un seul ou de peu de 
gens (1). ^ ^ 

Fallut-il faire la guerre à Sertorius, on en donna la 
commission à Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate, 
tout le monde cria : Pompée. Eut-on besoin de faire 
venir des blés à Rome, le peuple croit être perdu si on 
n'en cbarore Pompée. Yeut-on détruire les pirates, il 
n'y a que Pompée ; et, lorsque César menace d'envahir^, 
le Sénat crie à son tour, et n'espère plus qu'en Pompée. 

c( Je crois bien (disait Marcus au peuple) (2), que 
Pompée^ que les nobles attendent, aimera mi(?ux 
assurer votre liberté que leur domination; mais il y a 
^u un temps où chacun de vous avait la protection de 
plusieurs, et non pas tous la protection d'un seul^ et 
où. il était inouï qu'un mortel pût donner ou ôter de 
pareilles choses. » 

A Rome, faite pour s'agrandir, il avait fallu réunir 
dans les mêmes persomies les honneurs et la puissance; 
ce qui, dans des temps de trouble, pouvait fixer l'ad- 
miration du peuple sur un seul citoyen. 

Quand on accorde des honneurs, on sait précisé- 
ment ce que l'on donne ; mais, quand on y joint le 
pouvoir, on nepeut dire à quel point il pourra être porté* 

(1) Plehis opes immînuiœ, paucorum potentia crevit (Sallust., 
De Conjurât. CatlU (M.) 

(2) Fragm. de l'Hist. de Salluate. (M.) Marcus Lepidus, tri- 
bun du peuple. 



BYLLA, POMPÉE ET CESAR. 97 



Des préférences excessives données à un citoyen 
dans une république ont toujours des effets nécessaires: 
elles font naître Fenvie du peuple, ou elles augmentent 
sans mesure son amour. 

Deux fois (1) Pompée, retournant à Rome, maître 
d'opprimer la République, eut la modération de congé- 
dier ses armées avant que d'y entrer, et d'y paraître 
en simple citoyen; ces actions, qui le comblèrent de 
gloire, firent que, dans la suite, quelque chose qu'il 
eût faite au préjudice des lois, le Sénat se déclara 
toujours pour lui. 

Pompée avait une ambition plus lente et plus douce (2) 
que celle de César ; celui-ci voulait aller à la souveraine 
puissance, les armes à la main, comme Sylla. Cette 
façon d'opprimer ne plaisait point à Pompée ; il aspi- 
rait à la dictature, mais par les suffrages du peuple : 
il ne pouvait consentir à usurper la puissance, mais il 
aurait voulu qu'on la lui remît entre les mains. 

Comme la faveur du peuple n'est jamais coîistante^ 
il y eut des temps où Pompée ^dt diminuer son cré- 
dit (3) ; et, ce qui le toucha bien sensiblement, des gens 
qu'il méprisait augmentèrent le leur, et s'en servirent 
contre lui. 

Cela lui fit faire trois choses également funestes: 
il corrompit le peuple à force d'argent, et mit dans les 
élections un prix aux suffrages de chaque citoyen. 

De plus, il se servit de la plus ^dle populace pour 
troubler les magistrats dans leurs fonctions, espérant 
que les gens sages, lassés de \dvre dans l'anarchie, le 
créeraient dictateur par désespoir. 

Enfin il s'unit d'intérêts avec César et Crassus, 

(1) Après ses victoires sur Sertorius et Mîthridate. 

(2) Occultior, non vielior, dit Tacite en parlant de Pompée 
(Eist. II, 38). 

(3) Voyez Plutarque. (M.) 



98 CHAPITRE XI. 



Caton disait que ce n'était pas leur inimitié qui avait 
perdu la République, mais leur union (1). En effet, 
Kome était en ce malheureux état, qu'elle était moins 
accablée par les guerres civiles que par la paix, qui, 
réunissant les Yues et les intérêts des principaux, ne 
faisait plus qu'une tyrannie. 

Pompée ne prêta pas proprement son crédit à César; 
mais, sans le savoir, il le lui sacrifia. Bientôt Cesai 
employa contre lui les forces qu'il lui avait données, et 
ses artifices mêmes; il troubla la ville par ses émissaires, 
et se rendit maître des élections : consuls, préteurs, tri- 
buns, furent achetés aux prix qu'ils mirent eux-mêmes. 

Le Sénat, qui vit clairement les desseins de César, 
eut recours à Pompée ; il le pria de prendre la défense 
de la République, si l'on pouvait appeler de ce nom 
un gouvernement qui demandait la protection d'un de 
ses citoyens. 

Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fut la 
honte qu'il eut de penser qu'en élevant César comme 
il avait fait, il eût manqué de prévoyance. Il s'accou- 
tuma le plus tard qu'il put à cette idée : il ne se met- 
tait point en défense pour ne point avouer qu'il se fût 
mis en danger ; il soutenait au Sénat que César n'ose- 
rait faire la guerre ; et, parce qu'il l'avait dit tant de 
fois, il le redisait toujours (2). 

(1) Tant il est dangereux de se confier sans réserve à un ami 
qu'aucun lien ne vous attache que celui de la politique ; od 
voit journellement des exemples que de pareils amis se trahis- 
sent, qu'ils se détestent, qu'ils se persécutent, après avoir pam 
indissolublement attachés les uns aux autres. Ce n'était pas 
l'amitié qui les unissait, c'était l'intérêt ; et dès que cet intérêt 
n'avait plus lieu, on secouait le joug du prétexte et on suivait le 
principe. (Frédéric II.) 

(2) Combien de Pompées ne voit-on pas de nos jours, ne 
soutenir une opinion que parce (qu'ils l'ont avancée auparavant! 
(rrédéric II.) 



SYLLA, POMPÉE ET C^SAR. 99 

H semble qu'une chose arait mis César en ëtat de 
tout entreprendre : c'est que, par une malheureuse 
conformité de noms, on avait joint à son gouverne- 
ment de la Gaule Cisalpine celui de la Gaule d'au delà 
les Alpes. 

La politique n'avait point permis qu'il j eût des 
armées auprès de Rome ; mais elle n'avait pas souffert 
non plus que l'Italie fût entièrement dégarnie de 
troupes : cela fit qu'on tint des forces considérables 
dans la Gaule Cisalpine, c'est-à-dire dans le pays qui 
est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, 
jusqu'aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome 
contre ces troupes, on fit le célèbre sénatus-consulte^ 
que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à 
Césène, par lequel on dévouait aux dieux infernaux et 
Ton déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec 
une légion, avec une armée, ou avec une cohorte, pas- 
serait le Rubicon (1). 

A un gouvernement si important, qui tenait la ville 
en échec, on en joignit un autre plus considérable 
encore : c'était celui de la Gaule Transalpine, qui com- 
prenait les pays du midi de la France, qui, ayant 
donné à César l'occasion de faire la guerre pendant 
plusieurs années à tous les peuples qu'il voulut, fit que 
les soldats \ieillirent avec lui, et qu'il ne les conquit 
pas moins que les barbares. Si César n'avait point eu 
le gouvernement de la Gaule Tr^insalpine, il n'aurait 
pas corrompu ses soldats ni fait respecter son nom par 
tant de victoires. S'il n'avait pas eu celui de la Gaule 
Cisalpine, Pompée aurait pu l'arrêter au passage des 
Alpes; au lieu que, dès le commencement de la guerre, 
il fut obligé d'abandonner l'Italie; ce qui fit perdre à 



(1 ) Cette inscription, aujourd'hui reconnue apocryphe, a dt 
être fabriquée au xv* siècle, 

B/BLIOTHECA 



100 CHAPITRE XI. 



son parti la réputation, qui dans les guerres civiles est 
la puissance même. 

La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome 
après la bataille de Cannes, César l'y répandit lorsqu'il 
passa le Rubicon. Pompée, éperdu, ne vit, dans les 
premiers moments de la guerre, de parti à prendre que 
celui qui reste dans les araires désespérées : il ne sut 
que céder et que fuir; il sortit de Rome, v laissa le 
trésor public; il ne put nulle part retarder le vain- 
queur; il abandonna une partie de ses troupes, toute 
ritalie et passa la mer. 

On parle beaucoup de la fortune de César ; mais cet 
homme extraordinaire avait tant de grandes qualités 
sans pas un défaut (1), quoiqu'il eût bien des vices, 
qu'il eût été bien difficile que, quelque armée qu'il eût 
commandée, il n'eût été vainqueur, et qu'en quelque 
république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée. 

César, après avoir défait les lieutenants de Pompée (2) 
en Espagne, alla en Grèce le chercher lui-même. 
Pompée, qui avait la côte de la mer et des forces 
supérieures, était sur le point de voir l'armée de César 
détruite par la misère et la faim : mais, comme il avait 
souverainement le faible de vouloir être approuvé, il 
ne pouvait s'empêcher de prêter l'oreille aux vains 
discours de ses gens, qui le raillaient ou l'accusaient 
jans cesse (3). « Il veut, disait l'un, se perpétuer dansle 
commandement et être, comme Agamemnon, le roi 
des rois. — Je vous avertis, disait un autre, que nous ne 
mangerons pas encore cette année des figues de Tus- 
cuium. D Quelques succès particuHers qu'il eut achevè- 

(1) L'idée de négation qui est dans sans explique et justifie 
peut-être cette tournure inusitée : ÎSans pas un défaut, comme 
on dirait : iï n'eut pas un défaut. 

(2) Afranius et Petréius (49 av. J.-C ). 

(3) Voyez Plutarque, Vie de Pompée. (M.) 



SYLLA, POMifE ET CÉSAR. 101 



rent de tourner la tête à cette troupe sénatoriale: 
ainsi, pour n'être pas blâmé, il fit une chose que la 
postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d'avantages 
pour aller avec des troupes nouvelles combattre une 
jirmée qui avait vaincu tant de fois. 

Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en 
Afrique, Scipion,quiles commandait, ne voulut jamais 
suivre l'avis de Caton detraîner la guerre en lononeur : 
enflé de quelques avantages, il risqua tout, et perdit 
tout (1) ; et, lorsque Brutus et Cassius rétablirent ce 
parti, la même précipitation perdit la République une 
troisième fois (2). 

Yous remarquerez que dans ces guerres civiles, qui 
durèrent si longtemps, la puissance de Rome s'accrut 
sans cesse au dehors : sous Marins, Sylla, Pompée, 
César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus terrible, 
acheva de détruire tous les rois qui restaient encore. 

Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres 
d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de 
la guerre civile : tout le monde, noble, bourgeois, 
artisan, laboureur, y devient soldat; et lorsque, par la 
paix, les forces sont réunies, cet Etat a de grands 
avantages sur les autres, qui n'ont guère que des 
citoyens. D'ailleurs, dans les guerres civiles, il se 
forme souvent de grands hommes, parce que, dans la 
confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun 
se place et se met à son rang; au lieu que dans les 
autres temps, on est placé, et on l'est presque toujours 
tout de travers. Et, pour passer de l'exemple des 
Romains à d'autres plus récents, les Français n'ont 

(i; L'an 46 av. J.-C, à la bataille de Thapsus, en Byzacène 
(partie méridionale de la régence de Tunis). 

(2) Cela est bien expliqué dans Appien, De la Guerre civile 
liv. IV. L'armée d'Octave *^t d'Antoine aurait péri de faim, si 
l'on n'avait pas donné la bataille. (M.) 



102 CHAPITRE XI. 



Jamais été si redoutables au dehors qu'après les que- 
relles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après 
les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la 
minorité de Louis XIII, et de celle de Louis XIY (1). 
L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous 
Cromwell, après les guerres du Long Parlement. Le? 
Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs 
fju'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espa- 
gnols, sous Philippe Y, d'abord après (2) les guerres 
civiles pour la succession, ont montré en Sicile une 
force qui a étonné l'Europe; et nous voyons aujourd'hui 
la Perse renaître des cendres de la guerre civile et 
humilier les Turcs (3). 

Enfin la République fut opprimée ; et il n'en faut pas 
accuser l'ambition de quelques particuliers : il en faut 
accuser l'homme, toujours plus avide du pouvoir à 
mesure qu'il en a davantage, et qui ne désire tout que 
parce qu'il possède beaucoup. 

Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, 
d'autres auraient pensé comme firent César et Pompée; 
et la République, destinée à périr, aurait été entraînée 
au précipice par une autre main. 

César pardonna à tout le monde ; mais il me semble 
que la modération que* l'on montre après qu'on a tout 
usurpé ne mérite pa^: de grandes louanges. 

Quoi que l'on ai^ dit de sa diligence après Pharsale, 
Cicéron l'accuse de lenteur avec raison : il dit à Cas- 
sius (4) qu'ils n'auraient jamais cru que le parti de 



(1) Aujourd'hui nous pouvons ajouter : et après les guerres 
ci^'ile.s qu'amena la Eévolution française. 

'2) D'ahord après, c'est-à-dire aussitôt aprèê. 

(3) Allusion aux victoires de Nadir-Chah, qui régna sous le 
nom des rois Thamasp et Abbas III, de 1726 à 1736, puis soB5 
son propre nom, de 1736 à 1747. 

(4 E^ntres fcmîlières, liv. xv. (M.) 



SYLLA, POMPÉE ET C:^SAR. 103 

Pompéo se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique ; 
et que, s'ils avaient pu prévoir que César se fût amusé 
à sa guerre d'Alexandrie, ils n'auraient pas fait leui 
paix, et qu'ils se seraient retirés avec Scipion et Caton 
en Afrique. Ainsi un fol amour (1) lui fit essuyer 
quatre guerres (2) ; et, en ne prévenant pas les deux 
dernières, il remit en question ce qui avait été décidé 
à Pharsale. 

César gouverna d'abord sous des titres de magis- 
trature (3j ; car les hommes ne sont guère touchés que 
des noms. Et, comme les peuples d'Asie abhorraient 
ceux de consul et de proconsul^ les peuples d'Europe 
détestaient celui deroz; de sorte que dans ces temps-là 
ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de toute 
la terre. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre 
le diadème sur la tête: mais, voyant que le peuple 
cessait ses acclamations, il le rejeta; il fit encore d'au- 
tres tentatives (4) : et je ne puis comprendre qu'il pût 
croire que les Romains, pour le souffrir tyran, aimas- 
sent pour cela la tyrannie, ou crussent avoir fait ce 
qu'ils avaient fait (5). 

(1) Sa passion pour Cléopâtre, reine d'Egypte. Pascal dit: 
a. Qui voudra connaître à plein la vanitéde l'homme n'a qu'à con- 
sidérer les causes et les effets de l'amour. La cause en est ut 
ce je ne sais quoi i> (Corneille), et les effets en sont effroyables.. 
Le nez Je Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la 
terre aurait changé. » (Ed. Havet, vi, 43.) 

(2) Contre les lieutenants de Pompée en Espagne ; contre 
Pompée lui-même ; contre Scipion et Caton en Afrique ; contre 
les fils de Pompée en Espagne. 

(3) C'est-à-dire en se faisant décerner les magistratures 
légales de la république. Machiavel donne à ceux qui veulent 
dominer dans ui Etat le conseil d'en user ainsi. Disc, i, 
c. 5. 

(4) Il cassa les triDuns du peuple. (M.) 

(5) La phrase «se un peu obscure. Montesquieu veut dire : 



104 CHAPITRE XI. 



Un jour que le Sénat lui déférait de certains hon- 
neurs, il négligea de se lever; et pour lors les plus 
graves de ce corps achevèrent de perdre patience. 

On n'offense jamais plus les hommes que lorsqu'on 
choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchîz à 
les opprimer, c'est quelquefois une preuve de l'estime 
que vous en faites ; choquez leurs coutumes, c'est tou- 
jours une marque de mépris. 

César, de tout temps ennemi du Sénat, ne put 
cacher le mépris qu'il conçut pour ce corps, qui était 
devenu presque ridicule depuis qu'il n'avait plus de 
puissance; par là sa clémence même fut insultante: 
on regarda qu'il ne pardonnait pas, mais qu'il dédai- 
gnait de punir. 

Il porta le mépris jusqu'à faire lui-mêmeles sénatus- 
consultes; il les souscrivait du nom des premiers séna- 
teurs qui lui venaient dans l'esprit. « J'apprends 
quelquefois, dit Cicéron (1), qu'un sénatus-con suite 
passé à mon avis a été porté en Syrie et en Arménie 
avant que j'aie su qu'il ait été fait ; et plusieurs princes 
m'ont écrit des lettres de remerciements sur ce que 
j'avais été d'avis qu'on leur donnât le titre de rois, que 
non seulement je ne savais pas être rois, mais même 
qu'ils fussent au monde, d 

On peut voir dans les lettres (2) de quelques grands 
hommes de ce temps-là, qu'on a mises sous le nom de 
Cicéron, parce que la plupart sont de lui, l'abattement 
et le désespoir des premiers hommes de la République 
à cette révolution subite, qui les priva de leurs hon- 
neurs et de leurs occupations même, lorsque, le Sénat 
étant sans fonction, ce crédit qu'ils avaient eu par 

je ne puis comprendre que César pût se figurer que les Romains 
avaient su ce qu'ils faisaient en le faisant tyran. 

(1) Lett famil., liv. ix. ÇSL) 

(2) Voyez les Lettres de Cicéron et de Serv. Sulpit. (M,) 



SYLLA, POMPÉE ET CI^SAR. 105 

toute la terre, ils ne purent plus l'espérer que dans la 
cabinet d'un seul ; et cela se voit bien mieux dans ce9 
lettres que dans les discours des historiens : elles sont 
le chef-d'œuvre de la naïveté de gens unis par uns 
douleur commune, et d'un siècle où la fausse politesse 
n'avait pas mis le mensonge partout; enfin on n'y voit 
point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, 
des gens qui veulent se tromper, mais des amis mal- 
heureux qui cherchent à se tout dire. 

Il était bien difficile que César pût défendre sa vie : 
la plupart des conjurés étaient de son parti, ou avaient 
été par lui comblés de bienfaits (1) ; et la raison en est 
bien naturelle: ils avaient trouvé de grands avantages 
dans sa victoire ; mais plus leur fortune devenait meil- 
leure, plus ils commençaient à avoir part au malheur 
commun (2) ; car à un homme qui n'a rien il importe 
assez peu, à certains égards, en quel gouvernement il 
vive (3). 

De plus, il j avait un certain droit des gens, une 
opinion établie dans toutes les républiques de Grèce 
et d'Italie, qui faisait regarder comme un homme ver- 
tueux l'assassin de celui qui avait usurpé la souve- 
raine puissance (4). A Rome^ surtout depuis le pal- 



(1) Décimus Brutus , Caïus Casca, Trébonius , Tullius 
Ciixber, Minutius Basillus, étaient amis de César. (Appian, 
De hello civili, lib. 2.) (M.) 

(2) Je ne parle pas des satellites d'un t^Tan, qui seraient 
perdus après lui, mais de ses compagnons dans un gouverne- 
ment libre. (M.) 

(3) Aujourd'hui l'on dirait plutôt en quel gouvernement il vit; 
mais l'idée de doute et d'hypothèse renfermée dans le verbe il 
importe peu explique et justifie l'emploi du subjonctif dans 
la proposition subordonnée. 

(4) Ex omnibus prœclaris factîs illud pulcherrimum existimat 
(populus romanus). Cic. De of. III, 



106 CHAPITEE XI. 



sion des rois, la loi était précise, les exemples reçus : 
la République armait le bras de chaque citoyen, le 
faisait magistrat pour le moment, et l'avouait pour sa 
défense (1). 

Brutus (2) ose bien dire à ses amis que, quand son 
père retiendrait sur la terre, il le tuerait tout de 
même (3); etquoique,pai la continuation de la t}Tannie, 
cet esprit de liberté se perdît peu à peu, les conjura- 
tions, au commencement du règne d'Auguste, renais- 
saient toujours. 

C'était un amour dominant pour la patrie qui, sor- 
tant des règles ordinaires des crimes et des vertus, 
n'écoutait que lui seul et ne voyait ni citoyen, ni ami, 
ni bienfaiteur, ni père; la vertu semblait s'oublier 
pour se surpasser elle-même; et l'action qu'on ne pou- 
vait d'abord approuver parce qu'elle était atroce, elle 
la faisait admirer comme divine. 

En effet, le crime de César, qui vivait dans un gou- 
vernement libre, n'était-il pas hors d'état (4) d'être puni 
autrement que par un assassinat? Et demander pour- 
quoi on ne l'avait pas poursui\T par la force ouverte ou 
par les lois, n'était-ce pas demander raison de ses 
crimes ? 

(1) C'est-à-dire le reconnaissait comme chargé par elle-même 
de la défendre. 

(2) Lettres de Brutus dans le Recueil de celles de Cicérou 
fM.) 

(3) n le tuerait aussi bien comme il avait tué César. 

(4) Dans rédition originale : N'étaît-il pas de s'être miê hort 
d'état d'être ^uni, étc 



CHAPITRE XII 

DE L'ÉTAT DE ROME APRÈS LA MORT DE CÉSAR. 



Il était tellement impossible que la République pût 
se rétablir, qu'il arriva ce qu'on n'avait jamais encore 
vUj qu'il n'y eut plus de tyran et qu'il n'y eut pas de 
liberté (1) ; car les causes qui l'avaient détruite sub- 
sistaient toujours. 

Les conjurés n'avaient formé de plan que pour la 
conjuration, et n'en avaient point fait pour la sou- 
tenir. 

Après l'action faite^ ils se retirèrent au Capitole ; le 
Sénat ne s'assembla pas ; et le lendemain Lépidus, qui 
cherchait le trouble, se saisit avec des gens armés de 
la place romaine. 

Les soldats vétérans, qui craignaient qu'on ne ré- 
pétât (2) les dons immenses qu'ils avaient reçus, en- 
trèrent dans Rome ; cela fit que le Sén^t approuva 
tous les actes de César, et que, conciliant les extrê- 
mes, il accorda une amnistie aux conjurés ; ce qui 
produisit une fausse paix. 

César, avant sa mort, se préparant à son expédition 
contre les Parthes , avait nommé des magistrats pour 
plusieurs années, afin qu'il eût des gens à lui qui main- 

(1) Vivît tyrannis, tyrarmus occidit. Cic. ad. A tt XIV, 9. 

(2) Terme de pala^. Us craignaient <iu'on ne leur reprît Im 
dons, etc. 



108 CHAPiTHE xn. 



tinssent^ dans son absence, la tranquillité de son 
gouvernement : ainsi, après sa mort, ceux de son parti 
se sentirent des ressources pour longtemps. 

Comme le Sénat avait approuvé tous les actes de 
César sans restriction, et que l'exécution en fut don- 
née aux consuls, Antoine, qui l'était, se saisit du livre 
des raisons (1) de César, gagna son secrétaire et y fit. 
écrire tout ce qu'il voulut ; de manière que le dicta- 
teur régnait plus impérieusement que pendant sa ^de ; 
car ce qu'il n'aurait jamais fait, Antoine le faisait (2); 
l'argent qu'il n'aurait jamais donné, Antoine le don- 
nait ; et tout homme qui avait de mauvaises inten- 
tions contre la République trouvait soudain une ré- 
compense dans les Kvres de César. 

Par un nouveau malheur, César avait amassé pour 
son expédition des sommes immenses, qu'il avait mises 
dans le temple d'Ops (3) ; Antoine, avec son livre, en 
disposa à sa fantaisie. 

Les conjurés avaient d'abord résolu de jeter le 
corps de César dans le Tibre (4) ; ils n'j auraient 
trouvé nul obstacle ; car, dans ces moments d'étonne- 
ment qui suivent une action inopinée, il est facile do 
faire tout ce qu'on peut oser. Cela ne fut point exé- 
cuté, et voici ce qui en arriva. 



(1) On appelait livre des raisons ou de raison un livre as 
eomj)tej portant mention des recettes et des dépenses, (Du latin 
ratio au sens de compte.) 

(2) Quœ enim Cœsar nunquam neque fecisset neque passus 
essetj ea nunc ex falsiè ejus commentariis proferuntur. Cic. ad 
AUic. XIV, c. 14. 

(3) Ops, femme de Saturne déesse de l'abondance^ (même 
racine dans inops, opimus, opuîentus), 

(4) Cela n'aurait pas été sans exemple : après que TibériusGrac- 
cbus eut été tué,Lucrétius, édile, qui fut depuis ap-peléVespillOf 
jeta son corps dans le Tibre. (Aurel. VÂct., De virisillust.) (M,. 



DK L*tTAT DE ROME APRES LA ilORT IjE Cl^SAR. 109 

Le Sénat se crut obligé de permettre qu'on fit les 
obsèques de César ; et ej&éctivement, dès qu'il ne l'avait 
pas déclaré tyran, il ne pouvait lui refuser la sépul- 
ture. Or c'était une coutume des Romains, si vantée 
par Polybe, de porter dans les funérailles les images 
des ancêtres, et de faire ensuite l'oraison funèbre du 
défunt ; Antoine, qui la fit, montra au peuple la robe 
ensanglantée de César, lui lut son testament, où il 
Jui faisait de grandes largesses, et l'agita au point 
qu'il mit le feu aux maisons des conjurés. 

Nous avons un aveu de Cicéron, qui gouverna le 
Sénat dans toute cette affaire, qu'il aurait mieux 
valu (1) agir avec vigueur et s'exposer à périr, et 
que m^ême on n'aurait point péri ; mais il se disculpe 
sur ce que, quand le Sénat fut assemblé, il n'était 
plus temps (2) ; et ceux qui savent le prix d'un mo" 
ment dans des affaires où le peuple a tant de part, n'en 
seront pas étonné?» 

Voici un autre accident : pendant qu'on faisait 
des jeux en l'honneur de César, une comète à lono^ue 
chevelure parut pendant sept jours ; le peuple crut 
que son âme avait été reçue dans le Ciel (3). 

C'était bien une coutume des peuples de Grèce et 
d'Asia de bâtir des temples aux rois et même aux 
proconsuls qui les avaient gouvernés (4) : on leur 



(1) Qu'il aurait mieux valu, phrase subordonnée à nous atùui 
tM aveu, c'est-à-dire: Cicéron avoue qu'il aurait mieux valu. 

(2) Lettres à Atticus, liv. xiv, 1. 10. (M.) 

(3) Voy. Suétone, Jules César, ch. 88. Stella crinita per sep* 
iemdies continuas falsit, ...creditumque est animam esse Cœsarii 
in cœlum recepti. 

(4) Voyez là-dessus les Letti-es de Cicéron à A tticus, liv. v, 
et la remarque de M. l'abbé de Mongault. (M.) L'abbé de Mon- 
gault (1674-1746), membre de l'Académie française et de 
l'Académie _des inscriptions. 

4 



110 CHAPITRE XII. 



laissait faire ces choses comme le témoignage le plus 
fort qu'ils pussent donner de leur servitude ; les Ro- 
mains mêmes pouvaient, dans des laraires (1) ou des 
temples particuliers, rendre des honneurs divins à 
leurs ancêtres ; mais je ne vois pas que, depuis Ko- 
mulus jusqu'à César, aucun Romain ait été mis au 
ûombre des divinités publiques (2). 

Le gouvernement de la Macédoine était échu à 
Antoine ; il voulut, au lieu de celui-là, avoir celui 
des Gaules : on voit bien par quel motif. Décimus 
Brutus, qui avait la Gaule cisalpine, ayant refusé de 
la lui remettre, il voulut l'en chasser ; cela produisit 
une guerre civile dans laquelle le Sénat déclara An- 
toine ennemi de la patrie. 

Cicéron, pour perdre Antoine, son ennemi parti- 
culier, avait pris le mauvais parti de travailler à l'é- 
lévation d'Octave ; et, au lieu de chercher à faire 
oublier au peuple César, il le lui avait remis devant 
les yeux. 

Octave se conduisit avec Cicéron en homme ha- 
bile ; il le flatta, le loua, le consulta, et employa tous 
ces artifices dont la vanité ne se défie jamais. 

Ce qui gâte presque toutes les affaires, c'est qu*or- 
dinairement ceux qui les entreprennent , outre la 
réussite principale, cherchent encore de certains pe- 
tits succès particuliers qui flattent leur amour-propre 
etles rendent contents d'eux. 

Je crois que si Caton s'était réservé (3) pour lu 



(1) Le îaraireQarariurn) ost une chapelle domestique consa- 
crée au culte des laresj qui sont les âmes des ancêtres défunts, 

(2) Dion dit que les Triumvirs, qui espéraient tous d'avoir 
quelque jour la place de César, firent tout ce qu'ils purent 
pour augmenter les honneurs qu'on lui rendait (liv. XL vu). (M.) 

(3) C'est-à-dire avait respecté sa propre vie. On sait que 
Caton se tua à U tique, après la défaite de Thapsus (47). 



TE l'I^TAT de ROME APRES LA MOIiT DE CI^SAR. 111 



Képublique, il aurait donné aux choses tout un autre 
tour. Cicéron, avec des parties admirables pour un 
second rôle, était incapable du premier ; il avait un 
beau génie, mais une âme souvent commune. L'ac- 
cessoire chez Cicéron, c'était la vertu ; chez Caton, 
c'était la gloire (1). Cicéron se voyait toujoui's le pre- 
mier ; Caton s'oubhait toujours. Celui-ci voulait 
sauver la République pour elle-même, celui-là pour 
s'en vanter (2). 

Je pourrais continuer le parallèle en disant que 
quand Caton prévoyait, Cicéron craignait ; que là où 
Caton espérait, Cicéron se confiait; que le premier 
^ oyait toujours les choses de sang-froid, l'autre au 
travers de cent petites passions. 

Antoine fut défait à Modène ; les deux consuls 
fiirtius et Pansa y périrent ; le Sénat, qui se crut au- 
dessus de ses affaires, songea à abaisser Octave, qui, 
de son côté, cessa d'agir contre Antoine, mena son 
armée à Eome, et se fit déclarer consul. 

Voilà comment Cicéron, qui se vantait que sa robe 
avait détruit les armées d'Antoine, donna à la Répu- 
blique un ennemi plus dangereux, parce que son nom 
était plus cher, et ses droits, en apparence plus légi- 
times (3). 

Antoine, défait, s'était réfugié dans la Gaule trans- 
alpine, où il avait été reçu par Lépidus ; ces deux 



(1) Esse quam vîderi bonus malehat ; itaque, quominus glo- 
nam petebatj eo magis illam assequebaiur. (Sallust., De belle 
Catil.) (M.) 

(2) Pourvu qu'un citoyen contribue au bien public! S'il le 
fait pour le plaisir de faire le bien, il est d'autant plus louable; 
s'il le fait pour l'amour de la gloire, le principe n'est pas si 
beau, mais l'effet est le même. (Frédéric II.) 

(3) Il était hériiier de César, et son fils par adoption, 
(M.) 



112 CHAPITRE XII. 



hommes s'unirent avec Octave, et ils se donnèrent 
l'un à Tautre la vie de leurs amis et de leurs enne- 
mis (1). Lépide resta à Eome ; les deux autres al- 
lèrent chercher Brutus et Cassius, et ils les trouvèrent 
dans ces lieux où l'on combattit trois fois pour l'em- 
pire du monde (2). 

Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation 
qui n'est pas excusable : et l'on ne peut lire cet en- 
droit de leur vie sans avoir pitié de la République, 
qui fut ainsi abandonnée. Caton s'était donné la mort 
à la fin de la tragédie ; ceux-ci la commencèrent en 
quelque façon par leur mort. 

On peut donner plusieurs causes de cette coutume 
si orénérale des Romains de se donner la mort : le 
progrès de la secte stoïque, qui y encourageait ; l'é- 
tablissement des triomphes et de l'esclavage, qui 
firent penser à plusieurs grands hommes qu'il ne fal- 
lait pas survivre à une défaite ; l'avantage que les 
accusés avaient de se donner la mort plutôt que de 
subir un jugement par lequel leur mémoire devait 
être flétrie et leurs biens confisqués (3) ; une espèce de 
point d'honneur, peut-être plus raisonnable que celui 
qui nous porte aujourd'hui à égorger notre ami pour 
un o-este ou une parole : enfin une grande commodité 
pour l'héroïsme : chacun faisait finir la pièce qu'il 



(1) Leur cinauté fut si insensée qu'ils ordonnèrent ja» 
chacun eût à se réjouir des proscriptions, sous peine de l\ vie 
Yoy. Dion. (M.) 

(2) A Pharsale, à Pliilippes,à Actium ; c'est-à-dire toujours ea 
pays grec, mais non dans les mêmes lieux, comme le texte 
eemble le dire. Actium est à 100 Heues de Philippes. 

(3) Eorum qui de se statuehant humahantur corpora, mane- 
lant testamenta , pretium festinandi. (Tacite, Annales, liv» 
Tï.) (M.) 



DE l'j^TAT de ROME APRÈS LA MORT DE cf SAR. 113 

jonait dans le monde à l'endroit où il voulait (1). 

On pourrait ajouter une grande facilité dans Texé- 
cution : l'âme, tout occupée de l'action qu'elle va 
faire, du motif qui la détermine, du péril qu'elle va 
éviter, ne voit point proprement la mort, parce que 
la passion fait sentir et jamais voir. 

L'amour-propre, l'amour de notre conservation so 
transforme en tant de manières, et agit par des prin- 
cipes si contraires, qu'il nous porte à sacrifier notre 
être pour l'amour de notre être; et tel est !e cas que 
nous faisons de nous-mêmes que nous consentons à 
cesser de vivre par un instinct naturel et obscur qui 
fait que nous nous aimons plus que notre vie même. 



(1) Dans l'édition originale, on lisait ces lignes : et II est cer- 
tain que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, 
moins portés aux grandes entreprises qu'ils n'étaient lorsque, 
par cette puissance qu'an prenait sur soi-même, on pouvait à 
tous les instants échapper à toute autre puissance ». On lisait en 
outre en note: ce Si Charles P"", si Jacques II avaient vécu dans 
une religion qui leur eût permis de se tuer, ils n'auraient pas 
eu à soutenir, l'un une telle mort, l'autre une telle vie 3). Mon- 
tesquieu, devenu plus sage avec les années, effaça ces deux 
réflexions plus hardies que justes. Nous ne voyons pas que les 
nations où sévit la manie du suicide soient plus entreprenantes 
que celles où le suicide est rare. Nous ne voyons pas davan- 
tage quelle gloire Charles II ou Louis XVI eussent ajoutée à 
leur nom s'ils se fussent tués à la veille de l'échafaad. (Compa- 
rez Letires Persanes, 76, 77 ; Esprit des lois, xiv, 12;xxix, 9.) 



CHAPITRE XIII 



AUGUSTE. 



Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne ; il 
était maître de la mer, et il avait avec lui une infinité 
de fugitifs et de proscrits qui combattaient pour leurs 
dernières espérances. Octave lui fit deux guerrea 
très laborieuses ; et, après bien des mauvais succès, il 
le vainquit par l'habileté d' Agrippa. 

Les conjurés avaient presque tous fini malheureu- 
sement leur vie ; et il était bien naturel que des gens 
qui étaient à la tête d'un parti abattu tant de fois 
dans des guerres où l'on ne se faisait aucun quartier, 
eussent péri de mort violente. De là cependant on tira 
la conséquence d'une vengeance céleste qui punissait 
les meurtriers de César et proscrivait leur cause (1). 

Octave gagna les soldats de Lépidus, et le dépouilla 
de la puissance du triumvirat : il lui envia même la 
consolation de mener une vie obscure, et le força de 
se trouver comme homme privé dans les assemblées 
du peuple. 

On est bien aise de voir l'humiliation de ce Lépi- 
dus : c'était le plus méchant citoyen qui fût dans la 
République, toujours le premier à commencer les 
troubles, formant sans cesse des projets funestes, où 

(1) L'édition de 1758 ajoute ici en note : (c De nos jours, 
presque tous ceux qui jugèrent Cliarles I^ eurent une fin tragi- 
que. C'est qu'U n'est guère possible de faire des actions pareil- 
les sans avoir de tous côtés de mortels ennemis, et, par consé- 
quent, sans courir une infinité de périls ». 



AUGUSTE. 115 

il était obligé d'associer de plus habiles gens que lui. 
Un auteur moderne (1) s'est plu à en faire l'éloge, et 
cite Antoine, qui, dans une de ses lettres, lui donne 
la qualité d'honnête homme; mais un honnête homme 
pour Antoine ne devait guère l'être pour les autres. 

Je crois qu'Octave est le seul de tous les capitaines 
romains qui ait gagné l'affection des soldats en leur 
donnant sans cesse des marques d'une lâcheté natu- 
relle (2). Dans ces temps-là, les soldats faisaient plus 
de cas de la libéralité de leur général que de son cou- 
rage. Peut-être même que ce fut un bonheur pour 
lui de n'avoir point eu cette valeur qui peut donner 
l'empire (3), et que cela même l'y porta; on le crai- 
gnit moins. 11 n'est pas impossible que les choses qui 
le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent 
le mieux : s'il avait d'abord montré une orrande âme, 
tout le monde se serait méfié de lui ; et, s'il eût eu 
de la hardiesse, il n'aurait pas donné à Antoine le 
temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent. 

Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses 
soldats que deux mois après sa victoire il rétablirait la 
République ; ce qui fait bien voir que les soldats 
mêmes étaient jaloux de la liberté de leur patrie (4), 

(1) L'abbé de Saint-Réal. (M.) Montesquieu fait allusion à un 
ouvrage anonyme, intitulé Réflexions sur Lépîde, qu'on attri- 
buait à Saint-Réal, mais dont le véritable auteur est le mar- 
quis de la Bastie. 

(2) L'histoire ne confirme pas ce reproche que Montesquieu 
fait à Octave ; sans être un grand capitaine, il ne parut jamais 
lâche. 

(3) Dans l'édition originale de 1734 :« De n'avoir eu aucune 
des qualités qui pouvaient lui procurer l'empire d. Montesquieu 
fit bien de supprimer cette assertion exagérée. 

(4) La suite même du chapitre dément cette assertion, et 
montre assez que la liberté de Rome était la chose dont se 
souciaient le moins les soldats d'Antoine et ceux d'Octave. 



116 CHAPITRE XIII. 



quoiqu'ils la détruisissent sans cesse, n'y ayant rien 
de si aveugle qu'une armée. 

La bataille d'Actium se donna. Cléopâtre fuit et 
entraîna Antoine avec elle; il est certain que dans 
la suite (1) elle le trahit : peut-être que, par cet esprit 
de coquetterie inconcevable des femmes, elle avait 
formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troi- 
sième inaître du monde. 

Une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde 
entier le trahit; tant de capitaines et tant de rois qu'il 
avait agrandis ou faits, lui manquèrent; et, comme 
si la générosité avait été liée à la servitude, une trcuje 
de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. 
Comblez un homme de bienfaits, la première idée 
que vous lui inspirez, c'est de chercher les moyens de 
les conserver : ce sont de nouveaux intérêts que vous 
lui donnez à défendre (2). 

Ce qu'il y a de surprenant dans ces guerres, c'est 
qu'une bataille décidait presque toujours l'affaire, et 
qu'une défaite ne se réparait pas (3). 

Les soldats romains n'avaient point proprement 
d'esprit de parti : ils ne combattaient point pour une 
certaine chose, mais pour une certaine personne; ils 
ne connaissaient que leur chef, qui les engageait par 
des espérances immenses ; mais le chef battu n'é- 
tant plus en état de remplir ses promesses, ils se 
tournaient d'un autre côté. Les provinces n'entraient 
point non plus sincèrement dans la querelle ; car il 
leur importait fort peu qui eût le dessus, du Sénat ou 



(1) Voy. Dion, liv. i. (M.) 

(2) Ce paragraphe manque dans l'édition originale. 

(3) Cela n'est pas tout à fait exact, puisqu'il se livra huit 
grandes batailles depuis le passage du Ruhicon jusqu'au prin- 
cipal d'Auguste. Le parti vaincu semblait toujours renaître 
avec un nouveau chef et sous un nouveau nom. 



ArGCSTB. Î17 

dn penple : ainsi, sitôt qu'un des chefs (^tait battu, 
elles se donnaient (1) à l'autre ; car il fallait que cha- 
que ville songeât à se justifier devant le vainqueur^ 
qui, ayant des promesses immenses à tenir aux sol- 
dats , devait leur sacrifier les pays les plus cou- 
pables. 

Kous avons eu en France deux sortes de guerres 
civiles ; les unes avaient pour prétexte la religion , et 
elles ont duré^ parce que le motif subsistait après la 
victoire ; les autres n'avaient pas proprement de mo- 
tif, mais étaient excitées par la légèreté ou l'ambi- 
tion de quelques grands , et elles étaient d'abord 
étoufifées. 

Auguste (c'est le nom que la flatterie donna à Oc- 
tave) (2) établit l'ordre, c'est-à-dire une servitude du- 
rable : car, dans un Etat libre où l'on vient d'usurper 
la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fon- 
der l'autorité sans bornes d'un seul, et on nomme 
trouble, dissension, mauvais gouvernement, tout ce 
qui peut maintenir l'honnête liberté des sujets. 

Tous les gens qui avaient eu des projets amoitieux 
avaient tra vaille à mettre une espèce d'anarchie dans 
la Képublique. Pompée, Crassus et César y réussirent à 
merveille : ils établirent une impunité de tous les cri- 
mes publics ; tout ce qui pouvait arrêter la corruption 
des mœurs, tout ce qui pouvait faire une bonne po- 
lice (3), ils l'abolirent; et, comme les bons législateurs 



(1) H n'y avait point de garnisons dans les villes pour les 
contenir ; et les Romains n'avaient eu besoin d'assurer leui 
empire que par des armées ou des colonies. (M.) 

(2) Non tantuin novo sed etiam ampliore cognomine, quod 
loca quoque religiosa et in quihus augurato quid consecratur 
uugusta dicantur. (Suétone, Aug., c. vu.) 

(3) Nous avons vu plus haut ce mot employé dans le même 
Bens ; police^ dans Montesquieu, et en général chez les écrivaina 

4* 



118 CHAPITRE Xm. 



iherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux- 
ci travaillaient à les rendre pires ; ils introduisirent 
donc la coutume de corrompre le peuple à prix d'ar- 
gent, et quand on était accusé de brigues, on cor- 
rompait aussi les juges (1) ; ils firent troubler les élec- 
tions par tontes sortes de riolences, et quand on 
était mis en justice, on intimidait encore les juges ; 
l'autorité même du peuple était anéantie, témoin Gra- 
binius, qui, après avoir rétabli, malgré le peuple, Pto- 
lomée (2) à main armée, vint froidement demander le 
triomphe (3). 

Ces premiers hommes de la République cherchaient 
à dégoûter le peuple de son pouvoir et à devenir né- 
cessaires en rendant extrêmes les inconvénients du 
gouvernement républicain; mais, lorsqu' Auguste fut 
une fois le maître, la politique le fit travailler à réta- 
blir l'ordre pour faire sentir le bonheur du gouver- 
nement d'un seul. 

Lorsqu' Auguste avait lea armes à la main, il crai- 

du XVII* siècle et chez ceux du siècle suivant, signifie l'ensemble 
des institutions d'un pays civilisé. C'est d'ailleurs à peu près le 
sens du mot grec vtAtnta. Le sens actuel ee trouve plus 
rarement dans nos classiques, sans leur être inconnu : 

La grossière police 
D'un jeu si nécessaire interdit l'exercice 

(Boîl. Sat. X.) 
V, p. 44, note 2. 

(1) Cela se voit bien dans les Lettres de Cicéronà^^*- 
eus. (M.) 

(2) Ptolémée. La forme Ptolomée est la plus fréquente au 
xvii^ siècle. Le roi d'Egypte s'appelle Ptolomée dans la tragédie 
de Corneille, Pompée. 

(3) César fit la guerre aux Gaulois, et Crassus aux Parthes, 
Bans qu'il y eût eu aucune délibération du Sénat ni aucun dé- 
cret du peuple. Voyez Dion. (M.) 



AUGUSTE. 119 

gnaît les révoltes des soldats, et non pa? les conjura- 
tions des citoyens : c'est pour cela qu'il ménagea les 
premiers, et fut si cruel aux autres; lorsqu'il fut en 
paix, il craignit les conjurations, et, ayant toujours 
devant les yeux le destin de César, pour éviter son 
sort, il sonorea à s'éloigner de sa conduite. Yoilà la clef 
de toute la vie d'Auguste. Il porta dans le Sénat ime 
cuirasse sous ?a robe; il refusa le nom de dictateur; et, 
au lieu que César disait insolemment que la Répu- 
blique n'était rien et que ses paroles étaient des lois, 
Auguste ne parla que de la dignité du Sénat et de son 
respect pour la République (1). Il songea donc à éta- 
blir le gouvernement le plus capable de plaire qui fût 
possible sans choquer ses intérêts; et il en fit un 
aristocratique par rapport au civil, et monarchique par 
rapport au militaire : gouvernement ambigu qui, n'é- 
tant pas soutenu par ses propres forces, ne pouvait 
subsister que tandis qu'il plairait (2) au monarque, et 
était entièrement monarchique par conséquent. 

On a mis en question si Auguste avait eu vérita- 
blement le dessein de se démettre de l'empire; mais qui 
ne voit que, s'il l'eût voulu, il était impossible qu'il 
n'y eût réussi? Ce qui fait voir que c'était un jeu, c'est 
qu'il demanda tous les dix ans qu'on le soulageât de 
ce poids, et qu'il le porta toujours : c'étaient depetites 
dnesses pour se faire encore donner ce qu'il ne croyait 
pas avoir assez acquis. Je me détermine par toute la 
vie d'Auguste; et, quoique les hommes soient fort 
bizarres , cependant il arrive très rarement qu'ils 
renoncent dans un moment à ce à quoi ils ont réfléch' 

(1) La plupart des gens qui s'élèvent prennent de nouveaux 
titres pour autoriser un nouveau pouvoir. Auguste voulut ca- 
cher une puissance nouvelle sous des noms connus et des digni- 
tés ordinaires. (Saint-Evremond.) 

(2) Voyez ci-deâsus, page 3t>, note 1. 



120 CHAPITRE XIII. 



pendant toute leur vie (l). Toutes les actions d'Au- 
o-uste, tous ses rèf^lements tendaient visiblement à 
l'établissement de la monarchie. Sylla se défait de la 
dictature; mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu 
de ses violences, on voit un esprit républicain : touj 
ses rèo'lements, quoique tyranniquement exécutés ^ 
tendent toujours à une certaine forme de république. 
Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains 
a la liberté (2); Auguste, rusé tyran (3), les conduit 
doucement à la servitude. Pendant que sous Sylla la 
République reprenait des forces, tout le monde criait 
à la tyrannie; et, pendant que sous Auguste la tyrannie 
se fortifiait, on ne parlait que de liberté. 

La coutume des triom})hes, qui avaient tant con- 
tribué à la grandeur de Rome, se perdit sous Au- 
guste; ou plutôt cet honneur devint un privilège de la 
souveraineté (4). La plupart des choses qui arrivèrent 
sous les empereurs avaient leur origine dans la Répu- 
blique (5), et ilfaut les rapprocher : celui-là seul avait 



(1) Le mot réfléchir est assez impropre ; le sens est ; à c« 
qu'ils ont poursuivi pendant toute leur vie. 

(2) Montesquieu ne put jamais se défaire de certaines pré- 
ventions en faveur de Sylla. Voy., à la fin du volume, \q Dialo- 
gue de Sylla et d'Eucrate. 

(3) J'emploie ici ce mot dans le sens des Grecs et des Ro- 
mains, qui donnaient ce nom à tous ceux qui avaient renversé 
la démocratie. (M.) Dans l'édition originale, cette note se con- 
tinue ainsi: « Car d'ailleurs, depuis la loi du peuple, Auguste était 
devenu prince légitime, lege rejia. quœ de ejus imperio lata est, 
populus ei et in eum omne imperium traiistulit. (Institutes, 
livre I.) » 

(4) On ne donna plus aux particuliers que les ornementi 
triomphaux. (Dion, inAug.) (M.) 

(5) Les Romains ayant changé de gouvernement sans avoir 
été envahis, les mêmes coutumes restèrent après le changement 
du gouvernement dont la forme même resta à peu près. (M.) 



AUGUSTE. 121 

droit de demander le triomphe sous les auspices duquel 
la guerre s'était faite (l);or elle se faisait toujours 
sous les auspices du chef, et par conséquent de l'em- 
pereur, qui était le chef de toutes les armées. 

Comme du temps de la République on eut pour 
principe de faire continuellement la guerre, sous h ? 
empereurs la maxime fut d'entretenir la paix : les 
victoires ne furent regardées que comme des sujets 
d'inruiétrde avec do? armées qui pouvaient mettre 
leurs services à trop haut prix. 

Ceux q u eurCiil quebjue commandement craigni- 
rent d'entreprendre de trop grandes choses ; il fallut 
modérer sa gloire de façon qu'elle ne réveillât que 
l'attention et non pas la jalousie du prince, et ne 
point paraître devant lui avec un éclat que ses yeux 
re pouvaient souffrir (2). 

Auguste fut fort retenu (3) à accorder le droit de 
bourgeoisie romaine ; il fit des lois (4) pour empêcher 
qu'on n'affranchît trop d'esclaves (5) ; il recommanda 
pur son testament que l'on gardât ces deux maximes, 
et qu'on ne cherchât point à étendre l'empire par de 
nouvelles guerres. 

Ces trois choses étaient très bien liées ensemble : 

(1) Dion {in Aug., liv. liv) dit qu'Agrippa négligea par mo- 
destie de rendre compte au Sénat de son expédition contre les 
peuples du Bosphore, et refusa même le triomphe, et que depuis 
lui personne de ses pareils ne triompha ; mais c'était un« 
grâce qu'Auguste voulait faire à Agrippa , et qu'Antoine n'» 
fit point à Ventidius la première fois qu'il vainquit les- 
Parthes. (M.) 

(2) Voir, dans la Vie (FAgricola par Tacite, le récit du re- 
tour d'Agricola à Rome, et des précautions que dut prendre le 
vainqueur pour se faire pardonner par Domitien ses victoires. 

(3) Suétone, in Aug. (M.) 

(4) Suétone, Vie d'Auguste. Voyez les Institutes, liv. I. (M.) 

(5) Dion, m Aug. (M.) 



122 CHAPITRE xm. 



dès qu'il n'y avait plus de guerres, il ne fallait plus 
de bourgeoisie nouvelle ni d'affranchissements (1). 

Lorsque Rome avait des guerres continuelles, il 
fallait qu'elle réparât continuellement ses habitants : 
dans les commencements, on y mena une partie du 
peuple de la ville vaincue ; dans la suite, plusieurs 
citoyens des villes voisines y vinrent pour avoir part 
au droit de suffrage; et ils s'y établirent en si grand 
nombre que, sur les plaintes des alliés, on fut souvent 
obligé de les renvoyer ; enfin on y arriva en foule 
des provinces. Les lois favorisèrent les mariages, et 
même les rendirent nécessaires. Rome fit dans toutes 
ses guerres un nombre d'esclaves prodigieux; et lors- 
que ses citoyens furent comblés de richesses, ils en 
achetèrent de toutes parts, mais ils les affranchirent sans 
nombre (2), par générosité, par avarice, par faiblesse : 
les uns voulaient récompenser des esclaves fidèles; les 
autres voulaient recevoir en leur nom le blé que la 
République distribuait aux pauvres citoyens ; d'autres 
enfin désiraient d'avoir à leur pompe funèbre beau- 
coup de gens qui la suivissent avec un chapeau de 
fleurs (3). Le peuple fut presque composé d'affran- 
chis (4), de façon que ces maîtres du monde, non 

Les successeurs d'Auguste suivirent cependant une 
»utre politique, qui peut aussi se justifier ; ils tendirent à faire 
qu'il n'y eût plus qu'une seule sorte de sujets sous un seul maî- 
tre. Voilà comment le titre de citoyen romain finit par être 
attribué (sous Caracalla, croit-on) à tous les hommes libres de 
l'empire. 

(2) Denys d'Halicarnasse, liv. iv. (M.) 

(3) Un chapeau de fleurs, c'est-à-dire une couronne faite de 
fleurs. Comparez chapelet (petit chapeau), dont le sens primitif 
est le même, et désigne en particulier les couronnes de roses 
posées sur la tête des statues de Notre-Dame. 

(4) Voyez Tacite, Annales, liv. xiii : Latefusum id cornus, 
etc. (M.) 



AUGUSTE. 123 

seulement dans les commencements, mais dans tous 
iCS tempSj furent pour la plupart d'origine servile. 

Le nombre du petit peuple, presque tout composé 
i'afFrancliis ou de fils d'affranchis, devenant incom- 
mode, on en fit des colonies, par le moyen desquelles 
on s'assura de la fidélité des provinces; c'était une 
circulation des hommes de tout l'univers : Rome les 
recevait esclaves, et les renvoyait Romains (1). 

Sous prétexte de quelques tumultes arrivés dans 
les élections, Aucruste mit dans la ville un orouverneur 
et une garnison; il rendit les corps des légions éter- 
nels, les plaça sur les frontières, et établit des fonds 
particuliers pour les payer; enfin il ordonna que les 
vétérans recevraient leur récompense en argent et 
non pas en terres (2). 

Il résultait plusieurs mauvais eftets de cette distri- 
bution des terres que l'on faisait depuis Sylla : la 
propriété des biens des citoyens était rendue incer- 
taine. Si on ne menait pas dans un même lieu les 
soldats d'une cohorte, ils se dégoûtaient de leur éta- 
blissement, laissaient les terres incultes, et devenaient 
de dangereux citoyens (3) ; mais si on les distribuait 
par légions, les ambitieux pouvaient trouver contre 
la République des armées dans un moment. 

Auguste fit des établissements fixes pour la ma- 



(1) Les colonies romaines établies de tous côtés dans l'em 
pire faisaient deux effets admirables : l'un de décharger la 
rille d'un grand nombre de citoyens, et la plupart pauvres ; 
l'autre de garder les postes principaux et d'accoutumer peu à 
peu les peuples étrangers aux mœurs romaines. (Bossuet.) 

(2) Il régla que les soldats prétoriens auraient cinq mille 
drachmes, deux après seize ans de services, et les autres trois 
mille drachmes après vingt ans. (Dion, in Aug.) (M.) 

(3) Voyez Tacite, Annales, liv. xiv, sur les soldats menés k 
Tarente et à Antium. (M.) 



124 CHAPITRE xm. 



rine (1). Comme avant lui les Romains n'avaient point 
eu des corps perpétuels de troupes de terre, ils n'en 
avaient point non plus de troupes de mer. Les flottes 
d'Auguste eurent pour objet principal la sûreté des 
convois et la communication des diverses parties de 
l'empire; car d'ailleurs les Romains étaient les maî- 
tres de toute la Méditerranée : on ne navigeait (2) 
dans ces temps-là que dans cette mer, et ils n'avaient 
aucun ennemi à craindre. 

Dion remarque très bien que depuis les empereurs 
il fut plus difficile d'écrire l'histoire : tout devint 
secret ; toutes les dépêches des provinces furent por- 
tées dans le cabinet des empereurs ; on ne sut plus 
que ce que la folie et la hardiesse des tvrans ne vou- 
lut point cacher, ou ce que les historiens conjectu- 
rèrent. 



(1) A Ravenne, Misène et Fréjus. 

(2) Voy. ci-dessus, page 33, note 1« 



CHAPITRE Xiy 



TIBERE. 



Comme on voit un fleuve miner lentement et sans 
bruit les digues qu'on lui oppose, et enfin les renver- 
ser dans un moment et couvrir les campagnes qu'elles 
conservaient, ainsi la puissance souveraine sous Auguste 
agit insensiblement, et renversa sous Tibère avec vio- 
lence. 

Il j avait une loi de majesté contre ceux qui com- 
mettaient quelque attentat contre le peuple romain. 
Tibère se saisit de cette loi, et l'appliqua non pas aux 
cas pour lesquels elle avait été faite, mais à tout ce 
qui put servir sa haine ou ses détiances. Ce n'é- 
taient pas seulement les actions qui tombaient dans le 
cas de cette loi, mais des paroles, des signes, et des 
pensées même : car ce qui se dit dans ces épanche- 
monts de cœur que la conversation produit entre deux 
amis ne peut être regardé que comme des pensées ; il 
n'y eut donc plus de liberté dans les festins, de con- 
fiance dans les parentés, de fidélité dans les esclaves ; 
la dissimulation et la tristesse du prince se communi- 
quant partout, l'amitié fut regardée comme un écueil, 
l'ingénuité comme une imprudence, la vertu comme 
une affectation qui pouvait rappeler dans l'esprit des 
peuples le bonheur des temps précédents (1). 



(1) Montesquieu imite ici Saint-Evremond d'assez près, et 
tous deux s'inspirent de Tacite et de Suétone : a Tout est 



126 cnAPHT.E XIV. 



H n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que 
l'on exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de 
la justice, lorsqu'on va, pour ainsi dire, noyer des 
malheureux sur la planche même sur laquelle ils 
s'étaient sauvés (1). 

Et comme il n'est jamais arrivé qu'un tyran ait 
manqué d'instrumentsde sa tyrannie, Tibère trouva tou- 
jours des juges prêts à condamner autant de gens 
qu'il en put soupçonner. Du temps de la Répu- 
blique, le Sénat, qui ne jugeait point en corps les 
affaires des particuliers, connaissait, par une déléga- 
tion du peuple, des crimes qu'on imputait aux alliés. 
Tibère lui renvova de même le iuorement de tout ce 
qu'il appelait crime de lèse-majesté contre lui. Ce 
corps tomba dans un état de bassesse qui ne peut 
s'exprimer; les sénateurs allaient au-devant de la ser- 
vitude; sous la faveur de Séjan (2), les plus illustres 
d'entre eux faisaient le métier de délateurs. 

Il me semble que je vois plusieurs causes de cet 



crime de lèse-majesté. On punissait autrefois une véritable 
conspiration ; on punit ici une parole innocente malicieusement 
expliquée. Les plaintes qu'on a laissées aux malheureux pour 
le soulagement de leurs misères ; les larmes, ces expressions 
naturelles de nos douleurs ; les soupirs qui nous échappent mal- 
gré nous, les simples regards devenaient funestes. La naïveté 
du discours exprimait de méchants desseins ; la discrétion du 
'iilence cachait de méchantes intentions... Parler^ se taire, se 
réjouir, s'affliger, avoir de la peur ou de l'assurance ; tout était 
crime, d 

(1) Un tyran spirituel est un animal bien dangereux. Il 
ne se contente pas d'opprimer , mais il veut encore que le 
peuple bénisse la maiu qui le foule et le persécute. (Frédé- 
ric IL) 

(2) Séjan^ commandant de la garde prétorienne, favori de 
Tibère, qui à la fin se défia de lui, et le fit condamner par le 
Sénat. 



TIBÈRE. 127 

esprit de servitude qui régnait pour lors (1) dans 
le Sénat. Après que César eut vaincu le parti de 
la République, les amis et les ennemis qu'il avait dans 
le Sénat concoururent également à ôter toutes les 
bornes que les lois avaient mises à sa puissance, et à 
lui déférer des honneurs excessifs ; les uns cherchaient 
à lui plaire, les autres à le rendre odieux. Dion nous 
dit que quelques-uns allèrent jusqu'à proposer qu'il lui 
fût permis de jouir de toutes les femmes qu'il lui plai- 
rait(2); cela fit qu'il ne se défia point du Sénat, et qu'il 
y fut assassiné ; mais cela fit aussi que dans les règnes 
suivants il n'y eut point de flatterie qui fût sans exemple 
et qui pût révolter les esprits. 

Avant que Rome fût gouvernée par un seul, les ri- 
chesses des principaux Romains étaient immenses, 
quelles que fussent les voies qu'ils employaient pour 
les acquérir ; elles furent presque toutes ôtées sous les 
empereurs : les sénateurs n'avaient plus ces grands 
clients qui les comblaient de biens (3) ; on ne pouvait 
guère rien prendre dans les provinces que pour César, 
surtout lorsque ses procurateurs, qui étaient à peu près 
comme sont aujourd'hui nos intendants (4), y furent 
établis. Cependant, quoique la source des richesses fût 
coupée, les dépenses subsistaient toujours, le train de 

(1) Voir note 1, page 5. 

(2) Dion le dit en effet ; mais cette assertion, inconciliable 
avec les mœurs romaines, paraît fabuleuse, ou repose sur quel- 
que fait mal compris ou dénaturé. 

(3) L'édition originale ajoute en note : d Les grands de Rome 
étaient déjà pauvres^ du temps d'Auguste ; on ne voulait plus 
être ni édile ni tribun du peuple ; beaucoup même ne se sou- 
ciaient pas d'être sénateurs. » 

(4) Les intendants des provinces, créés par un édit de 
Louis XIII de mai ] 635, étaient chargés de les administrer au 
nom du Roi, dont ils étaient les agents directs et révocables, 
sous le titre d'inteiulants du militaire, justice, police et Jînances, 



128 CHAPITRE xrv. 



vie était pris, et on ne pouvait plus le soutenir que 
par la faveur de l'empereur. 

Auguste avait ôté au peuple la puissance de faire 
des lois et celle de juger les crimes publics ; mais il lui 
avait laissé, ou du moins avait paru lui laisser celle 
d'élire les magistrats. Tibère, qui craignait les assem- 
blées d'un peuple si nombreux, lui ôta encore c* 
privilège, et le donna au Sénat, c'est-à-dire à lui- 
même (1) : or on ne saurait croire combien cette 
décadence du pouvoir du peuple avilit l'âme des 
grands. Lorsque le peuple disposait des dignités, les 
magistrats qui les briguaient faisaient bien des bas- 
sesses, mais elles étaient jointes à une certaine magni- 
ficence qui les cachait, soit qu'ils donnassent des jeux 
on de certains repas au peuple , soit qu'ils lui distri- 
buassent de l'argent ou des grains (2): quoique le motif 
fût bas, le moyen avait quelque chose de noble, parce 
qu'il convient toujours à un grand homme d'obtenir 
par des libéralités la faveur du peuple. Mais lorsque 
le peuple n'eut plus rien à donner, et que le prince, 
au nom du Sénat, disposa de tous les emplois, on les 
demanda et on les obtint par des voies indignes ; la 
flatterie, l'infamie, les crimes furent des arts néces- 
saires pour y parvenir. 

11 ne paraît pourtant point que Tibère voulût avilir 
le Sénat ; il ne se plaignait de rien tant que du pen- 
chant qui entraînait ce corps à la servitude ; toute sa 
fie est pleine de ses dégoûts là-dessus {^3]; mais il était 



(1) Tacite, Annales, liv. i ; Dion, liv. liv. (M.) L'édition 
originale ajoute en note : <r Caligula rétablit les comices et les 
ôta ensuite ». 

(2) Corrompre le peuple, est-il beaucoup plus noble que 
flatter un prince ? 

(3) Memoriœ proditur Tiherium quoties curîa egrederetury 
g) œcis verbis in hune modum eloqui solitum : homine^ ad scr- 



TIBÈRE. 129 

comme la plupart des hommes : il voulait des choses 
contradictoires; sa politique générale n'était point 
d'accord avec ses passions particulières. Il aurait dé- 
siré un sénat lihre et capable de faire respe ?ter son 
gouvernement ; mais il voulait aussi un sénat qui sa- 
tistit à tous les moments ses craintes, ses jalon ies, 
des haines; enfin l'homme d'Etat cédait continuelle 
ment à l'homme. 

Nous avons dit que le peuple avait autrefois obtenu 
des patriciens qu'il aurait des magistrats de son corps 
qui le défendraient contre les insultes et les injustices 
qu'on pourrait lui faire : afin qu'ils fussent en état 
d'exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et inviola- 
bles, et on ordonna que quiconque maltraiterait un 
tribun, de fait ou par parole, serait sur-le-champ puni 
de mort. Or les empereurs étant revêtus de la puis- 
sance des tribuns, ils en obtinrent les privilèges ; et 
c'est sur ce fondement qu'on fit mourir tant de gens, 
que les délateurs purent faire leur métier tout à leur 
aise, et que l'accusation de lèse-majesté, ce crime, dit 
Pline, de ceux à qui on ne peut point imputer de' 
erime, fût étendue à ce qu'on voulut. 

Je crois pourtant que quelques-uns de ces titres 
d'accusation n'étaient pas si ridicules qu'ils nous pa- 
raissent aujourd'hui; et je ne puis penser que Tibère 
eût fait accuser un homme pour avoir vendu avec sa 
maison la statue de l'empereur (1) ; que Domitien 
eût fait condamner à mort une femme pour s'être 
déshabillée devant son image, et un citoyen parce 

vîtutem paratos ! Scîlîcet illum qui lihertatem puhlîcam nollety 
iam prqjectœ servientium paiientiœ tœdebat (Tacite, Annales, in, 
65.) Lihertatem metuebat, adulaiionem oderat. (Id. 2b., ch, 87.) 
(1) Tacite [Annales , i, ch. 73) dit au contraire que Tibère 
défendit et excusa Falanius, accusé de ce prétendu crime. Oc 
conviendra ^ue Tibère n'a pas besoin d'être calomnié. 



130 CHAPITRE XI7. 



qu'il avait la description de toute la terre peinte sur 
les murailles de sa chambre (1), si ces actions n'a- 
vaient réveillé dans l'esprit des Romains que l'idée 
qu'elles nous donnent à présent. Je crois qu'une partie 
de cela est fondée sur ce que, Rome ayant changé 
de gouvernement, ce qui ne nous paraît pas de 
conséquence (2) pouvait Fêtre pour lors : j'en juge 
par ce que nous voyons aujourd'hui chez une nation 
qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où iJ 
est défendu de boire à la santé d'une certaine per- 
sonne (3). 

Je ne puis rien passer qui serve à faire connaître 
le génie du peuple romain : il s'était si fort accou- 
tumé à obéir, et à faire toute sa félicité de la diffé- 
rence de ses maîtres (4), qu'après la mort de Ger- 
manicus il donna des marques de deuil, de regret et 
de désespoir que l'on ne trouve plus parmi nous. Il 
faut voir les historiens décrire la désolation pubhque, 
si grande, si longue, si peu modérée (5), et cela n'était 
point joué : car le corps entier du peuple n'aiBfecte, 
ne flatte, ni ne dissimule. 

Le peuple romain, qui n'avait plus de part au gou- 
vernement, composé presque d'affranchis ou de gens 
sans industrie qui vivaient aux dépens du trésor ])u- 
blic, ns sentait que son impuissance ; il s'affligeait 
comme les enfants et les femmes, qui se désolent par 
le sentiment de leur faiblesse : il était mal ; il plaça 
ses craintes et ses espérances sur la personne de Ger* 



(1) Suétone, Domitien, J 

(2) Voy. p. 45, note 2. 

(3) Il était défendu, en Angleterre, de porter des toasts an? 
prétendants Stuarts, le chevalier de Saint-Georges, et son fil» 
Charles-Edouard. 

(4) Mettre tout son bonheur à changer de maîtres. 

(5) Voyez Tacite. (M.) 



tibIîre. 131 

manîcns ; et, cet objet lui étant enlevé, il tomba dans 
lo désespoir. 

Il n'y a point de gens qui craignent si fort les mal- 
heurs que ceux que la misère de leur condition pour- 
rait rassurer, et qui devraient dire avec Andromaque • 
riût à Dieu que je craignisse (Ij ! Il y a aujourd'hui 
à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent qu;> 
d'herbes et n'ont pour tout bien que la moitié d'un ha- 
bit de toile ; ces gens-là, les plus malheureux de la 
terre, tombent dans un abattement affreux à la moin- 
dre fumée du Vésuve : ils ont la sottise de craindre 
de devenir malheureux (2). 



(1) d Ulysses. Quid respîcis^trepidasque f jamcerte périt >— 
Androm. Utinam timerem. (Sénèque, les Troyennes.) 

(2) Les lazaroni ne se jugeaient pas aussi malheureux que 
Montesquieu le suppose ; ils tenaient à leur vie, toute misérable 
qu'elle fût, et quand ils voyaient fumer le Vésuve, ils trem- 
blaient de voir périr une ville dont ils jouissaient à leui 
façon. 



CHAPITRE XV 

DES EMPEREURS, DEPUIS CAIUS CALIQULA 
jusqu'à ANTONIN. 



Caligula succéda à Tibère ; on disait de lui qu*i 
n'y avait jamais eu un meilleur esclave ni un plus 
méchant maître ; ces deux choses sont assez liées, car 
la même disposition d'esprit qui fait qu'on a été vive- 
ment frappé de la puissance illimitée de celui qui com- 
mande fait qu'on ne l'est pas moins lorsque l'on vient 
à commander soi-même. 

Caligula rétablit les comices (1), que Tibère avait 
ôtées (2), et abolit ce crime arbiti-aire de lèse-majesté 
qu'il avait établi; par où l'on peut juger que le com- 
mencement du règne des mauvais princes est souvent 
comme la fin de celui des bons, parce que, par un 
esprit de contradiction sur la conduite de ceux à qui 
ils succèdent, ils peuvent faire ce que les autres font 
par vertu ; et c'est à cet esprit de contradiction que 
nous devons bien de bons rèMements et bien de mau- 
vais aussi (3). 

Qu'v gagna-t-on? Caligula ôta les accusations de? 
jrimes de lèse-majesté, mais il faisait mourir militai- 
f ement tous ceux qui lui déplaisaient ; et ce n'était pas 
à quelques sénateurs qu'il en voulait, il tenait le glaive 



(1) H les Ôta dans la suite. (M.) 

(2) Cet emploi d'ôter dans le sens à'ahoUr est assez rare, 
quoique conforme à l'étymologie du mot (haustare, fréquentatif 
d^haurire; ou ohstare). 

(3) Edit. originale : bien des mauvais. 



DEPUIS CAIUS CALIGULA JUSQU^A ANTONIN. 133 

snspcndu sur le Sénat, qu'il menaçait d'exterminer 
tout entier. 

Cette épouvantable tyrannie des empereurs venait 
de l'esprit général des Romains : comme ils tombèrent 
tout à coup sous un gouvernement arbitraire, et qu'il 
n'y eut presque point d'intervalle chez eux entre com- 
mander et servir, ils ne furent point préparés à ce 
passage par des mœurs douces ; l'humeur féroce resta ; 
les citoyens furent traités comme ils avaient traité 
eux-mêmes les ennemis vaincus, et furent gouvernés 
sur le même plan. Sylla entrant dans Rome ne fut pas 
un autre homm*) que Sylla entrant dans Athènes ; il 
exerça le même droit des gens. Pour les Etats qui 
n'ont été soumis qu'insensiblement, lorsque les lois- 
leur manquent , ils sont encore gouvernés par les 
mœurs (1). 

La vue continuelle des combats des gladiateurs ren- 
dait les Romains extrêmement féroces : on remarqua 
que Claude devint plus porté à répandre le sang à 
force de voir ces sortes de spectacles ; l'exemple de 
cet empereur, qui était d'un naturel doux et qui fit 
tant de cruautés, fait bien voir que l'éducation de son 
temps était différente de la nôtre. 

Les Romains, accoutumés à se jouer de la nature 
humaine dans la personne de leurs enfants (2) et de leurs 
esclaves, ne pouvaient guère connaître cette vertu 
que nous appelons humanité. D'où peut venir cette 
férocité que nous trouvons dans les habitants de nos- 
colonies, que de cet usage continuel des châtiments sur 

(1) L'expression de cette pensée est plus hardie dans l'édi- 
tion originale : d Pour nous, qui n'avons été soumis qu'insensi- 
blement, lorsque les lois nous manquent, nous sommes encore 
gouvernés par les mœurs i>. 

(2) Voyez les lois romaines sur la puissance des pères et celle- 
des mères. (M.) 



134 CHAPITEE XV. 



une malheureuse partie du genre humain (1) ? Lors- 
que l'on est cruel dans l'état civil, que peut-on atten- 
dre de la douceur et de la justice naturelle (2) ? 

On est fatiorué de voir dans l'histoire des empereur? 
le nombre infini de gens qu'ils firent mourir pou/ 
confisquer leurs biens ; nous ne trouvons rien de sem- 
blable dans nos histoires modernes. Cela, comme nous 
venons de dire, doit être attribué à des mœurs plus 
douces et à une religion plus réprimante; et de plus 
on n'a point à dépouiller les familles de ces sénateurs 
qui avaient ravagé le monde : nous tirons cet avantage 
de la médiocrité de nos fortunes, qu'elles sont plus 
sûres ; nous ne valons pas la peine qu'on nous ravisse 
nos biens (3). 

Le peuple de Rome,, ce que Ton appelait plehs^ ne 
haïssait pas les plus mauvais empereurs. Depuis qu'il 
avait perdu l'empire, et qu'il n'était plus occupé à la 
guerre, il était devenu le plus vil de tous les peuples ; 
il regardait le commerce et les arts comme des choses 
propres aux seuls esclaves, et les distributions de blé 
qu'il recevait lui faisaient négliger les terres : on 
l'avait accoutumé aux jeux et aux spectacles. Quand 
il n'eut plus de tribuns à écouter ni de magistrats à 
ëlire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires , et 
son oisiveté lui en augmenta le goût. Or Caligula, 
I^éron, Commode, Caracalla, étaient regrettés du peu- 
ple à cause de leur folie même ; car ils aimaient avec 
fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient dd 



(1) Sur les esclaves noirs. 

(2) C'est-à-dire : lorsqu'on est cruel en vertu des lois et des 
usages, ou du moins avec leur aveu, que peut-on attendre de 
la douceur et de la justice naturelle ? 

(3) Le duc de Bragance avait des biens immenses dans le 
Portugal; lorsqu'il se révolta, on félicita le roi d'Espagne de la 
riche confiscation qu'il allait avoir. (M.) 



DEPUIS CAirS CALIGULA JUSQU'a AIÎ"T0NIN. 135 

tout leur pouvoir, et même de leur personne, à ses 
plaisirs ; ils prodiguaient pour lui toutes les richesses 
de l'empire; et, quand elles étaient épuisées, le peuple 
voyait sans peine dépouiller toutes les grandes fa- 
milles ;iljouissaitdes fruits de la tyrannie, etilenjouis- 
sait purement (1), car il trouvait sa sûreté dans sa 
bassesse. De tels princes haïssaient naturellement les 
gens de bien ; ils savaient qu'ils n'en étaient pas 
approuvés (2) : indignés de la contradiction ou du 
silence d'un citoyen austère (3), enivrés des applau- 
dissements de la populace, ils parvenaient à s'imaginer 
que leur gouvernement faisait la félicité publique, et 
qu'il n'y avait que des gens malintentionnés qui 
pussent le censurer (4). 



(1) Comme d'un plaisir sans mélange, aucun souci ne trou- 
blant sa jouissance. 

(2) Les Grecs avaient des jeux où il était décent de com- 
battre, comme il était glorieux d'y vaincre ; les Romains n'a- 
vaient guère que des spectacles, et celui des infâmes gladia- 
teurs leur était particulier. Or qu'un grand personnage descendît 
lui-même sur l'arène ou montât sur le théâtre, la gravité 
romaine ne le souffrait pas. Comment un sénateur aurait-il pu s'y 
résoudre, lui à qui les lois défendaient de contracter aucune 
alliance avec des gens que les dégoûts ou les applaudissements 
même du peuple avaient flétris ? Il y parut pourtant des em- 
pereurs ; et cette folie, qui montrait en eux le plus grand 
dérèglement du cœur, un mépris de ce qui était beau, de ce 
qui était honnête, de ce qui était bon, est toujours marquée 
chez les historiens avec le caractère de la tyrannie. (M.) 

(3) Od it en note dans l'édition originale :« Comme autrefois 
l'austérité d^s mœurs n'avait pu souffrir la licence et les dérè- 
glements du théâtre, il était resté dans l'esprit des honnêtes 
gens un mépris pour ceux qui en exerçaient la profession ». 

[4] Dans l'édition originale, on lisait ici (au lieu du paragra- 
phe suivant) : 

c Lorsqu'un empereur fit voir sa force et son adresse, commt 



126 CHAPITRE IT. 



Caligula était un vrai sophiste dans sa cruauté : 
comme il descendait également d'Antoine et d'Au- 
guste, il disait qu'il punirait les consuls s'ils célé- 
braient le jour de réjouissance établi en mémoire delà 
victoire d'Actium, et qu'il les punirait s'ils ne le célé- 
Draient pas; et Drusille, à qui il accorda des honneurs 
divins, étant morte, c'était un crime de la pleurer 
parce qu'elle était déesse, et de ne la pas pleurer 
parce qu'elle était sa sœur. 

C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses 
humaines. Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de 
guerres entreprises, tantde sang répandu, tant de peu- 
ples détruits, tant de grandes actions, tant de triom- 
phes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de 
constance, de courage; ce projet d'envahir tout si bien 
formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, 
qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres (Ij? 
Quoi ! ce Sénat n'avait fait évanouir tant de rois 



quand Commode tua devant le peuple tant de bêtes à coups de 
traits avec une facUité si singulière, il devait s'attirer l'admiration 
du peuple et des soldats, parce que l'adresse et la force étaient 
des qualités nécessaires pour l'art militaire de ces temps-là. > 

Et en note : 

d Quoique les gladiateurs eussent la plus infâme origine et 
la plus infâme profession qu'il y ait jamais eu, car c'étaient des 
esclaves ou des criminels qu'on obligeait de se dévouer et de 
combattre jusqu'à la mort aux funérailles des grands. Cepen- 
dant la passion pour leurs exercices, qui avaient tant de rap- 
port à ceux de la guerre, devint telle qu'on ne saurait la regar- 
der que comme une fureur. Les empereurs, les sénateurs, les 
grands, les femmes mêmes parurent sur l'arène ; ncc virorum 
modo pugnas, sed et feminarum. (Suétone, in Domit.) Les Ro- 
mains n'avaient pas moins de goût pour les athlètes. i> 

Montesquieu supprima ces deux passages, et il y substitua la 
note : Les Grecs avaient des jeux, etc. 

(1) Quand Brutus inspirait au peuple romain un amour ar- 



DEPUIS CAIUS CALiaULA JUSQU'A ANTOin». 137 



que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage 
de quelques-uns de ses plus indignes citoyens, et 
s'exterminer par ses propres arrêts? On n'élève donc 
sa puissance que pour la \oir mieux renversée? Les 
hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que 
pour le voir tomber contre eux-mêmes dans de plus 
heureuses mains (1)? 

Caligula ayant été tué, le Sénat s'assembla poui 
établir une forme de gouvernement; dans le temps 
qu'il délibérait, quelques soldats entrèrent dans le 
palais pour piller; ils trouvèrent dans un lieu obscur 
un homme tremblant de peur; c'était Claude : ils le 
saluèrent empereur. 

Claude acheva de perdre les anciens ordres en don- 
nant à ses officiers le droit de rendre la justice (2). 
Les guerres de Marius (3) et de Sylla ne se faisaient 



dent de la liberté, il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits 
le principe de cette licence effrénée, par laquelle la tyrannie 
qu'il voulait détruire devait être un jour rétablie plus dure que 
sous les Tarquins. Quand les Césars flattaient les soldats, ils 
n'avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs 
et à l'empire. En un mot, il n'y a pas de puissance humaine qui 
ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens. Dieu 
seul sait tout réduire à sa volonté. (Bossuet.) 

(1) Montesquieu ne dit pas que si l'aristocratie romaine 
souffrit cruellement sous le régime impérial, les provinces, 
qu'elle avait tant maltraitées jusqu'à César, respirèrent sous un 
gouvernement mieux réglé, quoique toujours despotique. 

(2) Auguste avait établi les procuraceurs, mais ils n'avaient 
point de juridiction ; et quand on ne leur obéissait pas, il fallait 
qu'ils recourussent à l'autorité du gouverneur de la province ou 
du préteur. Mais, sous Claude, ils eurent la juridiction ordi- 
naire comme lieutenants de la province ; ils jugèrent encore dea 
affaires fiscales, ce qui mit les fortunes de tout le monde entre 
leurs mains. (M.) 

(3) Voyez Tacite, Annales, liv xii. (M.) 



138 CHAPITBE AV. 



principalement que pour savoir qui aurait ce droit, 
des sénateurs ou des chevaliers; une fantaisie d'un im- 
bécile l'ôta aux uns et aux autres: étrange succès d'une 
dispute qui avait mis en combustion tout l'univers ! 

Il n'y a point d'autorité plus absolue que celle du 
prince qui succède à la république; car il se trouve 
avoir toute la puissance du peuple, qui n'avait pu se 
limiter lui-même. Aussi voyons-nous aujourd'hui les 
rois de Danemark exercer le pouvoir le plus arbi- 
traire qu'il y ait en Europe (1). 

Le peuple ne fut pas moins avili que le Sénat et les 
chevaliers. Nous avons vu que jusqu'au temps des 
empereurs il avait été si belliqueux que les armées 
qu'on levait dans la ville se disciplinaient sur-le-champ 
et allaient droit à l'ennemi. Dans les guerres civiles 
de Yitellius et de Yespasien. Eome, en proie à tous 
les ambitieux et pleine de bourgeois timides, tremblait 
devant la première bande de soldats qui pouvait s'en 
approcher. 

La condition des empereurs n'était pas meilleure : 
comme ce n'était pas une seule armée qui eût le droit 
ou la hardiesse d'en élire un, c'était assez que quel- 
qu'un fût élu par une armée pour devenir désagréable 
aux autres, qui lui nommaient d'abord un compétiteur. 

Ainsi, comme la grandeur de la République fut 
fatale au gouvernement républicain, la grandeur de 
l'Empire le fut à la vie des empereurs. S'ils n'avaient 
eu qu'un pays médiocre (2) à défendre, ils n'auraient 
eu qu'une principale armée qui, les ayant une fois élus, 
aurait respecté l'ouvrage de ses mains. 

Les soldats avaient été attachés à la famille de 

(1) C'est en 16GG que la royauté en Danemark, jusque-là 
élective et impuissante, devint héréditaire et absolue dans la 
personne de Frédéric III. 

(2) De médiori-e étendue. 



DEPUIS CAIUS CALIGULA JUSQU'a AXTONIN. 139 



César, qui était garante de tous les avantages que leur 
avait procurés la révolution. Le temps vint que les 
grandes familles de Rome furent toutes exterminées 
par celle de César, et que celle de César, dans la 
personne de Néron, périt elle-même. La puissance 
civile, qu'on avait sans cesse abattue, se trouva hors 
d'état de contrebalancer la militaire; chaque armée 
voulut faire un empereur. 

Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença 
à régner, quel parti ne tira-t-il pas du Sénat (1) ? Il 
apprit que les armées d'Illyrie et de Germanie s'é- 
taient soulevées; il leur accorda quelques demandes, et 
il soutint que c'était au Sénat à juger des autres (2); 
il leur envoya des députés de ce corps. Ceux qui ont 
cessé de craindre le pouvoir peuvent encore respec- 
ter l'autorité. Quand on eut représenté aux soldats 
comment, dans une armée romaine, les enfants de 
l'empereur et les envoyés du Sénat romain couraient 
risque de la vie (3), ils purent ee repentir et aller jus- 
qu'à se punir eux-mêmes (4). Mais, quand le Sénat 
fut entièrement abattu, son exemple ne toucha per- 
sonne. En vain Othon harangue-t-il ses soldats pour 
leur parler de la dignité du Sénat (5); en vain Yitel- 
lius envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa 
paix avec Yespasien (6) : on ne rend point dans un 
moment aux ordres de l'Etat le respect qui leur a été 
ôté si longtemps. Les armées ne regardèrent ces 

(1) Tacite, Annales, liv. i. (M.) 

(2) Calera Senatui servanda. (Tacite, Annal., liv. i.) (M.) 

(3) Voyez la harangue deGermanicus.'(Tacite, AnnaL,\iy. i.) 

(4) Gazidehat cœdihus miles, quasi semet ahsolveret, (Tacite^ 
Annal., liv. i.) On révoa^a dans la suite les privilèges extor- 
qués. (Tacite, IhkL) ÇSL) 

(5) Tacite, Hist, liv.i. ÇSL) 
<6) Tacite, Ei&t, liv. m. (M.) 



140 CHAPITRE XV, 



députés que comme les pins lâches esclaves d'un maî- 
tre qu'elles avaient déjà réprouvé. 

C'était une ancienne coutume des Homnins que 
celui qui triomphait distribuait quelques deniers à 
chaque soldat: c'était peu de chose (1) Dans les 
guerres civiles, on augmenta ces dons (2). On les 
faisait autrefois de l'argent pris sur les ennemis;dans 
ces temps malheureux, on donna celui des citoyens, 
et les soldats voulaient un partage là où il n'y avait 
pas de butin. Ces distributions n'avaient lieu qu'après 
une guerre; Néron les fit pendant la paix; les soldats 
s'y accoutumèrent, et ils frémirent contre Galba, qui 
leur disait avec courage qu'il ne savait pas les acheter, 
mais qu'il savait les choisir (3). 

Galba, Othon (4), Vitellius, ne firent que passer; 
Vespasien fut élu comme eux par les soldats (5) : il 

(1) Voyez dans Tite-Live les sommes distribuées dans divers 
triomphes. L'esprit des capitaines était de porter beaucoup d'ar- 
gent dans le trésor public, et d'en donner peu aux soldats. (^I.^ 

(2) Paul-Emile^ dans un temps où la grandeur des conquêtes 
avait fait augmenter les libéralités, ne distribua que cent deniers 
à chaque soldat -jmais César en donna deux mille, et son exem- 
ple fut suivi par Antoine et Octave, par Brutus et Cassius. 
Voyez Dion et Appien. (M.) 

(3; « Legi a se militem, non emi. p Le consul, au temps de 
la République, faisait défiler devant lui les citoyens en âge de 
servir, et choisissait (eligehat) parmi eux les soldats qu'il voulait 
enrôler. Dans la tragédie d'O^Aon, par Corneille, Vinius dit^ en 
pariant de Galba : 

Il pouvait, sous l'appât d'une feinte promesse, 
Jeter dans les soldats un moment d'allégresse; 
Mais il a mieux aimé hautement protester 
Qu'il savait les choisir et non les acheter. 

(4) Suscepere duomanipulures imper ium populi Romani trant- 
ferendum, et transtulerunt. (Tacite, Hisf., liv. i.) (M.) 

(5} Galba succéda à Néron en juin 68 av. J.-C. ; il périt le 15 



DEPUIS CAIUS CALIGULA JUSQU'a ANT0>^IN. 141 

ne songea, dans tout le cours de son règne, qu'à ré- 
tablir l'empire, qui avait été successivement occupé 
par six tyrans également cruels, presque tous furieux, 
souvent imbéciles, et, pour comble de malheur, pro- 
digues jusques à la folie (1). 

Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple ro - 
main; Domitien fit voir un nouveau monstre plus cruel 
ou du moins plus implacable que ceux qui l'avaient 
précédé, parce qu'il était plus timide. 

Ses affranchis les plus chers^ et, à ce quelques-uns 
ont dit, sa femme même, voyant qu'il était aussi 
dangereux dans ses amitiés que dans ses haines, et 
qu'il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni à 
ses accusations, s'en défirent. Avant de faire le coup, 
ils jetèrent les yeux sur un successeur, et choisirent 
Nerva, vénérable vieillard. 

Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont 
l'histoire ait jamais parlé : ce fut un bonheur d'être 
né sous son règne ; il n'y en eut point de si heureu^ 
ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme 
d'Etat, grand capitaine; ayant un coeur bon, qui le 
portait au bien; un esprit éclairé, qui lui montrait le 
meilleur (2) ; une âme noble, grande, belle ; avec 
tentes les vertus, n'étant extrême sur aucune ; enfin 
l*2iomme le plus propre à honorer la nature humaine 
C7 représenter la divine (3). 

Il exécuta le projet de César, et fit avec succès la 



janvier 69; Othon se tua le 16 avril ;VitelIius fut tué le 22 
décembre de la même année. 

(1) Tibère, Caligula, Claude, Néron, Othon, Vitellius. 

(2) Le meilleur est au neutre ; dans le même sens nous disons 
le mieux, avec raison, car meilleur vient de meliorem, et mieux 
de melius. 

(3) « Diis simillimus princeps. d (Pline, Panégyrique de Tra- 
/an.) Mais il y aurait un peu à rabattre de ces éloges emphatiques. 



142 CHAPITRE XT. 



guerre anx Parthes : tout autre aurait succombé dans 
une entreprise où les dangers étaient toujours présenta 
et les ressources éloignées, où il n'était pas sûr de ne 
pas périr après avoir vaincu. 

La difficulté consistait et dans la situation des deux 
empires et dans la manière de faire la guerre des 
deux peuples. Prenait-on le chemin de l'Arménie, 
vers les sources du Tigre et de l'Euphrate, on trou- 
vait un pays montueux et difficile où l'on ne pouvait 
mener de convois, de façon que l'armée était demi 
ruinée avant d'arriver en Médie (1). Entrait-on plus 
bas vers le midi, par Nisibe, on trouvait un désert 
affreux qui séparait les deux empires. Voulait-on 
passer plus bas encore et aller par la Mésopotamie, 
on traversait un pays en partie inculte, en partie 
submergé, et, le Tigre et l'Euphrate allant du nord 
au midi, on ne pouvait pénétrer dans le pays sans quit- 
ter ces fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr. 
Quant à la manière de faire la guerre des deux 
nations, la force des Eomains consistait dans leur 
infanterie, la plus forte, la plus ferme et la mieux 
disciplinée du monde. 

Les Parthes n'avaient point d'infanterie, mais une 
cavalerie admirable : ils combattaient de loin et horg. 
de la portée des armes romaines ; le iavelot pouvait 
rarement les atteindre; leurs armes étaient l'arc et 
des flèches redoutables; ilsassiégeaientune armée plu- 
tôt qu'ils ne la combattaient; inutilement poursuivis, 
parce que chez eux fuir c'était combattre, ils faisaient 
retirer les peuples à mesure qu'on approchait, et ne 
laissaient dans les places que les garnisons; et, lors- 
qu'on les avait prises, on était obligé de les détruire ; 

(1) Le pays ne fournissait pas d'assez grands arbres pour 
faire des mac?iines rour assiéger les places. (Plutarque, Vis 
d'Antoine.) (M.) 



DEPUIS CAIUS CALIGULA JUSQU'a ANTOXIN. 143 

ils brûlaient avec art tout le pays autour de l'armée 
ennemie, et lui ôtaientjusques à l'herbe même: enfin 
ils faisaient à peu près la guerre comme on la fait 
encore aujourd'hui sur les mêmes frontières. 

D'ailleurs les légions d'IUjrie et de Germanie, 
qu'on transportait dans cette guerre, n'y étaient pas 
propres (1); les soldats, accoutumés à manger beau- 
coup dans leur pays, y périssaient presque tous. 

Ainsi, ce qu'aucune nation n'avait pas encore 
fait (2), d'éviter le joug des Romains, celle des Par- 
thes le fit, non pas comme invincible, mais comm3 
inaccessible. 

Adrien abandonna les conquêtes (3) de Trajan, et 
borna l'empire à l'Euphrate; et il est admirable qu'a- 
près tant de guerres les Homains n'eussent perdu que 
ce qu'ils avaient voulu quitter, comme la mer, qui 
n'est moins étendue que lorsqu'elle se retire d'elle- 
même (4). 

La conduite d'Adrien causa beaucoup de murmures : 
on lisait (5) dans les livres sacrés des Romains que, 
lorsque Tarquin voulut bâtir le Capitole, il trouva 
que la place la plus convenable était occupée par les 
statues de beaucoup d'autres divinités ; il s'enquit, 
par la science qu'il avait dans les augures, si elles 
voudraient céder leur place à Jupiter; toutes y cott- 

(1) Voyez Hérodien, Vie d'Alexandre. (M.) 

(2) PaSf précédé d'auctine et d'une négation, est inutile et fait 
pléonasme. 

(^3) Voyez Eutrope. La Dacie ne fut abandonnée que sous 
Aurélien. (M.) 

(4) Il est vrai que les Romains quittèrent la Parthie, mais 
parce qu'ils ne pouvaient plus la garder ; ils ne purent la re- 
conquérir ; au lieu que la mer recule, mais pour revenir. Ainsila 
comparaison a plus d'éclat que de justesse. Il y a quelques-uns 
de ces faux brillants dans le style de Montesquieu. 

(5) S. Aug., De la Cité de Dieu, liv. iv, ch. 23 et 29. (M.) 



144 CHAPITRE XT. 



sentirent, à la réserve de Mars, de la Jeunesse et dn 
dieu Terme. Là-dessus s'établirent trois opinions re- 
ligieuses : que le peuple de Mars ne céderait à per- 
sonne le lieu qu'il occupait ; que la jeunesse romaine 
ne serait point surmontée ; et qu'enfin le dieu Terme 
des Romains ne reculerait jamais, ce qui arriva pour- 
tant sous Adrien. 



CHAPITRE XVI 

DE l'État de l'empire depuis A^'TO^îIH 
jusqu'à probus. 



Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s'étendait 
et s'accréditait dans l'empire (1) : il semblait que la 
nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle- 
même cette secte admirable, qui était comme ces 
plantes que la terre fait naître dans des lieux que le 
ciel n'a jamais vus (2). 

Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs : 
rien n'est capable de faire oublier le premier Antonin, 
que Marc-Aurèle qu'il adopta ; on sent en soi-même 
un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur; on 
ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement ; 
tel est l'effet qu'elle produit qu'on a meilleure opinion 
de soi-même (3), parce qu'on a meilleure opinion 
des hommes. 

La sagesse de Nerva, la gloire de Trajan, la valeur 
d'Adrien, la vertu des deux Antonins, se firent res- 
pecter des soldats; mais, lorsque de nouveaux monstres 
prirent leur place, l'abus du gouvernement militaire 



(1) Zenon l'avait fondée au commencement du iii* siècle 
avant J.-C. Voy. Esprit des Lois, xxiv, ch. 10. 

(2) Comparaison un peu précieuse ; on pouvait dire plus sim- 
plement que le stoïcisme était le plus bel effort qu'ait produit 
la nature humaine en deliors de tout sentiment religieux. 

(3) Tel est peut-être l'écueil du stoïcisme ; il donne au sage 
une trop bonne opinion de soi-même. 



146 CHAPITKE XYI. 

f arut dans tout son excès; et les soldats qui avaient 
vendu l'empire, assassinèrent les empereurs pour en 
avoir un nouveau prix. 

On dit qu'il y a un prince dans le monde qui tra- 
vaille depuis quinze ans à abolir dans ses Etats le 
gouvernement civil pour y établir le gouvernement 
militaire (i). Je ne veux point faire des réflexions 
odieuses (2) sur ce dessein; je dirai seulement que, par 
la nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre 
la vie d'un prince en sûreté, et non pas quatre-vingt 
mille; outre qu^il est plus dangereux d'opprimer un 
peuple armé qu'un autre qui ne l'est pas. 

Commode succéda à Marc-Aurèle, son père : c'était 
un monstre qui suivait toutes ses passions et toutes 
celles de ses ministres et de ses courtisans. Ceux qui 
en délivrèrent le monde mirent en sa place Pertinax, 
vénérable vieillard que les soldats prétoriens massa- 
crèrent d'abord. 

Ils mirent l'empire à l'enchère, et Didius Julien 
l'emporta par ses promesses : cela souleva tout le 
monde ; car, quoique l'empire eût été souvent acheté, 
il n'avait pas encore été marchandé. Pescennius Ni- 
ger, Sévère et Albin furent salués empereurs ; et 
Julien, n'ayant pu payer les sommes immenses qu'il 
avait promises, fut abandonné par ses soldats. 

Sévère défit Niger et Albin : il avait de grandes 
qualités ; mais la douceur, cette première vertu des 
princes, lui manquait. 

La puissance des empereurs pouvait plus aisément 
paraître tyrannique que celle des princes de nos jours. 
Comme leur dignité était un assemblage de toutes les 

(1) Allusion à Frédéric-Guillaume I", roi de Prusse de 1713 
à 1740. On l'appelait le Roi Sergent. Son fils Frédéric II lui dut 
l'armée dont il sut si bien se servir. 

(2) Odieuses, c.-à.-d. Cessantes, désagréalAc%» 



DE l'empire depuis antonin jusqu'à probus. 14.7 

magistratures romaines ; que, dictateurs sous le nom 
d'empereurs, tribuns du peuple, proconsuls, censeurs, 
grands pcntifes et, quand ils voulaient, consuls, ils 
exerçaient souvent la justice distributive (1), ils pou- 
vaient aisément faire soupçonner que ceux qu'ils 
ayaient condamnés, ils les avaient opprimés, le peuple 
jugeant ordinairement de l'abus de la puissance 
par la grandeur de la puissance ; au lieu que les roia 
d'Europe, législateurs et non pas exécuteurs de la loi, 
princes et non pas juges, se sont déchargés de cette 
partie de l'autorité qui peut être odieuse, et faisant 
eux-mêmes les grâces, ont commis (2) à des magis- 
trats particuliers la distribution des peines. 

Il n'y a guère eu d'empereurs plus jaloux de leur 
autorité que Tibère et Sévère ; cependant ils se lais- 
sèrent gouverner, l'un par Séjan, l'autre par Plautien, 
d'une manière misérable. 

La malheureuse coutume de proscrire introduite par 
Sjlla continua sous les empereurs ; et il fallait même 
qu'un prince eût quelque vertu pour ne la pas suivre : 
car, comme ses ministres et ses favoris jetaient d'abord 
les yeux sur tant de confiscations, ils ne lui parlaient 
que de la nécessité de punir et des périls de laclémence. 

Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs 
ioldats de Niger (3) se retirèrent chez les Parthes (4) : 

(1) La justice distributive est celle qui répartit, selon le 
mérite, les récompenses et les peines. L'expression n'est pas 
fort juste, puisque Montesquieu veut dire simplement que les 
empereurs avaient le pouvoir judiciaire ; or les juges ne récom- 
pensent pas. 

(2) Au sens étymologique, c'est-à-dire confié. 

Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis. 

Si, donnant des sujets, il ôte les amis. (^Cinna.^ 

(3) Hérodien, Vie de Sévère. (M.) 

(4) Le mal continua sous Alexandre. Artaxerxès, qui réta- 



148 CHAPITRE XYI, 



ils leur apprirent ce qui manquait à leur art militaire, 
à faire usage des armes romaines, et même à en fabri- 
quer ; ce qui fit que ces peuples, qui s'étaient ordi- 
nairement contentés de se défendre, furent dans la 
suite presque toujours agresseurs (1). 

Il est remarquable que, dans cette suite de guerres 
civiles qui s'élevèrent continuellement , ceux qui 
avaient les légions d'Europe vainquirent presque 
toujours ceux qui avaient les légions d'Asie (2) ; et 
l'on trouve dans l'histoire de Sévère qu'il ne put pren- 
dre la ville d'Atra, en Arabie, parce que, les légions 
d'Europe s'étant mutinées, il fut obligé de se servir 
de celles de Syrie. 

On sentit cette différence depuis qu'on commença, à 
faire des levées dans les provinces (3) ; et elle fut telle 
entre les légions qu'elle était entre les peuples mêmes, 
qui, par la nature et par l'éducation, sont plus ou 
moins propres pour la guerre. 



Hit l'empire des Perses^ se rendit formidable aux Komains, 
parce que leurs soldats, par caprice ou par .libertinage, déser- 
tèrent en foule vers lui. ( A brégé de XiphLlin du liv. lxxx de 
Dion.) (M.) Libertinage signifie ici humeur indocile, révolte 
contre l'autorité légitime. C'est le sens ordinaire au xvil^ siècle. 

(1) C'est-à-dire les Perses qui les suivirent. (M.) 

(2) Sévère défit les légions asiatiques de Niger, Constantin 
celles de Licinius ; Vespasien, quoique proclamé par les armées 
de Syrie, ne fit la guerre à Vitellius qu'avec les légions de 
Mœsie, de Pannonie et de Dalmatie. Cicéron, étant dans son 
gouvernement, écrivait au Sénat qu'on ne pouvait compter sur 
les levées faites en Asie. Constantin ne vainquit Maxence, dit 
Zozime, que par sa cavalerie. Sur cela voyez ci-dessous le sep- 
tième alinéa du chap. XXII. (M.) 

(3) Auguste rendit les légions des corps fixes , et les plaça 
dans les provinces ; dans les premiers temps, on ne faisait des 
levées qu'à Rome, ensuite chez les Latins, après dans l'Italie, 
^nfin dans les provinces. (M.) 



DE l'empir?: depuis antonin jusqu'à pkobus. 149 

Ces levées faites dans les provinces produisirent un 
autre effet : les empereurs, pris ordinairement dans la 
milice, furent presque tous étrangers, et quelquefois 
barbares ; Rome ne fut plus la maîtresse du monde, 
mais elle reçut des lois de tout l'univers. 

Chaque empereur y porta quelque chose de son 
pays, ou pour les manières, ou pour les mœurs, ou 
pour la police, ou pour le culte ; et Héliogabale alla 
jusqu'à vouloir détruire tous les objets de la vénéra- 
tion de Rome, et ôter tous les dieux de leurs temples 
pour y placer le sien. 

Ceci, indépendamment des voies secrètes que Dieu 
choisit, et que lui seul connaît (1), servit beaucoup à 
l'établissement de la religion chrétienne ; car il n'y 
avait plus rien d'étranger dans l'empire, et Ton y 
était préparé à recevoir toutes les coutumes qu'un 
empereur voudrait introduire. 

On sait que les Romains reçurent dans leur ville 
les dieux des autres pays : ils les reçurent en con- 
quérants ; ils les faisaient porter dans les triomphes. 
Mais lorque les étrangers vinrent eux-mêmes les réta- 
blir, on les réprima d'abord. On sait, de plus, que 
les Romains avaient coutume de donner aux divinités 
étrangères les noms de celles des leurs qui y avaient 
le plus de rapport : mais, lorsque les prêtres des autres 
pays voulurent faire adorer à Rome leurs divinités 
sous leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts ; 
et ce fut un des grands obstacles que trouva la reli- 
gion chrétienne. 

On pourrait appeler Caracalla non pas un tyran, 

(1) On remarquera cette différence entre les procédés de 
critique historique suivis par Bossuet et par Montesquieu ; le 
premier semble avoir assisté aux conseils de la Providence, 
tant il les explique avec précision et autorité ; le second affecte 
non de les nier, mais de les ignorer. 



150 CHAPITRE XVI. 



mais le destructeur des hommes : Caligula, Néron et 
Domitien bornaient leurs cruautés dans Rome ; ce- 
lui-ci allait promener sa fureur dans tout l'univers (1). 

Sévère avait employé les exactions d'un long règne 
et les proscriptions de ceux qui avaient suivi le parti 
de ses concurrents, à amasser destrésors immenses. 

Caracalla, ayant commencé son règne par tuer de 
sa propre main Géta, son frère, employa ses richesses 
à faire souffrir son crime aux soldats, qui aimaient 
Géta, et disaient qu'ils avaient fait serment aux deux 
enfants de Sévère, et non pas à un seul. 

Ces trésors amassés par des princes n'ont presque 
jamais que des effets funestes : ils corrompent le 
successeur, qui en est ébloui ; et, s'ils ne gâtent pas 
son cœur, ils gâtent son esprit. 11 forme d'abord de 
grandes entreprises avec une puissance qui est d'ac- 
cident, qui ne peut pas durer, qui n'est pas naturelle, 
et qui est plutôt enflée qu'agrandie. 

Caracalla augmenta la paie des soldats (2) ; Ma- 
crin écrivit au Sénat que cette augmentation allait à 
soixante et dix millions (3) de drachmes (4). JQ y a 

(1) Cependant c'est Caracalla qui déclara citoyens romains 
tous les hommes libres de l'Empire, et acheva ainsi la trans- 
formation de l'Etat romain commencée depuis César. Rome 
ne fut plus la maîtresse du monde ; elle n'en fut que la capi- 
tale. Il est vrai que cette grande réforme, œuvre d'un détes- 
table prince, ne fut accomplie, à ce qu'on croit, que dans un 
intérêt fiscal. 

(2) Toute la dissertation qui suit sur la paie du soldat romaia 
manque dans l'édition originale. Les chiffres que cite Montesquieu 
et les conclusions qu'il en tire ont paru contestables. D'après 
les recherches de Letronne, il semble établi que la paie du sol- 
dat romain varia en réalité fort peu entre César et Domitien. 

(3) Sept mille myriades. (Dion, in Macrin.) (M.) 

(4) La drachme attique était le denier romain, la huitième 
partie de l'once et la soixante-quatrième partie de notre marc 



DE l'empire depuis antonin jusqu'à probus. 151 

apparence qne ce prince enflait les choses : et, si l'on 
compare la dépense de la paie de nos soldats d'au- 
jourd'hui avec le reste des dépenses publiques, et qu'on 
suive la même proportiorv pour les Eomains, on verra 
que cette somme eût été énorme (1). 

H faut chercher quelle était la paie du soldat ro- 
main. Nous apprenons d'Oroze (2) que Domitien 
augmenta d'un quart la paie établie (3). Il paraît, 
par le discours d'un soldat dans Tacite (4), qu'à la 
mort d'Auguste elle était de dix onces de cuivre. On 
trouve dans Suétone (5) que César avait doublé la 
paie de son temps. Pline (6) dit qu'à la seconde 
guerre Punique on l'avait diminuée d'un cinquième. 
Elle fut donc d'environ six onces de cuivre dans la 
première guerre Punique (7) ; de cinq onces dans la 
seconde (8) ; de dix, sous César, et de treize et 



{M.) Comme poids, la drachme valait 324 centigrammes, et 
comme monnaie, 69 centimes. 

(1) Un nombre infini de dépenses imputées au budget des 
Etats modernes n'étaient pas à la charge du budget impérial. 

(2) Orose (Paul), Espagnol, disciple de saint Augustin, auteur 
de Historiarumadversuspaganoslibri VII, histoire universelle qui 
va de la création du monde à l'an 41 7. Montesquieu écrit Oroze 

(3) Il l'augmenta en raison de soixante et quinze à cent. (M. 

(4) Annal, liv. i. pi.) 

(5) Vie de César. (M.) 

(6) Hîst. nat, liv. xxxiii, art. 13. Au lieu de donner dix 
onces de cuivre pour vingt, on en donna seize. (M.) 

(7) Un soldat, dans Plante, in Mostellaria, dit qu'elle était 
de trois asses ; ce qui ne peut être entendu que des asses de 
dix onces. Mais si la paie était exactement de six asses dans 
la première guerre Punique, elle ne diminua pas dans la se- 
conde d'un cinquième, mais d'un sixième, et on négligea la 
fraction. (M.) 

(§1) Polybe, qui l'évalue en monnaie grecque, ne diffère que 
d'une fraction. (M.) 



152 CHAPITRE XVI, 



tin tiers sons Domîtien (1). Je ferai ici quelques ré- 
flexions. 

La paie que la République donnait aisément lors- 
qu'elle n'avait qu'un petit Etat, que chaque année elle 
faisait une guerre, et que chaque année elle recevait 
des dépouilles, elle ne put la donner sans s'endetter 
dans la première guerre Punique, qu'elle étendit ses 
bras hors de l'Italie, qu'elle eut à soutenir une guerrô 
longue et à entretenir de grandes armées. 

Dans la seconde guerre Punique, la paie fut réduite 
à cinq onces de cuivre ; et cette diminution put se faire 
sans danger dans un temps où la plupart des citoyens 
rougirent d'accepter la solde même, et voulurent ser- 
vir à leurs dépens. 

Les trésors de Persée (2) et ceux de tant d'autres 
rois, que l'on porta continuellement à Rome, y firent 
cesser les tributs. Dans l'opulence publique et parti- 
culière, on eut la sagesse de ne point augmenter la 
paie de cinq onces de cuivre. 

Quoique sur cette paie on fit une déduction pour 
le blé, les habits et les armes, elle fut suffisante, parce 
qu'on n'enrôlait que les citoyens qui avaient un patri- 
moine. 

Marins ayant enrôlé des gens qui n'avaient rien, et 
son exemple ayant été suivi, César fut obligé d'aug- 
menter la paie. 

Cette augmentation ayant été continuée après la 
mort de César, on fut contraint, sous le consulat dt 
Hirtius et de Pansa, de rétablir les tributs. 



(1) Voyez Oroze, et Suétone, in Domît. Ils disent la même 
chose sons différentes expressions. J'ai fait ces réductions en 
onces de cuivre, afin que, pour m'entendre, on n'eût pas besoin 
de la connaissance des monnaies romaines. (M.) L'onne valait 
le douzième de la XimlQ romaine, soit 27 gr. 2. 

(2] Cicéron, De» Offices, liv. u. (M.) 



DE l'empire depuis antoi^in jusqu'à probus. 153 

La faiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter 
cette paie d'un quart, il fit une grande plaie à l'Etat, 
dont le malheur n'est pas que le luxe y règne, maia 
qu'il règne dans des conditions qui par la nature des 
choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique (1). 
Enfin, Caracalla ayant fait une nouvelle augmenta- 
tion, l'empire fut mis dans cet état que, ne pouvant 
subsister sans les soldats, il ne pouvait subsister avec 
eux (2). 

Caracalla, pour diminuer l'horreur du meurtre de 
Bon frère, le mit au rang des dieux. Et ce qu'il y a 
de singulier, c'est que cela lui fut exactement rendu 
par Macrin, qui, après l'avoir fait poignarder, voulant 
apaiser les soldats prétoriens, désespérés do la mort 
de ce prince qui leur avait tant donné, lui fit bâtir un 
temple, et y établit des prêtres flamines (3) en son 
honneur. 

Cela fit que sa mémoire ne fut pas flétrie (4), et 
que, le Sénat n'osant pas le juger, il ne fut pas mis 
au rang des tyrans comme Commode, qui ne le méri- 
tait pas plus que lui. 



(1) Dans des conditions sociales. On ne voit pas que la paie, 
même augmentée, des légionnaires leur permît de déployer un 
grand luxe. Letronne l'évalue à 57 centimes par jour (sous 
Domitien). 

(2) Dion évalue à soixante-dix millions de drachmes (un 
peu plus de soixante millions de francs) la paie totale des 
soldats de l'empire. (Voy. ci-dessus^ page 150, ligne 21.) Ce 
chiffre était-il tellement exorbitant dans un empire d'environ 
cent millions d'hommes ? Il ne semble pas que Rome ait 
péri principalement par l'exagération des dépenses mili- 
taires. 

(3) Flamines est le nom que portaient quinze prêtres romains 
attachés au culte de diverses divinités. L'étymologie du mot 
fiamen est incertaine. 

(4) .^lius Lampridius, in Vit Alexand, Severi. (M.) 



lo4 CHAPITRE XVI. 



De deux grands empereurs, Adrien et Sévère (1), 
l'un établit la discipline militaire, et l'autre la relâcha. 
Les effets répondirent très bien aux causes : les règnes 
qui suivirent celui d'Adrien furent heureux et tran- 
quilles; après Sévère, on vit régner toutes les hor* 
reurs. 

Les profusions de Caracalla envers les soldats 
avaient été immenses; et il avait très bien suivi le 
conseil que son père lui avait donné en mourant, 
d'enrichir les gens de guerre et de ne s'embarrasser 
pas des autres. 

Mais cette politique n'était guère bonne que pour 
un règne; car le successeur, ne pouvant plus faire les 
mêmes dépenses, était d'abord massacré par l'armée : 
de façon qu'on voyait toujours les empereurs sages 
mis à mort par les soldats, et les méchants par des 
conspirations ou des arrêts du Sénat. 

Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre 
avait laissé les citoyens exposés à leurs violences et à 
leurs rapines, cela ne pouvait non plus durer qu'un 
règne; car les soldats, à force de détruire, allaient 
jusqu'à s'ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc 
songer à rétablr la discipline militaire, entreprise 
qui coûtait toujours la vie à celui qui osait la 
tenter. 

Quand Caracalla eut été tué par les embûches de 
Macrin, les soldats, désespérés d'avoir perdu un 
prince qui donnait sans mesure, élurent Hélioga- 
bale (2); et quand ce dernier, qui, n'étant occupé 
que de ses sales voluptés, les laissait vivre à leur fan- 
taisie, ne put plus être souffert, ils le massacrèrent ; ils 

(1) Voyez V Abrégé de Xiphilin , Vie d'Adrien, et Hérodien, 
Vie de Sévère. (M." 

(2) Dans ce temps-là, tout le monde se croyait bon pour 
parvenir à l'empire. Voyez Dion, liv. Lxxix. (M.) 



r>E l'empire depuis antondt jusqu'à phobus. 155 

tuèrent de même Alexandre^ qui voulait rétablir la 
discipline et parlait de les punir (1). 

Ainsi un tyran qui ne s'assurait point la vie, mais 
le pouvoir de faire des crimes, périssait avec ce fu- 
neste avantage que celui qui voudrait faire mieux 
périrait après lui (2). 

Après Alexandre, on élut Maximin, qui fut le 
premier empereur d'une origine barbare. Sa taille 
gigantesque et la force de son corps l'avaient fait 
connaître. Il fut tué avec son fils par ses soldats. 
Les deux premiers Gordiens périrent en Afrique. 
Maxime , Balbin et le troisième Gordien furent 
massacrés. Philippe, qui avait fait tuer le jeune 
Gordien, fut tué lui-même avec son fils, et Dèce, qui 
fut élu en sa place, périt à son tour par la trahison de 
Gallus (3). 

Ce qu'on appelait l'empire romain dans ce siècle- 
là était une espèce de république irrégulière telle à 

(1) Voyez Lampridius. (M.) 

(2) L'édition originale contenait la note suivante : a Ces libé- 
ralités faites aux soldats venaient d'une pratique ancienne 
dans la République ; celui qui triomphait distribuait quelques 
deniers à chaque soldat, de l'argent pris sur les ennemis; c'était 
peu de chose. Dans ces guerres civiles, les soldats et le chef 
étant égalemsnt corrompus, ces dons devinrent immenses, quoi- 
qu'ils fussent pris sur les biens des citoyens, et les soldais 
voulaient un partage là oîi il n'y avait pas de butin. César, 
Octave, Antoine, donnèrent souvent jusqu'à cinq mille deniers 
aux simples soldats, le double au chef de file, aux autres à 
proportion : le denier romain valait dix asses ou dix livres de 
cuivre. 3 

(3) Casaubon remarque, sur VRisfoire Avgustale,qMe dang 
les cent soixante années qu'elle contient, il y eut soixante et dix 
personnes qui eurent justement ou injustement le titre de 
César : Adeo erant in illo principatu, queni tamea omnes mi- 
rantur, comitia imperii sempcr încerta! Ce qui fait bien voir la 
difEérence d-î ce gouvernement à celui de France, où ce royaume 



156 CHAPITRE XVI. 



peu près que raristocratie d'Alger, où la milice, qui a 
la puissance souveraine, fait et défait un magistrat 
qu'on appelle îe deyj et peut-être est-ce une règle 
assez générale que le gouvernement militaire est 
à certains égards plutôt républicain que monar- 
chique (1). 

Et qu'on ne dise pas que les soldats ne prenaient 
de partau gouvernement que parleur désobéissance et 
leurs révoltes ; les harangues que les empereurs leur 
faisaient ne furent-elles pas à la fin du genre de celles 
que les consuls et les tribuns avaient faites autrefois 
au peuple? Et, quoique les armées n'eussent pas un 
lieu particulier pour s'assembler, qu'elles ne se con- 
duisissent point par de certaines formes, qu'elles ne 
fussent pas ordinairement de sang-froid, délibérant 
peu et agissant beaucoup, ne disposaient-elles pas en 
souveraines de la fortune publique? Et qu'était 
ce qu'un empereur, que le ministre d'un gouver- 
nement violent, élu pour l'utilité particulière des 
soldats ? 

Quand l'armée associa à l'empire Philippe : 2), qui 
était préfet du prétoire du troisième Gordien, celui-ci 
demanda qu'on lui laissât le commandement entier, et 
il ne put l'obtenir ; il harangua l'armée pour que la 
puissance fût égale entre eux, et il ne l'obtint pas non 



n'a eu en douze cents ans de temps que soixante-trois rois. (M.) 
Casaubon (Isaac), célèbre érudit, né en 1559, mort en 1614 ; 
éditeur d'un grand nombre d'ouvrages anciens, entre autres de 
Historîœ Aiigustœ scrïptores^ 1603, in-4°. 

(1) Montesquieu donne ici une expression un peu paradoxalo 
à une observation juste au fond. Peut-être eût-il suffi de diro 
que, dans un pays li\Té à l'anarchie, l'armée, si elle reste la 
dernière force organisée, devient nécessairement prépondérante. 
2e fut le cas à Rome au iii« siècle après J.-C. 

(2) Voyez Jules Capitolin. (11.) • 



DE l'empire depuis antonin jusqu'à probus. 157 

plus; il supplia qu'on lui laissât le titre de César, et 
;on le lui refusa ; il demanda d'être préfet du prétoire, 
'n'.t on rejeta ses prières ; enfin il parla pour sa vie. 
L'armée, dans ses divers jugements, exerçait la 
magistrature suprême. 

Les barbares, au commencement inconnus aux 
Homains, ensuite seulement incommodes, leur étaient 
devenus redoutables. Par l'événement du monde le 
plus extraordinaire, Rome avait si bien anéanti tous 
les peuples que, lorsqu'elle fut vaincue elle-même, il 
sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour 
la détruire (1). 

Les princes des grands Etats ont ordinairement peu 
de pays voisins qui puissent être l'objet de leur ambi- 
tion ; s'il y en avait eu de tels, ils auraient été enve- 
loppés dans le cours de la conquête. Ls sont donc 
bornés par des mers, des montagnes et de vastes 
déserts que leur pauvreté fait mépriser. Aussi les 
Romains laissèrent-ils les Germains dans leurs forêts 
et les peuples du Nord dans leurs glaces ; et il s'y 
conserva, ou même il s'y forma des nations qui enfin 
les asservirent eux-mêmes. 

Sous le règne de Gallus, un grand nombre de 
nations qui se rendirent ensuite plus célèbres, ravagè- 
rent l'Europe ; et les Perses, ayant envahi la Syrie, ne 
quittèrent leurs conquêtes que pour conserve-r leur 
butin. 

Ces essaims de barbares qui sortirent autrefois du 
Nord ne paraissent plus aujourd'hui. Les violences des 
Romains avaient fait retirer les peuples du Midi au 
Nord; tandis que (2) la force qui les contenait subsista, 

(1) Expression emphatique d'une idée fausse. Rome n'avait 
jamais vaincu sérieusement les peuples qui à la fin envahirent 
l'Empire et le détruisirent. 

(2) Voyez note 1, page 36. 



158 CHAPITRE XVI. 



ils y restèrent ; quand elle fut affaiblie , ils se répan- 
dirent de toutes parts (1). La même chose arriva 
quelques siècles après. Les conquêtes de Charlemagne 
et ses tyrannies avaient une seconde foi 5 fait reculer 
les peuples du Midi au Xord; sitôt que cet empire fut 
affaibli, ils se portèrent une seconde fois du nord au 
Midi. Et si aujourd'hui un prince faisait en Europe 
les mêmes ravages, les nations repoussées dans le 
Nord, adossées aux limites de l'univers, y tiendraient 
ferme jusqu'au moment (2) qu'elles inonderaient et 
conquerraient l'Europe une troisième fois (3). 

L'affreux désordre qui était dans la succession à 
l'empire étant venu à son comble, on vit paraître, sur 
la fin du règne de Yalérien et pendant celui de 
Gallien, son fils, trente prétendants divers, quis'étant 
la plupart entre-dé truits, ayant eu un règne très court, 
furent nommés tyrans (4). 

Yalérien ayant été pris par les Perses, et Gallien, 
son fils, négligeant les affaires, les barbares péné- 
trèrent partout. L'empire se trouva dans cet état où 
il fut environ un siècle après en Occident (5); et il 

(1) On voit à quoi se réduit la fameuse question: Pourquoi 
le Nord n' est plus si peuplé qu'autrefois ? (M.) 

(2) Au moment que, au moment où, les deux tours sont cor- 
rects : Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire 
immortelle de Louis de Bourbon. (Bossuet.) 

(3) Les peuples ne se transportent pas tout entiers avec autant 
defacilité que Montesquieu le suppose. L'hypothèse qu'il expose 
ici est fort douteuse ; il est d'ailleurs probable et il est généra- 
lement admis de nos jours, qu'on a beaucoup exagéré le nombre 
des barbares qui envahirent l'Empire romain. 

(4) Tout pouvoir considéré comme illégitime était qualifié 
tyrannie, chez les Grecs et chez les Romains, fût-il même exercé 
avec douceur. 

(5) Cent cinquante ans après, sous Honorius, les barbares 
l'envahirent. (M.) 



DE l'empire depuis antondt jusqu'a probus. 15i> 

aurait dès lors été détruit sans un concours heureux 
de circonstances qui le relevèrent. 

Odenat, prince de Palmyre, allié des Romains, 
chassa les Perses, qui avaient envahi presque toute 
l'Asie ; la ville de Rome fit une armée de ses citoyens, 
qui écarta les barbares qui venaient la piller ; une 
armée innombrable de Scythes, qui passait la mer 
avec six mille vaisseaux, périt par les naufrages, la 
misère, la faim et sa grandeur même ; et, Gallien 
ayant été tué, Claude, Aurélien, Tacite et Probus, 
quatre grands hommes qui, par un grand bonheur, se 
succédèrent, rétablirent l'empire prêt à (1) périr. 

(1) Voyez ci-dessus, note 3, page 57. 



CHAPITRE XVn 



CHANGEMENT DANS L'ÉTAT. 



Pour prévenir les trahisons continuelles des soldats, 
les empereurs s'associèrent des personnes en qui ils 
avaient confiance; et Dioclétien, sous prétexte de la 
grandeur des affaires, régla qu'il j aurait toujours 
deux empereurs (1) et deux Césars. 11 jugea que les 
quatre principales armées étant occupées par ceux 
qui auraient part à l'empire, elles s'intimideraient les 
unes les autres; que les autres armées, n'étant pas 
assez fortes pour entreprendre de faire leur chef em- 
pereur , elles perdraient peu à peu la coutume d'élire (2) ; 
et qu'enfin, la dignité de César étant toujours subor- 
donnée, la puissance, partagée entre quatre pour la 
sûreté du gouvernement, ne serait pourtant dans toute 
son étendue qu'entre les mains de deux. 

Mais ce qui contint encore plus les gens de guerre, 
c'est que, les richesses des particuliers et la fortune 
publique ayant diminué, les empereurs ne purent plus 
leur faire des dons si considérables; de manière que 
la récompense ne fut plus proportionnée au danger 
de faire une nouvelle élection. 

D'ailleurs les préfets du prétoire, qui, pour le pou- 
voir et pour les fonctions, étaient à peu près comme 



(1) Lesquels reçurent le titre d'Augustes. 

(2) D'élire des empereurs comme au temps des Trente 
Tyrans. 



CHANGEMENT DANS L'lIAT. 161 



les grànds-vîzirs de ces temps-là, et faisaient à leur 
gré massacrer les empereurs pour se mettre en leur 
place (1), furent fort abaisses par Constantin, qui ne 
leur laissa que les fonctions civiles, et en fit quatre au 
lieu de deux. 

La vie des empereurs commença donc à être plus' 
assurée; ils purent mourir dans leur lit, et cela sembla 
avoir un peu adouci leurs mœurs; ils ne versèrent 
plus le sang avec tant de férocité. Mais, comme il 
fallait que ce pouvoir imTiense débordât quelque part, 
on vit un autre genre de tyrannie, mais plus sourde : 
ce ne furent plus des massacres, mais des jugements 
iniques, des formes de justice qui semblaient n'éloigner 
la mort que pour flétrir la vie; la cour fut gouvernée 
et gouverna par plus d'artifices, par des arts plus 
exquis (2), avec un plus grand silence; enfin, au lieu 
de cette hardiesse à concevoir une mauvaise action, et 
de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus 
régner que les vices des âmes faibles et des crimes 
réfléchis. 

11 s'établit un nouveau genre de corruption. Les 
premiers empereurs aimaient les plaisirs, ceux-ci la 
mollesse : ils se montrèrent moins aux gens de guerre; 
ils furent plus oisifs, plus livrés à leurs domes- 
tiques (3), plus attachés à leurs palais, et plus séparés 
de l'empire. 

Le poison de la Cour (4) augmenta sa force à me- 

(1) H faut ajouter que le principe monarchique d'hérédité 
dans une même famille, très respe«3té chez les Turcs, même par 
les grands-vizirs, était à peu près inconnu des Romains. 

(2) Par des moyens plus recherchés {exquisîtus^ d'exquîrere). 

(3) Aux gens de leur maison, non pas seulement à leurs 
Berviteurs, mais à tout ce qui les approchait dans l'intimité. 

(4) Voyez ce que les auteurs nous disent de la Cour de 
Constantin, de Valens, etc. (M.) 



Ï62 CHAPITtlE XVII. 



sure qu'il fut plus séparé (1) : on ne dit rien, on in- 
sinua tout; les grandes réputations furent toutes atta- 
quées; et les ministres et les officiers de guerre furent 
mis sans cesse à la discrétion de cette sorte de gens 
qui ne peuvent servir l'Etat, ni souffrir qu'on le serve 
avec gloire. 

Enfin cette affabilité des premiers empereurs, qui 
seule pouvait leur donner le moyen de connaître leurs 
affaires, fut entièrement bannie; le prince ne sut plus 
rien que sur le rapport de quelques confidents, qui, 
toujours de concert, souvent même lorsqu'ils semblaient 
être d'opinion contraire, ne faisaient auprès de lui que 
l'office d'un seyl. 

Le séjour de plusieurs empereurs en Asie et leur 
perpétuelle rivalité avec les rois de Perse firent qu'ils 
voulurent être adorés comme eux; et Dioclétien, d'au- 
tres disent Galère, l'ordonna par un édit. 

Ce faste et cette pompe asiatique s'établissant , 
les yeux s'y accoutumèrent d'abord ; et lorsque 
Julien voulut mettre de la simplicité et de la 
modestie dans ses manières , on appela oubli de la 
dignité ce qui n'était que la mémoire des anciennes 
mœurs. 

Quoique depuis Marc-Aurèle il y eût eu plusieurs 
empereurs, il n'y avait eu qu'un empire ; et, l'autorité 
ie tous étant reconnue dans les provinces, c'était une 
puissance unique exercée par plusieurs. 

Mais Galère (2) et Constance- Chlore n'ayant pu 
s'accorder, ils partagèrent réellement l'empire ; et par 
cet exemple, qui fut dans la suite suivi par Constantin, 
qui prit le plan de Galère et non pas celui de Dioclé- 

(1) C'est-à-dire à mesure que la Cour elle-même fut plus 
isolée. L'expression manque de clarté ; le poison de la Cour, oe 
sont les courtisans qui empoisonnent l'esprit du prince. 

(5) Voyez Oroze, liv. vu, et Aurelius Victor. (M.) 



'-'. 



CHAXGEMEÎs'T DANS L ETAT. 163 



tien, il s'introduisit une coutume qui fut moins un 
changement qu'une révolution. 

De plus, l'envie qu'eut Constantin de faire une ville 
nouvelle, la vanité de lui donner son nom, le détermi- 
nèrent à porter en Orient le siège de l'empire. Quoi- 
que l'enceinte de Rome ne fût pas à beaucoup près 
si grande qu'elle est à présent, les faubourgs en 
étaient prodigieusement étendus (1) : l'Italie, pleine 
de maisons de plaisance, n'était proprement que le jar- 
din de Rome : les laboureurs étaient en Sicile, en 
Afrique (2), en Egypte ; et les jardiniers en Italie ; 
les terres n'étaient presque cultivées que parles escla- 
ves des citoyens romains. Mais, lorsque le siècre de 
l'empire fut établi en Orient, Rome presque entière y 
passa ; les grands y menèrent leurs esclaves, c'est-à- 
dire presque tout le peuple ; et l'Italie fut privée de 
ses habitants. 

Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l'an- 
cienne, Constantin voulut qu'on y distribuât aussi du 
blé, at ordonna que celui d'Egypte serait envoyé à 
Constantinople, et celui de l'Afrique à Rome ; ce qui, 
me semble, n'était pas fort sensé. 

Dans le temps de la République, le peuple romain, 
souverain de tous les autres, devait naturellement avoir 
part aux tributs ; cela fit que le Sénat lui vendit 
d'abord du blé à bas prix, et ensuite le lui donna 
pour rien. Lorsque le gouvernement fut devenu mo- 
i3karchique, cela subsista contre les principes de la 

(1) Exspatiantîa tecta multas addidere urbes, dit Pline, ffist 
nat, liv. III. (M.) 

(2) On portait autrefois d'Italie, dit Tacite, du blé dans 
les provinces reculées, et elle n'est pas encore stérile ; mais 
nous cultivons plutôt l'Afrique et l'Egypte, et nous aimons 
mieux exposer aux accidents la vie du peuple romain. (AnnaL 
liv. xu.)(M.) 



164 CHAPITRE X7II. 



monarcliie : on laissait cet abus à cause des inconvé- 
nients qu'il y aurait eu à le changer. Miis Constantin, 
fondant une "^dlle nouvelle, l'y établit sans aucune 
bonne raison. 

Lorsque Auguste eut conquis l'Egypte, il apporta à 
Rome le trésor des Ptolomées ; cela y fît à peu près la 
même révolution que la découverte des Indes a faite 
depuis en Europe, et que de certains systèmes (1) ont 
faite de nos jours : les fonds doublèrent de prix -À 
Rome (2) ; et, comme Rome continua d'attirer à elle 
les richesses d'Alexandrie, qui recevait elle-même 
celles de l'Afrique et de l'Orient, l'or et l'argent devin- 
rent très communs en Europe ; ce qui mit les peuples 
en état de payer des impôts très considérables en 
espèces. 

Mais, lorsque l'empire eut été divisé, ces richesses 
allèrent à Constantinople. On sait d'ailleurs que les 
mines d'Allemagne (3; n'étaient point encore ouver- 
tes (4j : qu'il y en avait très peu en Italie [5) et dans 
les Gaules ; que, depuis les Carthaginois, les mines 

(1) Allusion au système de Law. Dans l'édition originale : 
c de certains systèmes ridicules i>. 

(2) Suétone, in Augusto ; Oroze, liv. vr. Rome avait eu sou- 
vent de ces révolutions. J'ai dit que les trésors de Macédoine 
qu'on y apporta avaient fait cesser tous les tributs. (Cicéron , 
Des Offices, liv. ii.) (M.) 

(3) lifns l'édition de 1748, «les mines d'Angleterre. 2> Dans 
l'édition de 1734, «les mines d'Allemagne, d La note suivante, de 
Montesquieu^ semble indiquer que tel est bien le véritable texte 
et que l'autre leçon est fautive. 

(4) Tacite, De Moribus Germanorum, le dit formellement. 
On sait d'ailleurs à peu près l'époque de l'ouverture de la plu- 
part des mines d'Allemagne. Voyez Thomas Sesreiberus sur 
l'origine des mines du Hartz. On croit celles de Saxe moina 
anciennes. (M.) 

(5) Voyez Pline, liv. xxxvn, art. 77. (M.) 



CEAi^GEMENT DANS L ETAT. 165 

d'Espagne (1) n'étaient guère plus travaillées, ou da 
moins n'étaient plus si riches : l'Italie, qui n'avait 
plus que des jardins abandonnés^ ne pouvait par aucun 
moyen attirer l'argent de l'Orient, pendant que l'Oc- 
cident, pour avoir de ses marchandises, y envoyait le 
sien. L'or et l'argent devinrent donc extrêmement 
rares en Europe ; mais les empereurs y voulurent exi- 
ger les mêmes tributs, ce qui perdit tout. 

Lorsque le gouvernement a une forme depuis louer" 
temps établie, et que les choses se sont mises dans une 
certaine situation, il est presque toujours de la pru- 
dence de les y laisser, parce que les raisons souvent 
compliquées et inconnues qui font qu'un pareil Etat 
a subsisté font qu'il se maintiendra encore ; mais, quand 
on change le système total, on ne peut remédier qu'aux 
inconvénients qui se présententdans la théorie, et on 
en laisse d'autres que la pratique seule peut faire 
découvrir (2). 

Ainsi, quoique l'empire ne fût déjà que trop grand, 
la division qu'on en fît le ruina, parce que toutes les 
parties de ce grand corps, depuis longtemps ensemble, 
s'étaient pour ainsi dire ajustées pour y rester et 
dépendre les unes des autres (3). 

Constantin (4), après avoir affaibli la capitale, 

(1) Les Carthaginois, dit Diodore, surent très bien l'art d'en 
profiter, et les Romains celui d'empêcher que les autres n'en 
profitassent. (M.) 

(2) La véritable sagesse consisterait peut-être à adopter une 
voie moyenne entre la routine et l'utopie ; mais il faut savoir la 

trouver et la suivre. 

(3) Il est possible que la fondation de Constantinople ait af- 
faibli Rome, mais il est certain'que Rome n'eût pas moins péri un 
peu plus tard, si l'on n'eût pas fondé Constantinople. Enfin c'est 
dans les murs de cette ville que l'Empire se prolongea mille 
Années au delà des invasions barbares. 

(4) Dana ce qu'on dit de Constantin, on ne choque point les 



166 CHAPITRE XYII. 



frappa un antre conp sur les frontières ; il ôta les le* 
gionsqui étaient sur le bord des grands fleuves, et les 
dispersa dans les provinces; ce qui produisit deux 
maux: l'un que la barrière qui contenait tant de na- 
tions fut ôtée, et l'autre que les soldats vécurent et 
s'amollirent dans le cirque (1) et dans les théâtres (2). 

Lorsque Constantius envoya Julien dans les Gaules, 
il trouva que cinquante villes le long du Rhin (3) 
avaient été prises par les Barbares; que les provinces 
avaient été saccagées; qu'il n'y avait plus que l'ombre 
d'une armée romaine que le seul nom des ennemis 
faisait fuir. 

Ce prince, par sa sagesse, sa constance, son éco- 
nomie, sa conduite, sa valeur et une suite continuelle 
d'actions héroïques, rechassa les Barbares (4); et la 
terreur de son nom les contint tant qu'il vécut (5). 

La brièveté des règnes, les divers partis politiques, 
les différentes religions, les sectes particulières de ces 
religions ont fait que le caractère des empereurs est venu 
à nous extrêmement défiguré. Je n'en donnerai que 

auteurs ecclésiastiques, qui déclarent qu'ils n'entendent parler 
que des actions de ce prince qui ont du rapport à la piété, et 
non de celles qui en ont au gouvernement de l'Etat. (Eusèbe^ 
Vie de Constantin, liv. i, chap. 9 ; Socrate, liv. i, chap. 1.) (M.) 

(1) Zozime, liv. viii. (M.) 

(2) Depuis l'établissement du christianisme, les comtata 
des gladiateurs devinrent rares. Constantin défendit d'en don- 
ner. Ils furent entièrement abolis sous Honorius, comme il 
paraît par Théodoret et Othon de Frisingue. Les Romains ne 
retinrent de leurs anciens spectacles que ce qui pouvait affaibli: 
les courages et servait d'attrait à la volupté. (M.) 

(3) Ammien Marcellin, liv. xvi, xvii et xviii. (M.) 

(4) Id. Ibid. (M.) 

(5) Voyez le magnifique éloge qu'Ammien Marcellin fait de 
ce prince (liv.xxv). Voyez au-si les fragments de l'Histoire d# 
Jean d'Antioche. (M.) 



CHANGEMENT DANS L ETAT. 167 

deux exemples : cet Alexandre, si lâche dans HércK 
dien (1), paraît plein de courage dansLampridius(2); 
ce Gratien , tant loué par les orthodoxes , Philo- 
storgue (3) le compare à Néron. 

Yalentinien sentit plus que personne la nécessité 
de l'ancien plan ; il employa toute sa vie à fortifier 
les bords du Rhin, à y faire des levées, y bâtir des 
châteaux, y placer des troupes, leur donner le moyen 
d*y subsister. Mais il arriva dans le monde un événe- 
ment qui détermina Yalens, son frère, à ouvrir le 
Danube, et eutd'effroyalles suites. 

Dans le pays qui est entre les Palus-Méotides, les 
montagnes du Caucase et la mer Caspienne, il y avait 
plusieurs peuples qui étaient la plupart de la nation 
des Huns, ou de celle des Alains; leurs terres étaient 
extrêmement fertiles; ils aimaient la guerre et le bri- 
gandage; ils étaient presque toujours à cheval ou sur 
leurs chariots, et erraient dans le pays où ils étaient 
enfermés ; ils faisaient bien quelques ravages sur les 
frontières de Perse et d'Arménie, mais on gardait 
aisément les portes Caspiennes (4), et ils pouvf.i?nt 
difficilement pénétrer dans la Perse par ailleu s. 
Comme ils n'imaginaient point qu'il fût possible de 



(1) Hérodien a écrit en grec Thistoire de l'Empire romaiD 
depuis la mort de Marc-Aurèle jusqu'au commencement du 
règne de Gordien III (180 à 238 ap. J.-C). 

(2) Lampridius (J^lius) a écrit en latin, sous Dioclétien et 
Constance Chlore, les Vies de Commode, d'Héliogabale et 
d'Alexandre Sévère. 

(3) Philostorgue, arien zélé, vivait à Constantinople au 
IV* siècle ; il a écrit en grec une Histoire de V Église d« 
l'avènement de Constantin à la mort d'Honorius. 

(4) On donnait ce nom à plusieurs défilés qui traversent les 
Monts-Caspiens (aujourd'hui Elburz), au sud et au sud-ouest de- 
là mer Caspienne. 



168 CHAPITRE XYII. 



traverser les Palus-!M éotides (1), ils ne connaissaient 
pas les Romains ; et, pendant que d'autres Barbares 
ravageaient l'empire, ils restaient dans les limites que 
leur ignorance leur avait données. 

Quelques-uns (2) ont dit que le limon queleTanaïs 
avait apporté avait formé une espèce de croûte sur le 
Bosphore Cimmërien sur laquelle ils avaient passé; 
d'autres (3), que deux jeunes Scythes, poursuivant 
une biche qui traversa ce bras de mer, le traversèrent 
aussi. Bs furent étonnés de voir un nouveau monde; 
et, retournant dans l'ancien, ils apprirent à leurs com- 
patriotes (4) les nouvelles terres, et si j'ose me servir 
de es terme, les Indes qu'ils avaient découvertes. 

D'abord des corps innombrables de Huns passèrent, 
et, rencontrant les Goths les premiers, ils les chas- 
sèrent devant eux. B semblait que ces nations se pré- 
cipitassent les unes sur les autres, et que l'Asie, pour 
peser sur l'Europe, eût acquis un nouveau poids. 

Les Goths, effrayés, se présentèrent sur les bords 
du Danube, et, les mains jointes, demandèrent une 
retraite. Les flatteurs de Valens (5) saisirent cette 
occasion, et la lui représentèrent comme une conquête 
heureuse d'un nouveau peuple qui venait défendre 
l'empire et l'enrichir. 

Valens ordonna qu'ils passeraient sans armes (6); 
mais pour de l'argent ses officiers leur en laissèrent 



(1) Procope, Histoire mêlée. (M.) 

(2) Zozime, Hv. iv. (M.) 

(3) Joinandès, De Echus Geticis; Hist mêlée de Pro- 
-copc. (M.) 

(4) Voyez Sozomène^ liv. vi. (M.) 

(5) Ammien MarceHin, liv. xxix. (M.) 

(6) De ceux qui avaient reçu ces ordres, celui-ci conçut un 
«raour infâiue, celui-là fut épris de la beauté d'une femme bar- 
tare; les autres furent corrompus par des présents. des habits do 



CHANGEMENT DANS L'ÉTAT. 169 



tant qu'ils voulurent. Il leur fit distribuer des terres ; 
mais, à la différence des Huns, les Goths (1) n'en 
cultivaient point : on les priva même du blé qu'on 
leur avait promis; ils mouraient de faim, et ils étaient 
au milieu d'un pays riche; ils étaient armés, et on 
leur faisait des injustices. Ils ravagèrent tout depuis 
le Danube jusqu'au Bosphore, exterminèrent Valens 
et son armée, et ne repassèrent le Danube que pour 
abandonner l'affreuse solitude qu'ils avaient faite (2), 

lin et des couvertures bordées de franges ; on n'eut d'autre soin 
que de remplir sa maison d'esclaves et ses fermes de bétail. 
{Eist de Dexippe.) (M.) 

(1) Voyez V Histoire Gothique de Priscus, où cette difEérence 
est bien établie. (M.) 

On demandera peut-être comment des nations qui ne culti- 
vaient point les terres, pouvaient devenir si puissantes, tandis 
que celles de l'Amérique sont si petites? C'est que les peuples 
pasteurs ont une subsistance bien plus assurée que les peuples 
chasseurs. 

n paraît par Ammien Marcellin que les Huns, dans leur pre- 
mière demeure, ne labouraient point les champs; ils ne vivaient 
que de leurs troupeaux dans un pays abondant en pâturages et 
arrosé par quantité de fleuves, comme font encore aujourd'hui 
les petits Tartares qui habitent une partie du même pays. Il y 
a apparence que ces peuples, depuis leur départ, ayant habité 
des lieux moins propres à la nourriture des troupeaux, com- 
laencèrent à cultiver les terres. (M.) 

(2) Voyez Zozime,liv.iv. Voyez aussi Dexippe àdkU^V Extrait 
dès Àmhiisadûs de Ççastantin Porphyrogénète. (M.) 



CHAPITRE XYin 



HOUYELLES MAXIMES PUISES PAR LES ROMAINS. 



Quelquefois la lâcheté des empereurs, souvent la 
faiblesse de l'empire^ firent que l'on chercha à apaiser 
par de l'argent les peuples qui menaçaient d'en- 
vahir (1). Mais la paix ne peut point s'acheter, parce 
que celui qui l'a vendue n'en est que plus en état de 
la faire acheter encore. 

Il vaut mieux courir le risque de faire une guerre 
malheureuse que de donner de l'argent pour avoir la 
paix ; car on respecte toujours un prince lorsqu'on 
sait qu'on ne le vaincra qu'après une longue résis- 
tance. 

D'ailleurs ces sortes de gratifications se chan- 
geaient en tributs, et, libres au commencement, 
devenaient nécessaires ; elles furent regardées comme 
des droits acquis; et, lorsqu'un empereur les refusa à 
quelques peuples, ou voulut donner moins, ils de- 
vinrent de mortels ennemis. Entre mille exemples, 
l'armée que Julien (2) mena contre les Perses fut 
poursuivie dans sa retraite par des Arabes à qui il 
avait refusé le tribut accoutumé; et d'aboi d après, 
sous Tempire de Yalentinien, les Allemands, à qui on 
avait offert des présents moins considérables qu'à l'or- 
dinaire,s'en indignèrent; et ces peuples du Nord, déjà 

(1) On donna d'abord tout aux soldats ; ensuite on donn» 
tout aux ennemis. (M.) 

(2) Ammien Marcellin, liv. xxv. (M.) 



NOUVELLES MAXIMES PRISES PAR LES ROMAINS. 171 

gouvernés par le point d'honneur, se vengèrent de 
cette insulte prétendue par une cruelle guerre. 

Toutes ces nations qui entouraient l'empire en 
Europe et en Asie absorbèrent peu à peu les ricbesseg 
des Romains \) ; et, comme ils s'étaient agrandis 
parce que l'or et l'argent de tous les rois était porté 
chez eux (2), ils s'affaiblirent parce que leur or et leur 
argent fut porté chez les autres. 

Les fautes que font les hommes d'Etat ne sont pas 
toujours libres ; souvent ce sont des suites nécessaires 
de la situation où l'on est ; et les inconvénients ont 
fait naître les inconvénients. 

La milice, comme on a déjà vu, était devenue trè=5 
à charge à l'Etat : les soldats avaient trois sortes 
d'avantages : la paie ordinaire, la récompense après 
le service, et les libéralités d'accident, qui devenaient 
très souvent des droits pour des gens qui avaient le 
peuple et le prince entre leurs mains. 

L'impuissance où l'on se trouva de payer ces 
charges fit que l'on prit une milice moins chère. On 
fit des traités avec des nations barbares, qui n'avaient 
ni le luxe des soldats romains, ni le même esprit, ni 
les mêmes prétentions. 

Il y avait une autre commodité à cela : comme les 
barbares tombaient tout à coup sur un pays, n'y ayant 



(1) Ammien Marcellin, liv. xxvi. (M.) 

(2) a Vous voulez des richesses, disait un empereur à son 
armée qui murmurait, voilà le pays des Perses, allons en cher« 
cher ; croyez-moi, de tant de trésors que possédait la Républi- 
que romaine, il ne reste plus rien ; et le mal vient de ceux qui 
ont appris aux princes à acheter la paix des barbares. Nos 
finances sont épuisées, nos villes détruites, nos provinces rui- 
nées. Un empereur qui ne connaît d'autres biens que ceux de 
l'âme, n'a pas honte d'avouer une pauvreté honnête. > (Ammien 
Marcellin, liv. xxiv.) (M.) 



172 CHAPITRE xvni. 



point chez eux de préparatifs (1) après la résolution 
de partir, il était difficile de faire des levées à temps 
dans les provinces. On prenait donc un autre corps 
de barbares, toujours prêt à recevoir de l'argent, à 
piller et à se battre. On était servi pour le moment; 
mais dans la suite, on avait autant de peine à réduire 
les auxiliaires que les ennemis. 

Les premiers Eomains ne mettaient point dans leurs 
armées un plus grand nombre de troupes auxiliaires 
que de romaines (2); et, quoique leurs alliés fussent 
proprement des sujets, ils ne voulaient point avoir 
pour sujets des peuples plus belliqueux qu'eux-mêmes. 

Mais, dans les derniers temps, non seulement ils 
n'observèrent pas cette proportion des troupes auxi- 
liaires , mais même ils remplirent de soldats bar- 
bares les corps de troupes nationales. 

Ainsi ils établissaient des usages tout contraires à 
ceux qui les avaient rendus maîtres de tout ; et, comme 
autrefois leur politique constante fut de se réserver 
l'art militaire et d'en priver tous leurs voisins, ils le 
détruisaient pour lors chez eux et l'établissaient chez 
les autres. 

Voici en un mot l'histoire des Romains : ils vain- 
quirent tous les peuples par leurs maximes ; mais, 
lorsqu'ils y furent parvenus, leur République ne put 
subsister; il fallut changer de gouvernement; et des 
maximes contraires aux premières, employées dans 
ce gouvernement nouveau, firent tomber leur gran- 
deur. 

Ce n'est pas la fortune qui domine le monde; on peut 

(1) Parce qu'ils n'avaient besoin de faire aucuns prépara- 
tifs, une fois que la résolution de partir était prise. 

(2) C'est une observation de Végèce ; et il paraît par Tite 
Live que si le nombre des auxiliaires excéda quelquefois, ce 
fut de bien peu. (M.) 



NOUVELLES MAXIMES P?JSES PAR LES ROMAINS. 173 

le demander aux Bomains, qui eurent une suite con- 
tinuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur 
un certain plan, et une suite non interrompue de 
revers lorsqu'ils se conduisirent sur un autre. Il y a 
des causes générales, soit morales, soit physiques, qui 
agissent dans chaque monarchie, Félèvent, la main- 
tiennent, ou la précipitent; tous les accidents sont sou- 
mis h ces causes; et si le hasard d'une bnfaille, c'est-à- 
dire une cause particulière, a ruiné un Etat, ily avait 
une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr 
par une seule bataille : eu un mot l'allure principale 
entraîne avec elle tous les accidents particuliers (1). 
Nous voyons que, depuis près de deux siècles, les 
troupes de terre de Danemark ont presque toujours 
été battues par celles de Suède; il faut qu'indépen- 
damment du courage des deux nations et du sort des 
armes, il y ait dans le gouvernement danois, militaire 
ou civil, un vice intérieur qui ait produit cet effet; et 
je ne le crois point difficile à découvrir (2j. 

(1) Encore qu'à ne regarder que les rencontres particulières, 
la fortune semble seule décider de l'établissement et de la 
ruine des empires ; à tout prendre, il en arrire comme dans le 
jeu, où le plus habile l'emporte à la longue. En effet, dans ce 
jeu sanglant où les peuples ont disputé de l'empire et de la 
puissance, qui a prévu de plus loin, qui s'est le plus appliqué , 
qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux , et enfin 
qui a su le mieux ou pousser ou se ménager, suivant la ren- 
contre, à la fin a eu l'avantage et a fait servir la fortune 
Pûême à ses desseins. (Bossuet). 

(2) Jusqu'en 1665 le gouvernement danois était une oli- 
garchie désordonnée, la royauté était élective et impuissante. 
Des hommes tels que Gustave Wasa et Gustave-Adolphe devaient 
avoir facilement raison d'un pays ma' gouverné. Après la révo- 
lution de 1665, qui mit tout le pouvoir aux mams du roi, le 
Danemark ne fut pas beaucoup plus heureux contre la Suède, 
mais il est vrai que son adversaire était Charles XII. 



174 CHAPITRE XTIII. 



Enfin les Eomains perdirent leur discipline mili- 
taire; ils abandonnèrent jusqu'à leurs propres armes. 
Végèce (1) dit que, les soldats les trouvant trop 
pesantes, ils obtinrent de l'empereur Gratien de quit- 
ter leur cuirasse et ensuite leur casque ; de façon qu'ex- 
posés aux coups sans défense, ils ne songèrent plus 
qu'à fuir. 

Il ajoute qu'ils avaient perdu la coutume de fortifier 
leur camp, et que, par cette négligence, leurs armées 
furent enlevées par la cavalerie des barbares. 

La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers 
Romains; elle ne faisait que la onzième partie de la 
légion, et très souvent moins; et ce qu'il y a d'extraor- 
dinaire, ils en avaient beaucoup moins que nous, qui 
avons tant de sièges à faire où la cavalerie est peu 
utile. Quand les Romains furent dans la décadence, 
ils n'eurent presque plus que de la cavalerie. R me 
semble que plus une nation se rend savante dans l'art 
militaire, plus elle agit par son infanterie ;et que moins 
elle le connaît, plus elle multiplie sa cavalerie : c'est 
que, sans la discipline, l'infanterie, pesante ou légère, 
n'est rien ; au lieu que la cavalerie va toujours, dans 
son désordre même (2). L'action de celle-ci consiste 
plus dans son impétuosité et un certain choc; celle de 
l'autre, dans sa résistance et une certaine immobilité; 
c'est plutôt une réaction qu'une action. Enfin la force 
de la cavalerie est momentanée; l'infanterie agit pins 
longtemps ; mais il faut de la discipline pour qu'elle 
puisse agir longtemps. 

Les Romains parvinrent à commander à tous les 

(1) De Re militari^ liv. i, chap. 20. (M.) 

(^2) La cavalerie tartare, sans observer aucune de nos maxi- 
mes militaires, a fait dans tous les temps de grandes choses. 
Vovez les Relations, et surtout celle de la dernière conquête 
de U Chine. (M.) 



NOUVELLES ilAXIMES PRISES PAR LES ROMAINS. 175 

peuples, non seulement par Tart de la guerre, mais 
aussi par leur prudence, leur sagesse, leur constance, 
leur amour pour la gloire et pour la patrie. Lorsque, 
sous les empereurs, toutes ces vertus s'évanouirent, 
l'art militaire leur resta, avec lequel, malgré la faiblesse 
de la tyrannie de leurs princes, ils conservèrent ce 
qu'ils avaient acquis; mais, lorsque la corruption se 
mit dans la milice même, ils devinrent la proie de tous 
les peuples. 

Un empire fondé par les armes a besoin de se sou- 
tenir par les armes. Mais comme, lorsqu'un Etat est 
dans le trouble, on n'imagine pas comment il peut en 
sortir; de même, lorsqu'il est en paix et qu'on res- 
pecte sa puissance, il ne vient point dans l'esprit com- 
ment cela peut changer; il néglige donc lu milice, 
dont il croit n'avoir rien à espérer et tout à craindre, 
et souvent même il chercbe à l'affaiblir. 

C'était une règle inviolable des premiers Romains 
que quiconque avait abandonné son poste, ou laissé 
ses armes dans le combat, était puni de mort. Julien 
et Valentinien avaient à cet égard rétabli les an- 
ciennes peines. Mais les barbares pris à la solde des 
Romains (1), accoutumés à fa ire la guerre comme la font 
aujourd'hui les Tartares, à fuir pour combattre encore, 
à chercher le pillage plus que l'honneur, étaient 
incapables d'une pareille discipline. 

Telle était la discipline des premiers Romains qu'on 
y avait vu des généraux condamner à mourir leurs 
enfants pour avoir sans leur ordre gagné la victoire ; 
mais, quand ils furent mêlés parmi les barbares, ils 

(1) Us ne voulaient pas s'assujettir aux travaux des soldats 
romains. Voyez Ammien Marcellin (liv. xviii), qui dit comme 
une chose extraordinaire qu'ils s'y soumirent en une occasion, 
pour plaire à Julien, qui voulait mettre des places en état de 
défense. (M.) 



176 c'iAPiTP.E xvm. 



y contractèrent un esprit d'indépendance qui faisait 
le caractère de ceo nations ; et si l'on lit les guerres 
de Bélisaire contre les Goths, on verra un général 
presque toujours désobéi par ses officiers (1). 

Sjlla et Sertorius, dans la fureur des guerres civiles, 
aimaient mieux périr que de faire quelque chose dont 
Mithridate pût tirer avantage ; mais, dans les temps 
qui suivirent, dès qu'un ministre (2) ou quelque grand 
crut qu'il importait à son avarice, à sa vengeance, à 
son ambition, de faire entrer les barbares dans l'em- 
pire, il le leur donna d'abord à ravager. 

Il n'y a point d'Etat où l'on ait plus besoin de tri- 
buts que dans ceux qui s'affaiblissent : de sorte que 
l'on est obligé d'augmenter les charges à mesure que 
l'on est moins en état de les porter (3) : bientôt, dans 
les provinces romaines, les tributs devinrent intolé- 
rables. 

Il faut lire dans Salvien (4) les horribles exactions 
que l'on faisait sur les peuples. Les citoyens, pour- 

(1) Désobéir, comme obéir , quoique verbe neutre, a un parti- 
cipe passif. 

Eh bien! est-il puni? 
— n ne l'est pas encore. — Je suis désobéi. 

(Voltaire, Oreste, Y, 4.) 

(2) Cela n'était pas étonnant dans ce mélange avec des 
nations qui avaient été errantes, qui ne connaissaieiii point 
de patrie, et où souvent des corps entiers de troupes se joi- 
gnaient à l'ennemi qui les avait vaincus contre leur nation 
même. Voyez dans Procope ce que c'était que les Goths sous 
Vitigès. (M.) 

(3) Le premier on se rapporte aux gouvernants, le second 
eux sujets: ce qui jette un peu d'ambiguïté dans la phrase. 

(4) Voyez tout le v* livre De Guhemaiione Dei. Voyez aussi, 
dans l'ambassade écrite par Priscus, le discours d'un Romain 
établi parmi les Huns, sur sa félicité dans ce pays-là. (M.) 



NOUVELLES MAXIMES PEISES PAK LES ROMAINS. 177 

snmspar les traitants, n'avaient d'autre ressource que 
de se réfuo;ier chez les barbares, ou de donner leur 
liberté au premier qui la voulait prendre. 

Ceci servira à expliquer dans notre histoire fran- 
çaise cette patience avec laquelle les Gaulois souffri- 
rent la révolution qui devait établir cette différence 
accablante entre une nation noble et une nation 
roturière (1). Les barbares, en rendant tant de citoyens 
esclaves de la glèbe, c'est-à-dire du champ auquel ils 
étaient attachés, n'introduisirent guère rien qui n'eût 
été plus cruellement exercé avant eux (2), 



(1) Montesquieu (plus mesuré et plus juste dans V Esprit des 
Lois, xx^ 10), incline ici vers l'erreur de Boulainvilliers, qui pré- 
tendait qu'après la conquête de la Gaule par les Barbares^ tous 
les nobles furent des Francs et tous les Gaulois devinrent serfs 
ou roturiers. Dans l'édition originale de 1734 la phrase de 
Montesquieu se prolonge ainsi : Entre une nation noble et une 
nation roturière, une nation qui se réservait la liberté et l'exer- 
cice des armes ; et une autre destinée par la loi de la servitude 
à cultiver les champs auxquels chaque particulier devait être 
attaché pour jamais 

(2) Voyez encore Salvien, liv. V, et les lois du Code et du 
Digeste là-dessus. (M.) 



CHAPITRE XIX 

1. GRANDEUR d' ATTILA. — 2. CAUSE DE L'ETA- 
BLISSEMENT DES BARBARES. — 3. RAISONS POUR- 
QUOI l'empire d'occident FUT LE PREMIER 
ABATTU. 



Comme dans le temps que l'empire s'affaiblissait, 
la religion chrétienne s'établissait (1), les ch^-étiens 
reprochaient aux païens cette décadence, et ceux-ci 
en demandaient compte à la religion chrétienne. Les 
chrétiens (2) disaient que Dioclétien avait perdu 
l'empire en s'associant trois collègues, parce que 
chaque empereur voulait faire d'aussi grandes dépenses 
et entretenir d'aussi fortes armées que s'il avait été 
seul ; que par là, le nombre de ceux qui recevaient 
n'étant pus proportionné au nombre de ceux qui 
donnaient, les charges devinrent si grandes que les 
terres furent abandonnées par les laboureurs, et se 
changèrent en forêts. Les païens, au contraire, ne 
cessaient de crier contre un culte nouveau, inouï 
jusqu'alors ; et, comme autrefois dans Rome fleuris- 
sante (3) on attribuait les débordements du Tibre et 



(1) Dans le sens du latin stahilîre, c'est-à-dire consolidait 
son empire. 

(2) Lactance^ De la Mort des Persécuteurs. (M.) 

(3) Aujourd'hui ^eunV, dans le sens figuré, fait à l'imparfait 
florissait et au participe Y>vésent Jlorissant. Cette distinction, un 
peu arbitraire, est déjà faite par Vaugelas ; mais elle n'a été 
régulièrement observée que dans notre siècle. 



GRA^'DEUR D'ATTILA, ETC. 1V9 

les autres effets de la nature à la colère des dieux, 
de même dans Home mourante un imputait les mal- 
heurs à un nouveau culte et au renversement des an- 
ciens autels. 

Ce fut le préfet Sjmmaque (1) qui, dans une lettre 
écrite (2) aux empereurs au sujet de l'autel de la Vic- 
toire, fit le plus valoir contre la religion chrétienne 
des raisons populaires et par conséquent très capables 
de séduire. 

Quelle chose peut mieux nous conduire à la con- 
naissance des dieux, disait-il, que l'expérience de nos 
prospérités passées ? Nous devons être fidèles à tant 
de siècles, et suivre nos pères, qui ont suivi si heu- 
reusement les leurs. Pensez que Rome vous parle et 
vous dit : d Grands princes, pères de la patrie, res- 
€ pectez mes années pendant lesquelles j'ai toujours 
« observé les cérémonies de mes ancêtres : ce culte 
c a soumis l'univers à mes lois ; c'est par là qu'An- 
f nibal a été repoussé de mes murailles, et que les 
« Gaulois l'ont été du Capitole d. C'est pour les 
dieux de la patrie que nous demandons la paix, nous 
la demandons pour les dieux indigètes (3) mous n'en- 
trons point dans des disputes qui ne conviennent 
qu'à des gens oisifs, et nous voulons ofifrir des priè- 
res et non pas des combats (4). » 

(1) Quintus Aurelius Symmachus, proconsul en Afrique en 
373, préfet de Rome de 384 à 389, et consul sous Théodose en 
395 ; il reste de lui dix livres de lettres et quelques fragments 
oratoires. 

(2) Lettres de Symmaque, lettre x, liv. 54. (M ) 

(3) Les dieux indigètes sont les héros divinisés, protecteurs 
particuliers du pays qui les avait vus naître. (Lat. indigètes, de 
indu et geniti.) 

(4) L'expression n'est pas fort claire. Le sens est : « Nous 
voulons prier paisiblement nos dieux, non pas lutter contre le 
votre ». 



180 CHAPITEE XIX. 



Trois auteurs célèbres répondirent à Sjmmaque. 
Oroze (1) composa son Histoire pour prouver qu^il j 
avait toujours eu dans le monde d'aussi grands mal- 
heurs que ceux dont se plaignaient les païens. Sal- 
vien (2j fit son livre (3) , où il soutint que c'étaient les 
dérèglements des chrétiens qui avaient attiré les ra- 
vages des barbares ; et saint Augustin (4; fit voir que 
la cité du ciel était difi'érente de cette cité de la terre 
où les anciens Romains, pour quelques vertus hu- 
maines, avaient reçu des récompenses aussi vaines que 
ces vertus. 

oSous avons dit que dans les premiers temps la poli- 
tique des Romains fut de diviser toutes les puissances 
qui leur faisaient ombrage ; dans la suite , ils n'y 
purent réussir. R fallut souâ"rir qu'Attila soumît tou- 
tes les nations du Xord ; il s'étendit depuis le Danube 
jusqu'au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ou- 
vrages qu'on avait faits sur ces fleuves^ et rendit les 
deux empires (5) tributaires. 

a Théodose (6), disait-il insolemment, est fils d'un 
père très noble aussi bien que moi; mais,en me payant 
le tribut, il est déchu de sa noblesse et est devenu mon 
esclave; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches 
à son maître, comme un esclave méchant. 



(1) Paul Orose, v. p. 151, note 2. 

(2) Salvleo, né en 390, à Cologne ou à Trêves, devint prêtre 
en 430, vécut à Marseille ; auteur du Traité De Gubemationé 
Dei et de beaucoup d'autres ouvrages perdus pour la plupart 

(3) Du. Gouvernement de Dieu. (M.) 

(4) De la Cité de Dieu. (M.) 

(5) Celui d'Orient et celui d'Occident, séparés depuis la mort 
de Théodose (395). 

(6) Histoire Gothique et Relation de Vamhassade écrite pau 
Priscus. C'était Théodose le Jeune. 0^.^ "^ 



GRANDEUR d'ATTILA, ETC. 181 

€ Il ne convient pas à l'empereur, disait-il dans 
nne autre occasion, d'être menteur. Il a promis à un 
de mes sujets de lui donner en mariage la fille de 
Saturnilus; s'il ne veut pas tenir sa parole, je Ini dé- 
clare la guerre; s'il ne le peut pas, et qu'il soit dans 
cet état qu'on ose lui désobéir, je marche à son 
secours, d 

Il ne faut pas croire que ce fut par modération 
qu'Attila laissa subsister les Eomains; il suivait les 
mœurs de sa nation, qui le portaient à soumettre les 
peuples, et non pas à les conquérir (1). Ce prince, 
dans sa maison de bois où nous le représente Priscus (2), 
maître de toutes les nations barbares (o), et en quel- 
que façon de presque toutes celles qui étaient policées, 
était un des grands monarques dont l'histoire ajt 
jamais parlé. 

On voyait à sa cour les ambassadeurs des Eomains 
d'Orient et de ceux d'Occident, qui venaient recevoir 
ses lois ou implorer sa clémence. Tantôt il demandait 
qu'on lui rendît les Huns transfuges, ou les esclaves 
romains qui s'étaient évadés ; tantôt il voulait qu'on 
lui livrât quelque ministre de l'empereur. Il avait mis 
sur l'empire d'Orient un tribut de deux mille cent 
livres d'or ; il recevait les appointements de général 
des armées romaines; il envoyait à Constantinople 
ceux qu'il voulait récompenser, afin qu'on les comblât 
de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des 
Eomains. 



(1) C'est-à-dire les abattre et les humilier, sans essayer d« 
les gouverner. 

(2) Hist. Gothique : Eœ sedes régis barharîem totam tê- 
nentis^hœccaptis civitatibus habitacuïa ^œponebat. (Jornandès 
De Reb. Geticis.) (M.) 

(3) Il paraît, par la Relation de Priscus, qu'on pensait à la 
cour d'Attila à soumettre encore les Perses. Çsl.) 

6 



182 CHAPITRE XIX. 



Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas 
qu'il en fût haï (1). Prodigieusement fier, et cepen- 
dant rusé ; ardent dans sa colère, mais sachant par- 
donner ou différer la punition, suivant qu'il convenait 
à ses intérêts ; ne faisant jamais la guerre quand la 
paix pouvait lui donner assez d'avantages ; fidèlement 
servi des rois mêmes qui étaient sous sa dépendance, 
il avait gardé pour lui seul l'ancienne simplicité des 
mœurs des Huns ; du reste on ne peut guère louer 
sur la bravoure le chef d'une nation où les enfants en- 
traient en fureur au récit des beaux faits d'armes de 
leurs pères, et où les pères versaient des larmes parce 
qu'ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants. 

Après sa mort , toutes les nations barbares se 
redivisèrent ; mais les Romains étaient si faibles 
qu'il n'y avait pas de si petit peuple qui ne pût leur 
nuire. 

Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l'em- 
pire, ce furent toutes les invasions. Depuis celle qui 
fut si générale sous Gallus (2;, il sembla rétabli, parce 
qu'il n'avait point perdu de terrain; mais il alla de 
degrés en degrés de la décadence à sa chute, jusqu'à 
ce qu'il s'affaissa tout à coup sous Arcadius et 
Honorius. 

En vain on avait rechassé les barbares dans leur 
pays : ils j seraient tout de même (3) rentrés pour 
mettre en sûreté leur butin. En vain on les exter- 
mina : les villes n'étaient pas moins saccagées, les 



(1) n faut consulter sur le caractère de ce prince et les 
mœurs de Ba cour Jornandès et Priscus. (M.) 

(2) Gallus Trébonianus, empereur romain, succéda à Décius 
en 251, et fut tué en 254. 

(3) Ils y seraient aussi rentrés, si on ne les 7 eût paa 
rechaeséa. 



GRANDEUR d' ATTILA, ETC. 183 



villages brûlés, les familles tuées ou dispersées (1). 

Lorsqu'une province avait été ravagée, les barbares 
qui succédaient, n'y trouvant plus rien, devaient pas- 
ser à une autre. On ne ravagea au commencement 
que la Thrace, la Mjsie (2), la Pannonie (3) ; quand 
ces pays furent dévastés, on ruina la Macédoine, la 
Tbessalie, la Grèce ; de là, il fallut aller aux Xo- 
riques (4). L'empire, c'est-à-dire le pays babité, se 
rétrécissait toujours, et l'Italie devenait frontière. 

La raison pourquoi il ne se fit point sous Gallus et 
Gallien d'établissement de barbares, c'est qu'ils trou- 
A aient encore de quoi piller. 

Ainsi, lorsque les Kormands, images des conquérants 
de l'empire, eurent pendant plusieurs siècles ravagé 
la France, ne trouvant plus rien à prendre, ils accep- 
tèrent une province qui était entièrement déserte (5), 
et se la partagèrent. 

La Scytbie dans ces temps-là étant presque toute 
inculte (6), les peuples y étaient sujets à des famines 

(1) C'était une nation bien destructive que celle des Goths : 
ils avaient détruit tous les laboureurs dans la Thrace, et coupé 
les mains à tous ceux qui menaient les chariots. [Hist. Byzant. 
de Malchus, dans V Extrait des ambassades.] (M.) 

(2) La Mysie occupait le N.-O. de l'Asie Mineure. Il faut 
entendre ici la Mœsie, province européenne, bornée au nord 
par le Danube, à l'est par le Pont-Euxin, au sud par la Thrace 
et la Macédoine, à l'ouest par l'Illyrie et la Pannonie (Serbie 
et Bulgarie actuelles). 

(3) Province comprise entre le Danube au nord et à l'est, la 
Save au sud, les Alpes Juliennes et Noriques à l'ouest. 

(4) Province comprise entre le Danube au nord, la Pvhétie 
et la Vindélicie à l'ouest, la Pannonie et l'Italie à Test et au 
Bud (Styrie et Carinthie actuelles). 

(5) Voyez dans les chroniques recueillies parAndré du Chesna 
l'état de cette province, vers la fin du neuvième et le commen- 
cementdu dixième siècle. (^Script. Normann. Hist. veteres.) (M.) 

(6) Les Goths, comme nous avons dit, ne cultivaient point 



184 CHAPITRE XIX. 



fréquentes; ils subsistaient en partie par uncoramerco 
avec les Romains (1), qui leurportaient des vivres de< 
provinces voisines du Danube. L3s barbares donnaient 
en retour les choses qu'ils avaient pillées, les p 'ison- 
niers qu'ils avaient faits, l'or et l'argent qu'ils rece- 
vaient pour la paix. Mais, lorsqu'on ne put plus leur 
payer des tributs assez forts pour les faire subsister^ 
ils furent forcés de s'établir (2). 

L'empire d'Occident fut le premier abattu; en voici 
les raisons : 

Les barbares, avant passé le Danube, trouvaient à 
leur gauche le Bosphore, Constantinople et toutes les 
forces de l'empire d'Orient, qui les arrêtaient; cela 
faisait qu'ils se tournaient à main droite, du côté de 
rilh-rie, et se poussaient vers l'Occident. Il se fit un 
reflux de nations et un transport de peuples de ce 
côté-là. Les passages de l'Asie étant mieux gardés, 
tout refoulait vers l'Europe; au lieu que, dans la pre- 
mière invasion, sous Gallus, les forces des barbares- 
se partagèrent. 

L'empire (3) avant été réellement divisé, les empa- 



la terre. Les Vandales les appelaient TraZZes, du nom d'une petite 
mesure^ parce que.dans une famille, ils leur vendirent fort cher 
une pareille mesure de blé. (Olympiodore, dans la Bibliothèque 
de Photien, liv. xxx.) (M.) Pour Photien lisez Photius. 

(1) On voit dans l'Histoire de Priscus qu'il y avait des mar- 
chés établis par les traités sur les bords du Danube. (M.) 

(2) Quand les Goths envoyèrent prier Zenon de recevoir 
dans son alliance Theuderic, fils de Triarius, aux conditions 
qu'il avait accordées à Theuderic, fils de BaJamer, le Sénat, 
consulté, répondit que les revenus de l'Etat n'étaient pas suf- 
fisants pour nourrir deux peuples goths, et qu'il fallait choisir 
de l'amitié de l'un des deux. {Hist de Malchus, dans V Ex- 
trait des Ambassades.) ÇSl.) Photius 

[S] Tout ce qui suit jusqu'à : Parmi tant de malheurs, man- 
que dans la première édition. 



GRANDEUR d' ATTILA, ETC. 185 

reurs d'Orient, qui avaient des alliances avec les bar- 
bares, ne voulurent pas les rompre pour secourir ceux 
d'Occident. Cette division dans l'administration, dit 
Priscus (1), fut très préjudiciable aux affaires d'Occi- 
dent. Ainsi les Romains d'Orient (2) refusèrent-ils à 
ceux d'Occident une armée navale, à cause de leur 
alliance avec les Vandales. Les Visigoths, ayant fait 
alliance avec Arcadius, entrèrent en Occident, et Ho- 
norius (3) fut obligé de s'enfuir à Ravenne. Enfin 
Zenon, pour se défaire de Tliéodoric,le persuada d'aller 
attaquer l'Italie, qu'Alaric avait déjà ravagée (4), 

Il y avait une alliance (5) très étroite entre Attila 
et Genséric, roi des Vandales. Ce dernier craignait 
les Goths (6); il avait marié son fils avec la fille du 
roi des Goths; et, lui ayant ensuite fait couper le nez, 
il l'avait renvoyée; il s'unit donc avec Attila. Les 
deux empires, comme enchaînés par ces deux princes, 
n'osaient se secourir. La situation de celui d'Occi- 
dent fut surtout déplorable; il n'avait point de forces 
de mer; elles étaient toutes en Orient (7), en Egypte, 
uhypre, Phénicie, lonie, Grèce, seuls pays où il y 
eut alors quelque commerce. Les Vandales et d'autres 

(1) Liv. II. (M.) Priscus vivait au v* siècle, il avait écrie 
V Histoire de Byzance et celle des guerres d'Attila ; il n'enres:» 
que des extraits. 

(2) Priscus, liv. ii. (M.) 

^3) Procope, Guerre des Vandales. (M.) 

(4) Alaric, roi des Visigoths (382-412). — Théodoric, roi 
des Ostrogoths (489-526). — Zenon Tlsaurien, empereur 
d'Orient (474-491). 

(5) Priscus, liv. ii. (M.) 

(6) Voyez Jomandès, De Reb. Get, chap. 36. (M.) Gensé- 
ric, roi des Vandales, conquit toute l'Afrique septentrionale et 
y régna de 429 à 477. En 455 il avait pris et pillé Rome. 

(7) Cela parut surtout dans la guerre de Constantin et de 
Licinius. (M.) 



186 CHAPITRE xi: 



peuples attaquaient partout les côtes d'Occident; 
il vint une ambassade (1) des Italiens à Constantin 
nople, dit Priscus, pour faire savoir qu'il était impos- 
sible que les affaires se soutinssent sans une réconci- 
liation avec les Vandales. 

Ceux qui gouvernaient en Occident ne manquèrent 
pas de politique; ils jugèrent qu'il fallait sauver l'I- 
talie, qui était en quelque façon le cœur de l'empire. 
On fit passer lesbarbres aux extrémités, et on les y 
plaça. Le dessein était bien conçu, il fut bien exécuté. 
Ces nations ne demandaient que la subsistance; on 
leur donnait les plaines; on se réservait les pays mon- 
tagneux, les passages des rivières, les défilés, les pla- 
ces sur les grands fleuves; on gardait la souveraineté. 
Il y a apparence que ces peuples auraient été forcés 
de devenir Romains: et la facilité avec laquelle ces 
destructeurs furent eux-mêmes détruits par les Francs, 
par les Grecs, par les Maures, justifie assez cette 
pensée. Tout ce système fut renversé par une révo- 
lution plus fatale que toutes les autres : l'armée d'I- 
talie, composée d'étrangers, exiger ce qu'on avait 
accordé à des nations plus étrangères encore; elle 
forma sous Odoacer (2) une aristocratie qui se donna 
le tiers des terres de l'Italie; et ce fut le coup mortel 
porto à cet empire. 

Parmi tant de malheurs, on cherche avec une 
curiosité triste le destin de la ville de Rome : elle 
était, pour ainsi dire, sans défense ; elle pouvait être 
aisément affamée ; l'étendue de ses murailles faisait 
qu'il était très difficile de les garder ; comme elle 
était située dans une plaine, on pouvait aisément la 

(1) PriscuSjliv. ii. (M.) 

(2) Odoacer, roi des Hérules, abolit l'empire d'Occident et 
prit le titre de Roi d'Italie, en 476. Il fut lui-même renversé 
car Théodoric en 493. 



GRANDEUR d' ATTILA, ETC. 187 

forcer ; il n'y avait point de ressource dans le peuple 
qui en était extrêmement diminué. Les empereurs 
furent obligés de se retirer à Ravenne, ville autre- 
fois défendue par la mer (1), comme Venise l'est au- 
jourd'hui. 

Le peuple romain, presque toujours abandonné de 
ses souverains, commença à le devenir (2), et à faire 
des traités (3) pour sa conservation ; ce qui est le 
moyen le plus légitime d'acquérir la souveraine puis- 
sance ; c'est ainsi que l'Armorique et la Bretagne (4) 
commencèrent à vivre sous leurs propres lois. 

Telle fut la fin de l'empire d'Occident. Rome s'était 
agrandie, parce qu'elle n'avait eu que des guerres 
successives, chaque nation, par un bonheur inconce- 
vable (5), ne l'attaquant que quand l'autre avait été 
ruinée. Rome fut détruite, parce que toutes les 
nations l'attaquèrent à la fois, et pénétrèrent partout. 



(1) Dont elle est aujourd'hui éloignée de plus d'une lieue. 

(2) A devenir son propre souverain, à ne dépendre que de 
lui-même. 

(3) Du temps d'Honorius, Alaric, qui assiégeait Rome, obli- 
gea cette ville à prendre son alliance même contre l'empereur, 
qui ne put s'y opposer. (Procope, Chierre des Goths, liv. i.) 
Voyez Zozime, liv. vi. (M.) 

(4) Zozime, liv. vi. (M.) 

'5) Mais ce bonheur même était le fruit d'une politique très 
habile, et du grand art que possédaient les Romains de diviser 
leurs adversaires. Quand l'empire affaibli cessa d'effrayer cha- 
cune des nations ennemies, toutes l'attaquèrent à la fois. 



CHAPITRE XX 

1, DES CONQUÊTES DE JUSTINIEN. — 2. DE SON 
GOUYERNEMEXT. 

Comme tous ces peuples entraient pêle-mêle dans 
l*empire,ils s'incommodaient réciproquement; et toute 
la politique de ces temps-là fut de les armer les uns 
contre les autres ; ce qui était aisé à cause de leur 
férocité et de leur avarice. Ils s'entre-déti'uisirent pour 
la plupart avant d'avoir pu s'établir, et cela fit que 
l'empire d'Orient subsista encore du temps. 

D'ailleurs le Xord s'épuisa lui-même, et Ton n'en 
vit plus sortir ces armées innombrables (1) qui paru- 
rent d'abord ; car, après les premières invasions des 
Goths et des Huns, surtout depuis la mort d'Attila, 
ceux-ci et les peuples qui les suivirent attaquèrent avec 
moins de forces. 

Lorsque ces nations, qui s'étaient assemblées en 
corps d'armée, se furent dispersées en peuples, elles 
s'affaiblirent beaucoup ; répandues dans les divers 
lieux de leurs conquêtes, elles furent elles-mêmes 
exposées aux invasions. 

Ce fut dans ces circonstances que Justinien (2 

(1) Nous avons dit que l'on tend à croire aujourd'hui que 1& 
nombre des barbares envahisseurs de l'Empire a été fort exa- 
géré par les historiens. 

(2) Justinien régna de 527 à 565 , et s'illustra par ses con- 
quêtes, ou plutôt celles de ses généraux, dont le plus fameux 
est Bélisaire ; et par les travaux de ses jurisconsultes qui rédi- 
gèrent le Corpus juris civilis, formé de quatre ouvrages: Digeste 
ou PandecteSf Code Justinien, Instituteê et Noveîle*. 



DES CONQUÊTES DE JUSTINIEN, ETC. 189 

entreprit de reconquérir l'Afrique et l'Italie, et fit ce 
que nos Français (1) exécutèrent aussi heureusement 
contre les Yisigoths, les Bourguignons, les Lombards 
et les Sarrasins. 

Lorsque la religion chrétienne fut apportée aux 
baibares, la secte arienne 2y était en quelque façon 
dominante dans l'empire. Yalens (3) leur envoya des 
prêtres ariens, qui furent leurs premiers apôtres (4). 
Or, dans l'intervalle qu'il y eut entre leur conver- 
sion et leur établissement^ cette secîe fut en quelque 
façon détruite chez les Romains. Les barbares ariens, 
ayant trouvé tout le pays orthodoxe, n'en purent jamais 
gagner l'affection, et il fut facile aux empereurs de 
les troubler. 

D'ailleurs ces barbares, dont l'art et le génie n'é- 
taient guère d'attaquer les villes, et encore moins de 
les défendre, en laissèrent tomber les murailles en 
ruine. Procope (5) nous apprend que Bélisaire (6) 



(1) Quoique le terme de Français ne soit autre que celui de 
Franc, allongé d'un suffixe qui n'en modifie pas la signification, 
l'usage s'est introduit, dans notre siècle, de désigner par le 
nom de Français les habitants de la Gaule postérieurement au 
temps de Charlemagne ; et d'appeler Francs les compagnons 
de Clovis. Dans la Chanson de Roland^ les soldats de Charlema- 
gne sont appelés Francs ou Français indifféremment. 

(2) Les Ariens niaient la divinité de Jésus-Christ. Leur 
chef, Arius, condamné au concile de Nicée (325), mourut en 336. 

(3) Valens, empereur d'Orient de 364 à 378 ; défait par les 
Goths près d'Andrinople '378), il disparut dans la bataille. 

(4) Leur chef futUlphilas, né vers 311, mort en 381 ; Cappado- 
cien, il évangélisales Goths et traduisit laBible dansleur idiome. 

fô) Procope deCésarée (Palestine), contemporain de Justinien, 
eecrétaire de Bélisaire, dont il a raconté les guerres. 

(6) Bélisaire, le meilleur général de Justinien, détruisit l'em- 
pire des Vandales en Afrique, celui des Goths en Italie. Il 
mourut en 565, ainsi que Justinien et Procope, 



190 CHAPITRE XX. 



trouva celles d'Italie en cet ëtat; celles d'Afrique 
avaient été démantelées par Genséric (1), comme 
celles d'Espagne (2) le furent dans la suite par Vi- 
tisa (3), dans l'idée de s'assurer de ses habitants. 

La plupart de ces peuples du Nord établis dans les 
pays du Midi en prirent d'abord la mollesse, et devin- 
rent incapables des fatiorues de la guerre (4) ; les 
Vandales languissaient dans la volupté : une table 
délicate, des habits efféminés, des bains, la musique, 
la danse, les jardins, les théâtres, leur étaient devenus 
nécessaires. 

Ils ne donnaient plus d'inquiétude aux Romains (5), 
dit Malchus (6), depuis qu'ils avaient cessé d'entrete- 
nir les armées queGenséric tenait toujours prêtes, avec 
lesquelles il prévenait ses ennemis et étonnait tout le 
monde par la facilité de ses entreprises. 

La cavalerie des Romains était très exercée à tirer 
de l'arc ; mais celle des Goths et des Vandales ne se 
Sf^rvait que de l'épée et de la lance, et ne pouvait 
combattre de loin (7) : c'est à cette différence que Bé- 
lisaire attribuait une partie de ses succès (8). 



(1) Procope, Guerre des Vandales, liv. i. (M.) 

(2) Mariana, Hist d'Esp., liv. vi, chap. 19. (M.) 

(3) Vitisa, roi des Visigoths d'Espagne de 696 à 710. 

(4) Procope, Guerre des Vandales, liv. ii. (M.) 

(5) Du temps d'Honoric. (M.) 

(6) Hist. Byzant. dans V Extrait des Amhassades. (M.) Mal- 
chus vivait à Constantinople au vi^ siècle : il écrivit une his- 
toire de l'Empire du règne de Constantin jusqu'à celui 
d'Anastase ; il n'en reste que des fragments. 

(7) Voyez Procope, Guerre des Vandales, liv. i, et le même 
auteur, Guerre des Goths, liv. i. Les archers goths étaient 4 
pied ; ils étaient peu instruits. (M.) 

(8) L'édition originale ajoute : Les Romains, ayant laissé 
affaiblir leur infanterie, mirent toute leur force dans leur cava- 



DES CONQUÊTES DE JUSTINIEN, ETC. 191 

Les Romains (surtout sous Justinien) tirèrent de 
grands services des HunSj peuples dont étaient sortis les 
Parthes(l), et qui combattaient comme eux. Depuis 
qu'ils eurent perdu leur puissance par la défaite d'At- 
tila et les divisions que le grand nombre de ses en- 
fants fit naître, ils servirent les Romains en qualité 
d'auxiliaires, et ils formèrent leur meilleure cava- 
lerie. 

Toutes ces nations barbares se distinguaient cha- 
cune par leur manière particulière de combattre et de 
s'armer (2). Les Gotbs et les Vandales étaient redou- 
tables l'épée à la main ; les Huns étaient des archers 
admirables ; les Suèves de bons hommes d'infanterie ; 
les Alains étaient pesamment armés, et les Hérules 
étaient une troupe légère. Les Romains prenaient 
dans toutes ces nations les divers corps de trou- 
pes qui convenaient à leurs desseins, et combattaient 
centre une seule avec les avantages de toutes les autres. 

Il est singulier que les nations les plus faibles aient 
été celles qui firent de plus grands établissements ; 
on se tromperait beaucoup si l'on jugeait de leurs 
forces par leurs conquêtes. Dans cette longue suite 
d'incursions, les peuples barbares, ou plutôt les es- 
saims sortis d'eux, détruisaient ou étaient détruits ; 
tout dépendait des circonstances ; et, pendant qu'une 



lerie, d'autant mieux qu'il fallait qu'ils se portassent prompte- 
ment de tous cotés pour arrêter les incursions des Barbares. 

(1) Cette filiation n'est qu'une hypothèse, et paraît fort dou- 
teuse. 

(2) Un passage remarquable de Jornandès nous donne toutes 
ces différences ; c'est à l'occasion de la bataille que les Gépidea 
donnèrent aux enfants d'Attila. (M.) Au reste, ces peuples 
avaient une origine différente : les Goths, les Vandales, les 
Alains, les Hérules étaient des tribus germaines ; mais leg 
Suèves étaient des Scythes^ et les Iluns des Tartares. 



192 CHAPITRE XX. 



grande nation était combattue ou arrêtée, une troupe 
d'aventuriers qui trouvaient un pays ouvert y faisaient 
des ravages effroyables. Les Goths, que le désavan- 
tage de leurs armes fit fuir devant tant de nations, 
s'établirent en Italie, en Graule et en Espagne ; les 
Vandales, quittant l'Espagne par faiblesse, passèrent 
en Afrique, où ils fondèrent un grand empire (1). 

Justinien ne put équiper contre les Vandales que 
cinquante vaisseaux ; et, quand Bélisaire débarqua, il 
n'avait que cinq mille soldats (2). C'était une entre- 
prise bien hardie ; et Léon (3), qui avait autrefois 
envoyé contre eux une flotte composée de tous les 
vaisseaux de l'Orient sur laquelle il y avait cent mille 
hommes, n'avait pas conquis l'Afrique, et avait pensé 
perdre l'empire. 

Ces grandes flottes, non plus que les grandes armées 
de terre, n'ont guère jamais réussi ; comme elles 
épuisent un Etat, si l'expédition est longue, ou que 
quelque malheur leur arrive, elles ne peuvent être 
secourues ni réparées ; si une partie se perd, ce qui 
reste n'est rien, parce que les vaisseaux de guerre, ceux 
de transport, la cavalerie, l'infanterie, les munitions, 
enfin les diverses parties dépendent du tout ensemble. 
La lenteur de l'entreprise fait qu'on trouve toujours 
des ennemis préparés; outre qu'il est rare que l'expé- 
dition se fasse jamais dans une saison commode, on 



(1) Ce paragraphe et les deux précédents ne sont pas dans 
l'édition originale. L'empire des Vandales fut éphémère et n'a 
laissé presque aucune trace de son existence. Tout ce qui con- 
cerne les invasions des barbares est un peu superficiel dans 
l'ouvrage de Montesquieu ; la critique moderne y a beaucoup 
ajouté. 

(2) Procope, Guerre âes Goths, liv. ii. (M.; 

(3) Léon I^ le Grand, Empereur d'Orient, successeur de 
Marcien, régna de 457 à 474. 



DES CONQUÊTES DE JUSTI^IEN, ETO. 195 



tombe dans le temps des orages, tant de choses n'ëtant 
presque jamais prêtes que quelques mois plus tard 
qu'on ne se l'était promis (1 . 

Bélisaire envahit l'Afrique; et ce qui lui servit 
beaucoup, c'est qu'il tira de Sicile une grande quan- 
tité de provisions, en conséquence d'un traité fait avec 
Amalasonte, reine des Goths (2). Lorsqu'il fut envoyé 
pour attaquer l'Italie, voyant que les Goths tiraient 
leur subsistance de la Sicile, il commença par la con- 
quérir ; il affama ses ennemis, et se trouva dans l'abon 
dance de toutes choses. 

Bélisaire prit Carthage,IlomeetIlavenne,et envoya 
les rois des Goths et des Vandales (3) captifs à Cons- 
tantinople, où l'on vit après tant de temps les anciens 
triomphes renouvelés (4). 

On peut trouver dans les qualités de ce grand 
homme (5) les principales causes de ses succès. Avec 
un général qui avait toutes les maximes des premiers 
Romains, il se forma une armée telle que les ancien- 
nes armées romaines. 

Les grandes vertus se cachent ou se perdent ordi— 
nairement dans la servitude ; mais le gouvernement 
tyrannique de Justinien ne put opprimer la grandeur 
de cette âme, ni la supériorité de ce génie. 

L'eunuque Xarsès (G; fut encore donné à ce règne 

(1) La science militaire a démenti dans notre siècle cette 
observation de Montesquieu ; elle put paraître juste à son épo- 
que. On faisait alors la grande guerre avec des armées peu 
nombreuses. 

(2) Amalasonte, reine des Ostrogoths, fille deThéodoric^ périt 
assassinée en 535. 

(3) C'étaient Vitigès et Gélimer. 

(4) Justinien ne lui accorda que le triomphe de l'Afrique. fM.) 

(5) Voyez Suidas, à l'article Bélisaire. (M.) 

(6) Xarsès, contemporain de Bélisaire ft comme lui général 
de Justinien. Il mourut en 508. 



Id-i CHAPITRE XX. 



pour le rendre illustre. Elevé dans le palais, il avait 
plus (1^ la confiance de l'empereur : car les princes 
regardent toujours leurs courtisans comme leurs plus 
fidèles sujets. 

Mais la mauvaise conduite de Justinien , ses 
profusions, ses vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, 
ie chano-er, de réformer, son inconstance dans ses 
desseins, un règne dur et faible devenu plus incom* 
mode par une longue vieillesse, furent des malheurs 
réels mêlés à des succès inutiles et une gloire vaine. 

Ces conquêtes, qui avaient pour cause, non la force 
de l'empire, mais de certaines circonstances particu- 
lières, perdirent tout; pendant qu'on y occupait les 
armées, de nouveaux peuples [2; passèrent le Danube, 
désolèrent l'Illyrie, la Macédoine et la Grèce ; et les 
Perses, dans quatre invasions, firent à l'Orient des 
plaies incurables (3). 

Plus ces conquêtes furent rapides, moins elles 
eurent un établissement solide (4) : l'Italie et l'Afri- 
que furent à peine conquises qu'il fallut les recon- 
quérir. 

Justinien avait pris sur le théâtre une femme qui 
s'y était longtemps prostituée (5) : elle le gouverna 
avec un empire qui n'a point d'exemple dans les 
histoires , et, mettant sans cesse dans les affaires les 
passions et les fantaisies de son sexe, elle corrompii: 
les victoires et les succès les plus heureux. 



(1) C'est-à-dire plus qu'un autre, ayant été élevé dans le 
palais. 

(2) Les Bulgares et les Slaves. 

(3) Les deux empires se ravagèrent d'autant plus qu'on n'es- 
pérait pas conserver ce qu'on avait conquis. (M.) 

(4) On dit aujourd'hui dans le même sens ; moins ellea 
eurent une base solide, un solide fondement. 

(5) L'impératrice Théodora. (M.) 



DES CONQUÊTES DE JUSTIXIEX, ETC. 195 

En Orient, on a de tout temps multiplié Tusao^e des 
femmes pour leur ôter l'ascendant prodigieux qu^elles 
ont sur nous dans ces climats ; mais à Constantinople 
la loi d'une seule femme donna à ce sexe l'empire ; ce qui 
mit quelquefois de lafaiblesse dans le orouvernement( 1 .) 

Le peuple de Constantinople était de tout temps 
divisé en deux factions : celle des Bleus et celle des 
Verts ; elles tiraient leur origine de l'affection que 
Ton prend dans les théâtres pour de certains acteurs 
plutôt que pour d'autres ; dans les jeux du cirque, les 
chariots dont les cochers étaient habillés de vert 
disputaient le prix à ceux qui étaient habillés de bleu, 
et chacun y prenait intérêt jusqu'à la fureur. 

Ces deux factions, répandues dans toutes les villes 
de l'empire, étaient plus ou moins furieuses à pro- 
portion de la grandeur des villes, c'est-à-dire de 
l'oisiveté d'une grande partie du peuple. 

Mais les divisions, toujours nécessaires dans un 
gouvernement républicain pour le maintenir, ne 
pouvaient être que fatales à celui des empereurs (2), 
parce qu'elles ne produisaient que le changement du 
souverain, et non le rétablissement des lois et la ces- 
sation des abus. 

Justinien, qui favorisa les Bleus et refusa toute 
justice aux Verts, aigrit les deux factions^ et par 
conséquent les fortifia (3). 



(1) Réflexion plus romanesque que solide. On ne voit pas 
que la polygamie ait eu jamais pour effet de rendre les mœurs 
des rois plus viriles : on citerait facilement beaucoup de sou- 
verains orientaux efféminés ou abrutis par le harem. (Voir ce 
que Montesquieu dit de la polygamie dans VEsyrit des Lois, 
livre XVI, chap. 11.) 

(2) Dans l'édition originale : fatales à un gouvernement 
despotique. 

(3) Cette maladie était ancienne. Suétone dit que Caligula^ 



Î96 CHAPITRE XX. 



Elles allèrent jusqu'à anéantir l'autorité des magis- 
trats : les Bleus ne craignaient point les lois, parce 
que l'empereur les protégeait contre elles ; les Verts 
cessèrent de les respecter, parce qu'elles ne pouvaient 
plus les défendre (1). 

Tous les liens d'amitié, de parenté, de devoir, 
de reconnaissance, furent ôtés ; les familles s'entre- 
détruisirent ; tout scélérat qui voulut faire un crime 
fut de la faction des Bleus ; tout homme qui fuf 
volé ou assassiné fut de celle des Verts (2). 

Un gouvernement si peu sensé était encore plus 
cruel ; l'empereur, non content de faire à ses sujets 
une injustice générale en les accablant d'impôts 
excessifs, les désolait par toutes sortes de tyrannies 
dans leurs affaires particulières. 

Je ne serais point naturellement porté à croire 
tout ce que Procope nous dit là-dessus dans son 
Histoire secrète, parce que les éloges magnifiques 
qu'il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages 
affaiblissent son témoignage dans celui-ci, où il nous 
le dépeint comme le plus stupide et le plus cruel des 
tji'ans. 

Mais j'avoue que deux choses font que je suis pour 
V Histoire secrète. La première, c'est qu'elle est mieux 



attaché à la faction des Verts, haïssait le peuple parce qu'A 
applaudissait à l'autre. Çsl.) 

(1) Pour prendre une idée de l'esprit de ces temps-là, il fan/ 
•^oir Theophanès, qui rapporte une longue conversation qu'il y 
iut au théâtre entre les Verts et l'empereur. (M.) 

(2) Ces factions avaient bien leur origine dans les jeux du 
cirque ; mais, comme on pense, à la fin les noms de Bleus et de 
Verts désignèrent d'autres passions, d'autres intérêts opposés. 
La sédition des Verts, dite sédition Nika (victoire), du cri de 
ralliement des insurgés, coûta, sous Justinien (532), la vie à 
trente mille personnes. 



DES CONQUÊTES DE JIJSTIKIEN, ETC. 197 

liée avec l'étonnante faiblesse où se trouva cet empire 
à la fin de ce règne et dans les suivants. 

L'autre est un monument qui existe encore parmi 
nous ; ce sont les lois de cet empereur, où l'on voit, 
dans le cours de quelques années, la jurisprudence 
varier davantage qu'elle n'a fait(l) dans les trois cents 
dernières années de notre monarchie. 

Ces variations (2) sont la plupart sur des choses de 
fi petite importance qu'on ne voit aucune raison qui 
eût dû porter un législateur à les faire, à moins qu'on 
n'explique ceci par V Histoire secrète^ et qu'on ne dise 
que ce prince vendait également ses jugements et 
ses lois. 

Mais ce qui fit le plus de tort à l'état politique du 
gouvernement fut le projet qu'il conçut de réduire tous 
les hommes à une même opinion sur les matières de 
religion, dans des circonstances qui rendaient son zèle 
entièrement indiscret. 

Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire 
en y laissant toute sorte de culte, dans la suite on le 
réduisit à rien en coupant l'une après l'autre les 
sectes qui ne dominaient cas. 

Ces sectes étaient des nations entières. Les unes, 
après qu'elles avaient été conquises par les Romains, 
avaient conservé leur ancienne religion, comme les 
Samaritains et les Juifs. Les autres s'étaient répan- 
dues dans un pays, comme les sectateurs de Montan (3) 



(1) Les grammairiens de notre siècle ont décrété que 
davantage ne peut se construire avec que; mais il faut recon- 
naître que cette tournure se rencontre fréquemment chez tous 
nos écrivains classiques, 

(2) Voyez lés Novelles de Justinien. (M.) Les Novellet 
forment la quatrième partie du corps de droit romain. 

(3) Montan, qui vécut au ii^ siècle après J.-C, prétendait 
être le consolateur promis par le Christ. 



198 CHAPITRE XX. 



dans la Phrvgie ; les Manichéens (1), les Sabatien? (2), 
les Ariens (3), dans d'autres provinces ; outre qu'une 
grande partie des gens de la campagne étaient encore 
idolâtres (4) et entêtés d'une religion grossière comme 
eux-mêmes. 

Justinien, qui détruisit ces sectes par Tépée ou par 
ses loisj et qui, les obligeant à se révolter, s'obligea à 
les exterminer, rendit incultes plusieurs provinces ; 
il crut avoir augmenté le nombre des fidèles, il n'avait 
fait que diminuer celui des hommes. 

Procope nous apprend que, par la destruction des 
Samaritains, la Palestine devint déserte; et ce qui 
rend ce fait singulier, c'est qu'on affaiblit l'empire par 
zèle pour la religion, du côté par où, quelques règnes 
après, les Arabes pénétrèrent pour la détruire. 

Ce qu'il y avait de désespérant, c'est que, pendant 
que l'empereur portait si loin l'intolérance, il ne con- 
venait pas lui-même avec l'impératrice sur les points 
les plus essentiels (5); il suivait le concile de Chalcé- 
doine (6), et l'impératrice favorisait ceux qui y étaient 



(1) Les Manichéens croyaient à deux premiers principes, 
l'un bon, l'autre mauvais : ainsi nommés de Manès ou Mani- 
chéos, né en Perse, fondateur de cette secte; il vivait au 
m® siècle ap. J.-C. 

(2) Les Sabatiens, ou Sabbathiens (du nom de leur fonda- 
teur, Sabbathius, qui vivait au iv* siècle), voulaient célébrer la 
Pâque avec les Juifs. 

(3) Sur les Ariens, voy. p. 189^ note 2. 

(4) Delà le sens nouveau dumot^aïen^ (jpaganos, habitants 
des bourgs). 

(5) Convenir, absolument, dans le sens de s'accorder. Cet 
emploi du mot, très conforme à i'étymologie, est fréquent 
dans nos classiques, « Des témoins qui conviennent sans s'être 
entendus, d (Bossuet, Hist. Univ., 1. ii, ch. 13.) 

(6) Le concile de Chalcédoine, convoqué en 451, avait 



DES CONQUÊTES DE JUSTINIEN, ETC. 199 

opposés, soit qu'ils fussent de bonne foi, dit Evagre(l), 
Boit qu'ils le fissent à dessein. 

Lorsqu'on lit Procope sur les édifices de Justi- 
nien (2), et qu'on voit les places et les forts que ce 
prince fit élever partout, il vient toujours dans l'es- 
prit une idée, mais bien fausse, d'un Etat florissant. 

D'abord les Eomains n'avaient point de places; ils 
mettaient toute leur confiance dans leurs armées, 
qu'ils plaçaient le long des fleuves, où ils élevaient 
des tours de distance en distance pour loger les 
soldats. 

Mais, lorsqu'on n'eut plus que de mauvaises armées, 
que souvent même on n'en eut point du tout, la fron- 
tière ne défendant plus l'intérieur, il fallut le forti- 
fier (3); et alors on eut plus de places et moins de 
forces, plus de retraites et moins de sûreté. La cam- 
pagne, n'étant plus habitable qu'autour des places 
fortes, on en bâtit de toutes parts. Il en était comme 
de la France du temps des Normands (4), qui n'a 

défini la doctrine orthodoxe concernant la double nature de 
Jésus- Christ. 

(1) Liv. IV, chap. 10, (M.) Evagre, Syrien, vivait au vi' siè- 
cle; auteur d'une Histoire ecclésiastique. 

(2) Outre huit livres d'Histoires, Procope a écrit un ouvrage 
f?<r les édifices publics construits par Justinien et le recueil 
d'anecdotes sur la cour impériale dit Histoire secrète. 

(3) Auguste avait établi neuf frontières ou marches ; sous 
les empereurs suivants, le nombre en augmenta. Les barbares 
se montraient là où ils n'avaient point encore paru. Et Dion, 
liv. LV, rapporte que de son temps, sous l'empire d'Alexandre, 
fl y en avait treize. On voit par la Notice de l'Empire^ écrite 
depuis Arcadius et Honorius, que, dans le seul empire d'Orient, 
il y en avait quinze. Le nombre en augmenta toujours : la 
Pamphylie, la Lycaonie, la Pisidie devinrent des marches, et 
tout l'empire fut couvert de fortifications. Aurélien avait été 
obligé de fortifier Piome. (M.) 

(4) Et des Anglais. ,^L) 



200 CHAPITRE Xï. 



jamais été si faible que lorsque tous ses villages étaient 
entourés de murs. 

Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justî 
nien fit bâtir, dont Procope couvre des pages en». 
tières, ne sont que des monuments de la faiblesse de 
Tempire. 



CHAPITRE XXI 

©ésORDRES DE l'eMPIRE d'ORIENT. 



Dans ce temps-là, les Perses étaient dans un© 
situation plus heureuse que les Romains; ils craignaient 
peu les peuples du Nord (1), parce qu'une partie du 
mont Taurus, entre la mer Caspienne etle Pont-Euxin, 
les en séparait, et qu'ils gardaient un passage fort 
étroit (2) fermé par une porte qui était le seul endroit 
par où la cavalerie pouvait passer; partout ailleurs, ces 
barbares (3) étaient obligés de descendre par des pré- 
cipices, et de quitter leurs chevaux, qui faisaient toute 
leur force ; mais ils étaient encore arrêtés par l'Araxe, 
rivière profonde qui coule de l'ouest à l'est, et dont on 
défendait aisément les passages. 

De plus, les Perses étaient tranquilles du côté de 
l'Orient; au midi, ils étaient bornés par la mer. Il leur 
était facile d'entretenir la division parmi les princes 
arabes, qui ne songeaient qu'à se piller les uns le» 
autres. Ils n'avaient donc proprement d'ennemis que 
"^es Romains. « Nous savons, disait un ambassadeur 
de Hormisdas (4), que les Romains sont occupés à 
plusieurs guerres, et ont à combattre contre presque 



(1) Les Huns. (M.) 

(2) Les Portes Caspiennes. (M.) 

(3) Procope, Guerre des Perses, liv. I. (M.) 

(4) Ambassades de Ménandre. (M.) Hormisdas IV, 22' roi 
de la dynastie des Sassanides^ fils de Chosroèa le Grand, régna 
de 579 à 692. 



202 UflAPlTRE XXI. 



boutes les nations; ils savent au contraire que nous 
û'avons de guerre que contre eux. » 

Autant que les Romains avaient négligé l'art mili- 
taire, autant les Perses l'avaient- ils cultivé (1). « Les 
Perses, disait Bélisaire à ses soldats, ne vous surpas- 
sent point en courage; ils n'ont sur vous que l'avan- 
tage de la discipline. J 

Ils prirent dans les négociations la même supério- 
rité que dans la guerre. Sous prétexte qu'ils tenaient 
une garnison aux Portes Caspiennes, ils demandaient 
un tribut aux Pomains, comme si chaque peuple n'a- 
vait pas ses frontières à garder;ils se faisaient payer 
pour la paix, pour les trêves, pour les suspensions 
d'armes, pour le temps qu'on employait à négocier, 
pour celui qu'on avait passé à faire la guerre. 

Les Avares ayant traversé le Danube, les Romains, 
j^ui la plupart du temps n'avaient point de troupes à 
leur opposer, occupés contre les Perses lorsqu'il 
aurait fallu combattre les Avares, et contre les Ava- 
res quand il aurait fallu arrêter les Perses^ furent 
encore forcés de se soumettre à un tribut ; et la 
majesté de l'empire fut flétrie chez toutes les na- 
tions. 

Justin , Tibère et Maurice (2) travaillèrent avec soin 
à défendre l'empire; ce dernier avait des vertus, mais 
elles étaient ternies par une avarice presque inconce- 
vable dans un grand prince. 

Le roi des Avares offrit à Maurice de lui rendre les 
prisonniers qu'il avait faits moyennant une demi- 



(1) Tour parfaitement correct, mais aujourd'hui inusité ; on 
dirait : autant les Romains avaient négligé... autant les Perses 
avaient cultivé... 

(2) .Justin II, empereur d'Orient (565-578). — Tibère II. 
0on successeur (578-582). — Maurice^ successeur de Tibère 
(582-602). 



DESORDRES DE l'eMPIRE d'oRIENT. 203 

pièce d'argent par tête; sur sou refus, il les ût égor- 
ger. L'armée romaine, indignée, se révolta; et, les 
Verts (1) s'étant soulevés en même temps, un cente- 
nier (2) nommé Pbocas fut élevé à l'empire, et fit tuer 
Maurice et ses enfants. 

L'histoire de l'empire grec, c'est ainsi que nous 
nommerons dorénavant l'empire romain, n'est plus 
qu'un tissu de révoltes, de séditions et de perfidies. 
Les sujets n'avaient pas seulement l'idée de la fidélité 
que l'on doit aux princes ; et la succession des empe- 
reurs fut si interrompue que le titre de Porpliyro- 
génète (3), c'est-à-dire né dans l'appartement où 
accoucliaient les impératrices, fut un titre distinctif 
que peu de princes des diverses familles impériales 
purent porter. 

Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à 
l'empire; on y alla par les soldats, par le clergé, par 
le sénat, par les paysans, par le peuple de Constan- 
tinople, par celui des autres villes. 

La religion chrétienne étant devenue dominante 
dans l'empire, ils'éleva successivement plusieurs héré- 
sies qu'il fallut condamner. Arius (4) ayant nié la 
divinité du Verbe, les Macédoniens (5) celle du Saint- 



(1) Voyez page 196, note 2. 

(2) Phocas, centenier ou centurion, tua Maurice et lui 
succéda en 602 ; il régna jusqu'à 610. 

(3) Proprement né svr la pourpre. Montesquieu s'indigne et 
e'étonne que les Byzantins n'eussent pas même l'idée de la 
fidélité dynastique. Il semble oublier que les Romains ne 
l'avaient pas eue davantage pendant cinq siècles que dura 
l'empire. Voy. page 161 note 1. 

(4) Voy p. 189, note 2. 

(5) Les Macédoniens^ sectateurs de Macédonius, évêque de 
Constantinople de 345 à 300 ; ils furent condamnés par le con- 
cile de Constantinople en 381. 



204 CHAPITRE XXL 



Esprit, Kestorias (1) l'unité de la personne de Jésus- 
Christ, Eutvchès (2) ses deux natures, les Monothé- 
iites (3) ses deux volontés, il fallut assembler des 
conciles contre eux. Mais les décisions n'en ayant pas 
été d'abord universellement reçues, plusieurs empe- 
reurs, séduits, revinrent aux erreurs condamnées. Et, 
comme il n'y a jamais eu de nation qui ait porté une 
baine si violente aux hérétiques que les Grecs, qui se 
croyaient souillés lorsqu'ils parlaient à un hérétique 
ou habitaient avec lui, il arriva que plusieurs em- 
pereurs perdirent l'affection de leurs sujets ; et les 
peuples s'accoutumèrent à penser que des princes si 
souvent rebelles à Dieu n'avaient pu être choisis parla 
Providence pour les gouverner. 

Une certaine opinion prise de cette idée qu'il ne 
fallait pas répandre le sang des chrétiens, laquelle s'é- 
tablit de plus en plus lorsque les mahométans eurent 
paru, fit que les crimes qui n'intéressaient pas direc- 
tement la religion furent faiblement punis; on se 
contenta de crever les yeux (4) , ou de couper 
le nez ou les cheveux , ou de mutiler de quelque 
manière ceux qui avaient excité quelque révolte ou 
attenté à la personne du prince; des actions pareilles 
purent se commettre sans danger et même sans 
couraofe. 

Un certain respect pour les ornements impériaux 

(1) Nestorius, évêque de Constantinopîe (428), condamné 
par le concile d'Ephèse en 431. 

(2) Eutychès, moine de Constaptinople, condamné par le 
concile de Chalcédoine en 451. 

(3) Les Monothélites, hérétiques du vii^ siècle, condamné» 
p«r.r le concile de Constantinopîe (680). 

(4) Zenon contribua beaucoup à établir ce relâchement. 
Voyez Malchus, Hist Byzant^ àa.xisV Extrait des Ambassades, 
(M.) Zf non l'Isaurien^ empereur de 474 à 491. 



DlêsOEDEES DE l'eMPIRE d'oEIEXT. 205 

fit que l'on jeta d'abord les yeux (1) sur ceux qui 
osèrent s'en revêtir. C'était un crime de porter ou 
d'avoir chez soi des étoffes de pourpre ; mais, dès qu'un 
homme s'en vêtissait (2;, il était d'abord suivi, parce que 
le respect était plus attaché à l'habit qu'à la personne. 

L'ambition était encore irritée par l'étrange manie 
de ces temps-là, n'y ayant guère d'homme considé- 
rable qui n'eût par devers lui (3) quelque prédiction 
qui lui promettait l'empire. 

Comme les maladies de l'esprit ne se guérissent 
guère (4), l'astrologie judiciaire (5) et l'art de pré- 
dire par des objets vus dans l'eau d'un bassin avaient 
succédé chez les chrétiens aux divinations par les 
entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies 
avec le paganisme ; des promesses vaines furent le 
motif de la plupart des entreprises téméraires des par- 
ticuliers, comme elles devinrent la sag-esse du conseil 
des princes (6). 

Les malheurs de l'empire croissant tous les jours, 
on fut naturellement porté à attribuer les mauvais 
succès dans la guerre et les traités honteux dans la 
paix à la mauvaise conduite de ceux qui gouvernaient. 

Les révolutions mêmes firent les révolutions, et 

(1) C'est-à-dire que l'on considéra avec respect ceux qui 
osèrent s'en revêtir. 

(2) S'en vêtait. Vêtissait est un barbarisme que beaucoup de 
bons écrivains ont commis : Montesquieu, Voltaire, Buffon, 
Delille, Lamartine. Au reste, la tendance des verbes en ir à 
prendre tous la forme inchoative est assez forte pour qu'on 
puisse penser qu'elle finira par triompher. 

(3) Par devers lui, c'est-à-dire en sa possession. 

(4) Voyez Nicétas^ Vie d'Andronic Comnène. (M.) 

(5) On appelait astrologie judiciaire celle qui prétendait 
juger de l'avenir, ou le prédire par l'observation des astres. 

(6) Tournure un peu ambiguë, pour dire que ces promesses- 
Taines tinrent lieu de sagesse dans le conseil des princes. 



206 CHAPITRE XXI. 



Teffet devint lui-même la cause. Comme les Grecs 
avaient vu passer successivement tant de diverses 
familles sur le trône, ils n'étaient attachés à aucune; 
et, la fortune ayant pris des empereurs dans toutes 
les conditions, il n'y avait pas de naissance assez basse, 
ni de mérite si mince qui pût ôter l'espérance. 

Plusieurs exemples (1) reçus dans la nation en for- 
mèrent l'esprit général, et firent les mœurs, qui ré- 
cent aussi impérieusement que les lois. 

Il semble que les grandes entreprises soient parmi 
nous plus difficiles à mener que chez les anciens ; on 
ne peut guère les cacher, parce que la communica- 
tion est telle aujourd'hui entre les nations que chaque 
prince a des ministres dans toutes les cours, et peut 
avoir des traîtres dans tous les cabinets. 

L'invention des postes fait que les nouvelles volent 
et arrivent de toutes parts. 

Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire 
sans argent, et que depuis l'invention des lettres de 
change les négociants en sont les maîtres, leurs afFai- 
Tes sont très souvent liées avec les secrets de l'Etat; 
et ils ne négligent rien pour les pénétrer. 

Des variations dansle change sans une cause connue 
font que bien des gens la cherchent (2), et la trouvent 
à la fin. 

L'invention de l'imprimerie, qui a mis des livres 
dans les mains de tout le monde; celle de la gravure, 
qui a rendu les cartes géographiques si communes; 
enfin l'établissement des papiers politiques (3), font 



(1) Cest-à-dire plusieurs exemples d'élévations subites ou 
d'empereurs tirés de la lie du peuple. 

(2) Cherchent cette cause inconnue. 

(3) Des journaux politiques. Le plus ancien journal fran- 
çais, la Gazette de Théophraste Renaudot, n'avait été fondé 
«qu'en 1631. 



DESORDRES DE l'eMPIRE d'oRIEKT. 207 

assez connaître à chacun les intérêts g^n^raux pour 
pouvoir plus aisément être éclairci sur les faits secrets. 

Les conspirations dans l'Etat sont devenues diffi- 
ciles, parce que depuis l'invention des postes tous les 
secrets particuliers sont dans le pouvoir du public (1). 

Les princes peuvent agir avec promptitude, parce 
qu'ils ont les forces de l'Etat dans leurs mains ; les 
conspirateurs sont obligés d'agir lentement, parce 
que tout leur manque; mais,, à présent que tout s'é- 
claircit avec plus de facilité et de promptitude, pour 
peu que ceux-ci perdent de temps à s'arranger, ils 
sont découverts. 

(1) Du public, c'est-à-dire d« l'Etat, ou du gouveraemont, 
représentant de tous. 



CHAPITRE XXII 

FAIBLESSE DE L'eMPIRE d'oRIENT 



Phocas (1), dans la confusion des choses, étant mal 
affermi, Héraclius vint d'Afrique et le fit mourir : il 
trouva les provinces envahies et les légions détruites. 

A peine avait-il donné quelque remède à ces maux 
que les Arabes sortirent de leur pays pour étendre la 
religion et l'empire que Mahomet avait fondé d'une 
même main. 

Jamais on ne vit des progrès si rapides ; ils con- 
quirent d'abord la Syrie, la Palestine, l'Egypte, l'A- 
friaue, et envahirent la Perse. 

Dieu permit que sa religion cessât en tant de lieux 
d'être dominante, non pas qu'il Teût abandonnée, 
mais parce que, qu'elle soit dans la gloire ou dans 
l'humiliation extérieure, elle est toujours également 
propre à produire son effet naturel, qui est de sanc- 
tifier. 

La prospérité delà religion est différente de celle 
des empires. Un auteur célèbre (2) disait qu'il était 



(1) Pliocas avait régné de 602 à 610. Héraclius le renversa, 

et régna, non sans gloire, jusqu'en 641. 

(2) Pascal. Voyez Pensées, Ed. Havet, article xvîl, fragment 85: 
a La maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on 
est par là comme on devrait toujours être, dans la souffrance 
des maux, dans la privation de tous les biens et de tous les 
plaisirs des sens^ exempt de toutes les passions qui travaillent 
pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, 
dans l'attente continuelle ds la mort. N'est-ce pas ainsi que les 



FAIBLESSE DE l'eMPIRE D'ORIENT. 209 



bien aise d'être malade, parce qne la maladie est le 
vrai état du chrétien. On pourrait dire de même que 
les humiliations de lEglise, sa dispersion, la destruc- 
tion de ses temples, les souffrances de ses martyrs, 
sont le temps de sa gloire ; et que, lorsqu'aux yeux 
du monde elle paraît triompher, c'est le temps ordi- 
naire de son abaissement. 

Pour expliquer cet événement fameux de la con- 
quête de tant de pays par les Arabes, il ne faut pas 
avoir recours au seul enthousiasme. Les Sarrasin? 
étaient depuis longtemps distingués parmi les auxi- 
liaires des Romains et des Perses; les Osroëniens(l) et 
eux étaient les meilleurs hommes de trait qu'il y eût 
au monde : Sévèie, Alexandre et Maximin en avaient 
engagé à leur service autant qu'ils avaient pu, et s'en 
étaient servis avec un ofrand succès contre les Ger- 
mains qu'ils désolaient de loin (2) ; sous Yalens, les 



chrétiens devraient passer la vie? Et n'est-ce pas un grand 
bonheur quand on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est 
obligé d'être, et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre 
humblement et paisiblement? i> Pline le Jeune a exprimé quel- 
que part des réflexions analogues d'une façon bien délicate : 
ce Nous sommes meilleurs quand nous sommes malades. Quel 
malade est tenté far l'avarice, ou parla volupté? On n'est plus 
esclave des amours, on n'aspire plus aux honneurs; on néglige 
les richesses, et si peu qu'on ait, comme on se croit à la veille 
de le quitter, on s'en contente. C'est alors qu'on croit qu'il y a 
des dieux ; alors qu'on se souvient qu'on est homme : on n'en- 
vie personne, on n'admire ni ne méprise personne : les médi- 
sances mêmes glissent sur nous ; on ne s'en aigrit plus, on ne 
s'en nourrit plus... Si l'on a le bonheur d'échapper à la mortj 
on n'a de pensée que pour une vie douce et reposée, c'est-à-dire 
innocente et heureuse, i 

(1) Les Osroëniens occupaient en Asie lacontrée située entre 
leTauruSjleChaboras et l'Euphrate ; leur capitale était Edesse. 

(2) En les accablant de leurs traits. 

6*«* 



210 CHAPITRE XXII. 



Goths ne ponvaient lenr résîster(l) ; enfin ils ëtaîent 
dans ces temps-là la meilleure cavalerie du monde. 

Nous avons dit que chez les Romains les légions 
d'Europe valaient mieux que celles d'Asie ; c'était 
tout le contraire pour la cavalerie : je parle de celle 
des Parthes, des Osroëniens et des Sarrasins ; et 
c'est ce qui arrêta les conquêtes des Romains, parce 
que depuis Antiochus un nouveau peuple tartarCjdont 
la cavalerie était la meilleure du monde, s'empara 
de la haute Asie. 

Cette cavalerie était pesante (2), et celle d'Europe 
était légère ; c'est aujourd'hui tout le contraire. La 
Hollande et la Frise n'étaient point, pour ainsi dire, 
encore faites (3) ; et l'Allemagne était pleine de bois^ 
de lacs et de marais, où la cavalerie servait peu. 

Depuis qu'on a donné un cours aux grands fleuves, 
ces marais se sont dissipés, et l'Allemagne a changé 
de face. Les ouvrages de Yalentiniensur le Xecker (4), 
et ceux des Romains sur le Rhin, ont fait bien des 
changements (5) ; et, le commerce s'étant établi, des 
pays qui ne produisaient point de chevaux (6) en ont 
donné, et on en a fait usage. 



(1) Zozime, liv. iv. Ç\L) 

(2) Voyez ce que dit Zozime, liv. j, sur la cavalerie d'Au- 
télien et celle de PalmjTe. Voyez aussi Ammien Marcellin sur 
'la cavalerie des Perses. (M.) 

(3) C'étaient pour la plupart; des terres submergées, que l'art 
a rendues propres à être la demeure des hommes. M.) 

(4)Voyez Ammien Marcellin, liv. xxvii.(M.)LeXecker, affluent 
du Kkin, qui le reçoit près de Manheim. 

(5) Le climat n'y est plus aussi froid que le disaient les 
anciens. (M.) 

(6) César dit que les chevaux des Germains étaient vilains et 
petits, Irr.iv, chap. 2. Et Tacite, Des Mœursdcs Germains,dil: 
Germania ^ecorum fœcunda, sed^leraque im^'ocera. (M.) 



FAIBLESSE DE L'eMPIRE d'ORIENT. 211 



Constantin (1), fils d'Héraclius, ayant été empoi- 
sonné, et son fils Constant tué en Sicile, Constantin 
le Barbu, son fils aîné, lui succéda (2) ; les grands des 
provinces d'Orient s'étant assemblés, ils voulurent 
couronner ses deux autres frères, soutenant que, 
comme il faut croire en la Trinité, aussi était-il raison- 
nable d'avoir trois empereurs. 

L'bistoire grecque est pleine de traits pareils ; et, 
le petit esprit étant parvenu à faire le caractère de la 
nation, il n'y eut plus de sagesse dans les entreprises, 
et l'on vit des troubles sans cause et des révolutions 
sans motifs. 

Une bio^oterie universelle abattit les couraores, et 
engourdit tout l'empire. Constantinople est, à propre- 
ment parler, le seul pays d'Orient où la religion chré- 
tienne ait été dominante ; or cette lâcheté, cette 
paresse, cette mollesse des nations d'Asie, se mêlèrent 
dans la dévotion même. Entre mille exemples, je ne 
veux que Philippicus, général de Maurice qui , 
étant prêt de donner une bataille, se mit à pleurer (3 , 
dans la considération du grand nombre de gens qui 
allaient être tués (4). 

Ce sont bien d'autres larmes, celles de ces Arabes (5) 

(1) Constantin Héraclius ou Constantin III (641). — Cons- 
tant, son fils (641-668), — Constantin IV Pogonat (ou le Barbu) 
(668-685). 

(2) Zonaras, Vie de Constantin le Barhu. Çsl.) 

(3) Théophylacte, liv. il , chap. 3. Histoire de l'empereur 
Maurice. (M.) 

(4) Plus haut Montesquieu reproche aux Byzantins d'avoir usé 
rarement de la peine de mort. Ici il taxe bien sévèrement un 
général pour un mouvement d'humanité. Ces blâmes pourraient 
se tourner en éloges. Un certain adoucissement dans les mœurs 
publiques est aussi une marque de progrès dans la civilisation. 

(5) Histoire de la conquête de la Syrie, de la Perte et de 
V Egypte par lés Sarrasins, par AI. Ockley. (M.) 



212 CHAPITRE xxn. 



qui pleurèrent de douleur de ce que leur général avaii 
fait une trêve qui les empêchait de répandre le sang 
des chrétiens. 

C'est que la différence est totale entre une armée 
fanatique et une armée bigote ; on le vit, dans nos 
temps modernes, dans une révolution fameuse, lorsque 
l'armée de Cromwell était comme celle des Arabes, et 
les armées d'Irlande et d'Ecosse (1) comme celle des 
Grecs. 

Une superstition grossière, qui abaisse l'esprit 
autant que la religion l'élève, plaça toute la vertu et 
toute la confiance des hommes dans une ignorante stu- 
pidité pour les images (2) ; et l'on vit des généraux 
lever un siège (3) et perdre une ville (4) pour 
avoir une relique. 

La religion chrétienne dégénéra, sous l'empire 
grec, au point où elle était de nos jours chez les Mos- 
covites, avant que le czar Pierre I^ eût fait renaître 
cette nation, et introduit plus de changements dans 
un Etat qu'il gouvernait que les conquérants n'en 
font dans ceux qu'ils usurpent. 

On peut aisément croire que les Grecs tombèrent 
dans une espèce d'idolâtrie. On ne soupçonnera pas 
les Italiens ni les Allemands de ce temps-là d'avoir été 
peu attachés au culte extérieur; cependant, lorsque 
les historiens grecs parlent du mépris des premiers 
pour les reliques et les images, on dirait que ce sont 
nos controversistes qui s'échauffent contre Calvin. 
Quand les Allemands passèrent pour aller dans la 



(1) Qui soutenaient la cause des Stuarts. 

(2) C'est-à-dire dans une confiance ignorante et stupide en la 
protection des images 

^3) Zonaras, Vie de homain Lacapène. (M.) 
(4) Xicétas, Vie de Jean Comnène. (M.) 



FAIBLESSE DE l'eIITIRE d'oRIENT. 21S 

Tf^rre Sainte, Xicétas (1) dit que les Arméniens les 
reçurent comme amis, parce qu'ils n'adoraient pas les 
images. Or si, dans la manière de penser des Grecs, 
les Italiens et les Allemands ne rendaient pas assez de 
culte aux images, quelle devait être l'énormité du 
leur (2) ? 

Il pensa bien j avoir en Orient à peu près la même 
révolution qui arriva, il J a environ deux siècles, en 
Occident, lorsqu^'au renouvellement des lettres, comme 
on commença à sentir les abus et les dérèglements où 
l'on était tombé, tout le monde cherchant un remède 
au mal, des gens hardis et trop peu dociles déchirèrent 
rEoflise au lieu de la réformer. 

Léon VIsaurien, Constantin Copronyme, Léon, son 
fils (3), firent la guerre aux images ; et après que le 
culte en eût été rétabli par l'impératrice Irène, Léon 
V Arménien, Michel le Bègue et Théophile (4y les abo- 
lirent encore ; ces princes crurent n'en pouvoir mo- 
dérer le culte qu'en le détruisant ; ils firent la guerre 
aux moines (5), qui incommodaient l'Etat; et, pre- 
nant toujours les voies extrêmes, ils voulurent les 
exterminer par le glaive, au lieu de chercher à les 
régler. 



(1) Nicétas Clioniates vécut à Constantinople et à Nicée, 
où il mourut en 1216 , laissant 21 livres à!Anncde» qui pré- 
sentent l'histoire de l'Empire de 1118 à 1206. 

(2) De leur culte. Aujourd'hui l'on s'abstient de faire rap- 
porter ainsi un pronom avec un substantif employé d'une façon 
indéfini {assez de culte). On dirait : un assez grand culte. 

(3) Léon l'Isaurien (717-741) — Constantin Copronyme 
(7-^1-775). — Léon IV, dit le Khasare (775-780). 

(4) Irène, impératrice d'Orient (780-803). — Léon l'Armé- 
nien (813-820). — Michel le Bègue (820-829). — Théophile 
(829-842). 

(5) Longtemps avant, Valens avait fait une loi pour les obii- 



214 CHAPiTEE xxn. 



Les mornes (1), accusés d'idolâtrie par les partisans 
des nouvelles opinions, leur donnèrent le change en 
les accusant à leur tour de magie (2) ; et, montrant au 
peuple les églises dénuées d'images et de tout ce qui 
avait fait jusque-Iti l'objet de sa vénération, ils ne lui 
laissèrent point imaginer qu'elles pussent servir à 
d'autre usage qu'à sacrifier aux démons. 

Ce qui rendait la querelle sur les images si vive, 
et fit que dans la suite des gens sensés ne pouvaient 
pas proposer un culte modéré, c'est qu'elle était liée 
à des choses bien tendres (3) ; il était question de la 
puissance ; et les moines l'ayant usurpée, ils ne pou- 
vaient l'augmenter ou la soutenir qu'en ajoutant sans 
cesse au culte extérieur, dont ils faisaient eux-mêmes 
partie. Yoilà pourquoi les guerres contre les images 
furent toujours des guerres contre eux ; et que, quand 
ils eurent gagné ce point, leur pouvoir n'eut plus de 
bornes. 

Il arriva pour lors ce que l'on vit quelques siècles 
après dans la querelle qu'eurent Barlaam et Acyn- 
dine (4) contre les moines, et qui tourmenta cet em- 

ger d'aller à la guerre, et fit tuer tous ceux qui n'obéirent pas. 
(Jornandès, DeÈegn. Success., et la loi 26, Cod.jDe Decur.) (M.) 

f'1) Tout ce qu'on verra ici sur les moines grecs ne porte 
point sur leur état; car on ne peut pas dire qu'une chose ne soit 
pas bonne, parce que, dans de certains temps ou dans quelque 
pays, en en a abusé. (M.) 

(2) Léon le Grammairien, Vie de Léon l'Arménien. Id.jViede 
Théophile. Y oyez Suidas, àl'article Constantin.fih de Léon. (M.) 

'3j Délicates, liées à des intérêts sensibles, et, comme dit 
Montaigne, chatouilleux. 

(4] Barlaam, moine grec, né en Calabre, favori de l'empereur 
Andronic le Jeune ; il fut lié avec Pétrarque ; il mourut en 1348. 
Le moine Grégoire Acindynos, qui combattit comme lui les 
moines du mont Athos et la doctrine de la lumière incréée, 
rivait dans le même temps. 



FAIBLESSE DE l'eMPIRE d'ORIENT. 215 

pire jusqu'à sa destruction. On disputait si la lumière 
qui apparut autour de Jésus-Christ sur le Thabor était 
créée ou incréée. Dans le fond, les moines ne se 
souciaient pas plus qu'elle fût l'un que l'autre; mais, 
comme Barlaam les attaquait directement eux-mêmes, 
il fallait nécessairement que cette lumière fût incréée. 

La guerre que les empereurs iconoclastes (1) décla- 
rèrent aux moines fit que l'on reprit un peu les prin- 
cipes du gouvernement, que l'on employa en faveur 
du public les revenus publics, et qu'enfin on ôta au 
corps de l'Etat ses entraves. 

Quand je pense à l'ignorance profonde dans la- 
quelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis 
m'empêcher de le comparer à ces Scythes dont parle 
Hérodote (2j, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, 
afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de 
battre leur lait (3). 

L'impératrice Théodora (4) rétablit les images ; ei 
les moines recommencèrent à abuser de la piété pu- 
blique; ils parvinrent jusqu'à opprimer le clergé sécu- 
lier même; ils occupèrent tous les grands sièges (5), 
et exclurent peu à peu tous les ecclésiastiques de l'é- 
piscopat. C'est ce qui rendit ce clergé intolérable ; et, 
si l'on en fait le parallèle avec le clergé latin, si l'on 
compare la conduite des papes avec celle des pa- 

(1) Oa briseurs d'images. C'est le nom que les orthodoxes 
donnaient à la secte ennemie du culte des images. 

(2) Livre iv. (M.) 

(3) Cependant il faut bien avouer que les Turcs, par qui fut 
détruit l'empire byzantin, étaient encore bien plus ignorants 
que les Byzantins. 

C4) Il s'agit ici non pas de la femme de Justinien, morte en 
545, mais de la femme de l'empereur Théophile. Veuve en 842, 
elle exerça la régence sous son fils Michel III, et en fut dé- 
pouillée en 857. 

(5) Voyez Pachymère, liv. viii. (M.) 



210 CHAPITRE xxn. 



triarches de Constantinople , on verra des gens aussi 
sages que les autres étaient peu sensés. 

Voici une étrange contradiction de l'esprit humain : 
les ministres de la religion chez les premiers Romains, 
n'étant pas exclus des charges et de la société civile^ 
^'embarrassèrent peu de ses affaires; lorsque la reli- 
gion chrétienne fut établie, les ecclésiastiques, qui 
étaient plus séparés des affaires du monde, s'en mêlè- 
rent avec modération. Mais lorsque, dans la déca- 
dence de l'empire, les moines furent le seul clergé, 
ces gens, destinés par une profession plus particulière 
à fuir et à craindre les affaires^ embrassèrent toutes 
les occasions qui purent leur y donner part : ils ne 
cessèrent de faire du bruit partout, et d'agiter ce 
monde qu'ils avaient quitté. 

Aucune affaire d'Etat, aucune paix, aucune guerre, 
aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage ne 
se traita que par le ministère des moines ; les conseils 
du prince en furent remplis, et les assemblées de la 
nation presque toutes composées. 

On ne saurait croire quel mal il en résulta ; ils 
affaiblirent l'esprit des princes, et leur firent faire 
imprudemment même les choses bonnes. Pendant que 
Basile (1) occupait les soldats de son armée de mer à 
bâtir une église à saint Michel, il laissa piller la Sicile 
parles Sarrasins et prendre Syracuse ; et Léon, son suc- 
cesseur (2),quiemploya sa flotte au même usage, leur 
laissa occuper Tauroménie (3) et l'île de Lemnos (4). 

(1) Basile le Macédonien^ successeur de Michel III, qu'il fit 
aa-assiner, régna de 842 à 887. 

(2) Léon VI le Philosophe, successeur de Bisile, régna 
jusqu'en 911. 

(3) Tauromenium est Taormine en Sicile, au pied de l'Etna. 

(4) Zonaras, Vie de BasiU et de Léon. Nicéçhore, Vie de 
Basile et de Léon. (M.) 



FAIBLESSE DE L'EMPIKE D'oRIENT. 217 

Andronic Palëologue (1) abandonna la marine, 
parce qu'on l'assura que Dieu était si content de son 
zèle pour la paix de l'Eglise que ses ennemis n'ose- 
raient l'attaquer. Le même craignait que Dieu ne lui 
demandât compte du temps qu'il employait à gou- 
verner son Etat, et qu'il dérobait aux affaires spiri- 
tuelles (2). 

Les Grecs grands parleurs, grands disputeurs. 
naturellement sophistes, ne cessèrent d'embrouiller la 
religion par des controverses. Comme les moines 
avaient un grand crédit à la Cour, toujours d'autant 
plus faible qu'elle était plus corrompue, il arrivait 
que les moines et la Cour se gâtaient réciproquement, 
et que le mal était dans tous les deux : d'où il suivait 
que toute l'attention des empereurs était occupée 
quelquefois à calmer, souvent à irriter des disputes 
théoloo^iques, qu'on a toujours remarqué devenir fri- 
voles (3) à mesure qu'elles sont plus vives. 

Michel Palëologue (4), dont le règne (5) fut tant 
agité par des disputes sur la religion, voyant les 
affreux ravages des Turcs dans l'Asie, disait en sou- 
pirant que le zèle téméraire de certaines personnes, 
qui en décriant sa conduite avaient soulevé ses sujets 
contre lui, l'avait obligé d'appliquer tous ses soins à 
sa propre conservation, et de négliger la ruine des pro- 
vinces. «Je me suis contenté, disait-il, de pourvoir à ce s 
parties éloignées par le ministère des gouverneur», qui 



(1) Pachymère, liv. vu. (M.) 

(2) Andronic Paléologue ou Andronic II régna de 1282 à 
1328. 

(3) Tour peu correct ou du moins peu élégant. 

(4) Pachymère, liv. Yi, chap. 29. On a employé la traduc- 
tion de M. le président Cousin. (M.) 

(5) Michel Paléologue détrôna Jean Lascaria et régna de 
1260 à 1282. 



218 CHAPITRE XXIL 



m'en ont dissimulé les besoins, soit qu'ils fussent 
gagnés par argent, soit qu'ils appréhendassent d'être 
punis. D 

Les patriarches de Constantinople avaient un pou- 
voir immense : comme dans les tumultes populaires 
les empereurs et les grands de l'Etat se retiraient 
dans les églises, que le patriarche était maître de les 
livrer ou non, et exerçait ce droit à sa fantaisie, il se 
trouvait toujours, quoique indirectement, arbitre de 
toutes les affaires publiques. 

Lorsque le vieux Andronic (1) fit dire au patriar- 
che qu'il se mêlât des affaires de l'Eglise, et le laissât 
gouverner celles de l'empire, « c'est, lui répondit le 
patriarche, comme si le corps disait à l'âme : je ne 
prétends avoir rien de commun avec vous, et je n'ai 
que faire de votre secours peur exercer mes fonc- 
ions. D 

De si monstrueuses prétentions étant insupportables 
aux princes, les patriarches furent très souvent chas- 
sés de leur siège. Mais, chez une nation supersti- 
tieuse où l'on croyait abominables toutes les fonc- 
tions ecclésiastiques qu'avait pu faire un patriarche 
qu'on croyait intrus, cela produisit des schismes con- 
tinuels, chaque patriarche, l'ancien, le nouveau, le 
plus nouveau, ayant chacun leurs sectateurs. 

Ces sortes de querelles étaient bien plus tristes que 
pelles qu'on pouvait avoir sur le dogme; parce qu'elles 
étaient comme une hydre qu'une nouvelle déposition 
pouvait toujours reproduire. 

Jja fureur des disputes devint un état si naturel aux 
Grecs que, lorsque Cantacuzène (2) prit Constant!- 



(1) Paléologue. Voyez l'Histoire des deux Andronic, écrite 
par Gantacuzène, liv. i, chap. 50. (M.) 

(2) Cantacuzène, liv. ui, chap. 99. (M.) 



FAIBLESSE DE l'eMPIRE d'oPJENT. 219 

nople(l),il trouva l'empereur Jean (2) et l'impératrice 
Anne occupés à un concile contre quelques ennemis 
des moines ; et, quand Mahomet II (3) l'assiégea (4), 
il ne put suspendre les haines théologiques, et on y 
était plus occupé du concile de Florence (5) que de 
Varmée des Turcs (6). 

Dans les disputes ordinaires, comme chacun sent 
qu'il peat se tromper, l'opiniâtreté et l'obstination nf 
sont pas extrêmes ; mais dans celles que nous avont 
sur la religion, comme par la nature de la chose cha^ 
cun croit être sûr que son opinion est vraie, nous nous 
indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux- 
mêmes, s'obstinent à nous faire changer. 

Ceux qui liront l'Histoire de Pachymère connaî- 
tront bien l'impuissance où étaient et où seront tou- 
jours les théologiens par eux-mêmes d'accommoder 
jamais leurs différends. On j voit un empereur (7) 
qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les 



(1) Jean Cantacuzène, tuteur de l'empereur Jean Paléolo- 
gue, usurpa le pouvoir en 1342, et abdiqua en 1355. H ne mou- 
rut qu'en 1411. 

(2) L'empereur Jean Paléologue, après l'abdication de Jean 
Cantacuzène^ régna jusqu'en 1391. 

(3) Ducas, Histoire des derniers Paîéologues. (M.) 

(4) Mahomet II, sultan des Turcs (1451-1481), emporta 
Constantinople en 1453. 

(5) Le concile de Florence fut convoqué par le pape Er 
gène IV en 1439 pour travailler à la réunion des Eglisef 
d'Orient et d'Occident. 

(6) On se demandait si on avait entendu la messe d'un 
prêtre qui eût consenti à l'union : on l'aurait fui comme le feu ; 
on regardait la grande Eglise comme un temple profane. Le 
moine Gennadius lançait ses anathèmes sur tous ceux qui 
désiraient la paix. (Ducas, Histoire de» derniers Paîéologues.) 
(M.) 

(7) Andronic Paléologue. (M.) 



220 CHAPITRE xxn. 



rapprocher ; on voit de l'autre une hjdre de disputes 
qui renaissent sans cesse ; et l'on sent qu'avec la même 
méthode, la même patience, les mêmes espérances, la 
même envie de finir, la même simpHcité pour leurs in- 
trio-ues, le même respect pour leurs haines, ils ne se 
seraient jamais accommodés jusqu'à la fin du monde. 

En voici un exemple bien remarquable. A la solli- 
citation de l'empereur (1), les partisans du patriarche 
Arsène (2) firent une convention avec ceux qui sui- 
vaient le patriarche Joseph, qui portait que les deux 
partis écriraient leurs prétentions, chacun sur un pa- 
pier ; qu'on jetterait les deux papiers dans un brasier ; 
que, si l'un des deux demeurait entier, le jugement de 
Dieu serait suivi ; et que, si tous les deux étaient con- 
sumés, ils renonceraient à leurs difîërends. Le feu dé- 
vora les deux papiers, les deux partis se réunirent, la 
paix dura un jour ; mais le lendemain ils dirent que 
leur changement aurait dû dépendre d'une persuasion 
intérieure, et non pas du hasard ; et la guerre recom- 
mença plus vive que jamais. 

On doit donner une grande attention aux disputes 
des théologiens ; mais il faut la cacher autant qu'il est 
possible, la peine qu'on paraît prendre à les calmer les 
accréditant toujours en faisant voir que leur manière 
de penser est si importante qu'elle décide du repos de 
l'Etat et de la sûreté du prince. 

On ne peut pas plus finir leurs affaires en écoutant 
leurs subtilités qu'on ne pourrait abolir les duels en 
établissant des écoles où l'on raffinerait sur le point 
d'honneur. 

Les empereurs grecs eurent si peu de prudence que, 

(1) Pachymère, liv. L (M.) 

(2) Le patriarche Arsène, déposé en 1226 par un concile 
qne Michel Paléologue avait convoqué, mourut dans l'exil ei^ 
1264. 



FAIBLESSE DE l'eMPIUE d'oRIENT. 221 



qnand les disputes furent endormies, ils eurent la rage 
de les réveiller. Anastase (1), Justinien (2), Héra- 
clius (3), Manuel Comnène (4), proposèrent (5) des 
points de foi à leur clergé et à leur peuple, qui auraient 
méconnu la vérité dans leur bouche quand même ils 
l'auraient trouvée (6). Ainsi, péchant toujours dans 
la forme et ordinairement dans le fond, voulant faire 
voir leur pénétration, qu'ils auraient pu si bien mon- 
trer dans tant d'autres affaires qui leur étaient con- 
fiées, ils entreprirent des disputes vaines sur la nature 
de Dieu, qui, se cachant aux savants parce qu'ils sont 
orgueilleux, ne se montre pas mieux aux grands de la 
terre. 

C'est une erreur de croire qu'il j ait dans le mond* 
une autorité humaine à tous les égards despotique (7) , 
il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais : le pou- 
voir le plus immense est toujours borné par quelque 
coin. Que le Grand-Seigneur mette un nouvel impôt 
à Constantinople, un cri général lui fait d'abord trou- 
ver des limites qu'il n'avait pas connues. Un roi de 
Perse (8) peut bien contraindre un fils de tuer son 
père, ou un père de tuer son fils ; mais obliger ses su- 
jets de boire du vin, il ne le peut pas. Il y a dans cha- 
que nation un e.'iprit général (9; sur lequel la puis- 

(1) Evagre, liv. m. (M.) 

(2) Procope, Hist. secrète. (M.) 

(3) Zonaras, Vie d'Héraclius. (M.) 

(4) Nicétas, Vie de Manuel Comnène. (M.) 

(5) Anastase I*r le Silenti-iire (491-518). — Manuel Com- 
*ène (1143-1180). 

(6) Qui même, s'ils avaient trouvé la vérité dans la bouch« 
Jes empereurs, l'y auraient méconnue. 

(7) Maîtresse de tout sans restriction. 

(8) Voyez Chardin. (M.) 

(9) C'est-à-dire un certain nombre de points de doctrine et 
à«# mœurs sur lesquels *out le monde est d'accord. 



222 CHAPITRE XXII. 



San ce même est fondée : quand elle choque cet esprit, 
elle se choque elle-même, et elle s'arrête nécessai- 
rement. 

La source la plus empoisonnée de tous les malheurs 
les Grecs, c'est qu'ils ne connurent jamais la nature 
ji les bornes de la puissance ecclésiastique et de la 
séculière ; ce qui fit que l'on tomba de part et d'autre 
dans des effarements continuels. 

Cette grande distinction, qui est la base sur laquelle 
pose la tranquillité des peuples, est fondée non seule- 
ment sur la religion, mais encore sur la raison et la 
nature, qui veulent que des choses réellement séparées, 
et qui ne peuvent subsister que séparées, ne soient 
jamais confondues. 

Quoique chez les anciens Romains le clergé ne fît 
pas un corps séparé, cette distinction j était aussi 
connue que parmi nous. Claudius (1) avait consacré à 
la liberté la maison de Cicéron, lequel, revenu de son 
exil, la redemanda : les pontifes décidèrent que, si elle 
avait été consacrée sans un ordre exprès du peuple, 
on pouvait la lui rendre sans blesser la religion. « Ils 
ont déclaré, dit Cicéron (2), qu'ils n'avaient examiné 
que la validité de la consécration, et non la loi faite 
par le peuple ; qu'ils avaient jugé le premier chef 
comme pontifes, et qu'ils jugeraient le second comme 
sénat-eurs. » 



(1) Ce Claudius, qui fut tué par Milon, appartenait à l&gens 
Claudia; mais, comme il s'était fait adopter par une famille 
plébéienne, on écrit d'ordinaire son nom par un o : ClodiuSf 
pour le distinguer des autres membres de sa genê. 

(2) Ledre* à Atticus, liv. iv. (M.) 



CHAPITEE XXm 

1. BAISON DE LA DURÉE DE l'eMPIRE d' ORIENT. 
2. SA DESTRUCTION. 



Après ce que je viens de dire de l'empire grec, il 
est naturel de demander comment il a pu subsister si 
longtemps. Je crois pouvoir en donner les raisons. 

Les Arabes Payant attaqué et en ayant conquis 
quelques provinces, leurs chefs se disputèrent le cali- 
f it (1) ; et le feu de leur premier zèle ne produisit plus 
que des discordes civiles. 

Les mêmes Arabes ayant conquis la Perse, et s'y 
étant divisés ou affaiblis, les Grecs ne furent plus 
obligés de tenir sur l'Euphrate les principales forces 
de leur empire. 

Un architecte nommé Callinique (2), qui était venu 
de Syrie à Constantinople, ayant trouvé la composi- 
tion d'un feu que Ton soufflait par un tuyau, et qui 
était tel que Teau et tout ce qui éteint les feux ordi- 
naires ne faisait qu'en augmenter la violence, les 
Grecs, qui en firent usage, furent en possession pen- 
dant plusieurs siècles de brûler toutes les flottes de 

(1) Le califat est le titre de la magistrature à la fois tem- 
porelle et spirituelle dont furent revêtus les anccesseurs d 
Mahomet. 

(2) Callinique êtaitun ingénieur d'Héliopolis en Syrie qui, au 
VII* siècle, inventa le feu grégeois (c'est-à-dire/eu grec), com- 
position faite de plusieurs matières combustibles ; on s'en servit 
à Constantinople pour détruire les flottes des Sarrasins. La for- 
mule de ce mélange n'est pas pi rfaitement connue aujourd'hui. 



224 CHAPITRE XXm. 



leurs ennemis, surtout celles des Arabes, qui venaient 
d'Afrique ou de Syrie les attaquer jusqu'à Constanti- 
nople. 

Ce feu fut mis au rang des secrets de l'Etat; et Cons* 
tan tin Porphyrogénète (1), dans son ouvrage dédié à 
Romain, son fils, sur l'administration de l'empire, 
l'avertit que, lorsque les barbares lui demanderont du 
feu grégeois (2), il doit leur répondre qu'il ne lui est 
pas permis de leur en donner, parce qu'un ange qui 
'.'apporta à l'empereur Constantin défendit de le com- 
muniquer aux autres nations, et que ceux qui avaient 
3sé le faire avaient été dévorés par le feu du Ciel dès 
qu'ils étaient entrés dans l'église. 

Constantinople faisait le plus grand et presque le 
seul commerce du monde, dans un temps où les na- 
tions gothiques (3) d'un côté et les Arabes de l'autre 
avaient ruiné le commerce et l'industrie partout 
ailleurs : les manufactures de soie y avaient passé de 
Perse; et, depuis l'invasion des Arabes, elles furent 
fort négligées dans la Perse même. D'ailleurs les 
Grecs étaient maîtres de la mer : cela mit dans l'Etat 
d'immenses richesses, et par conséquent de grandes 
ressources ; et, sitôt qu'il eut quelque relâche, on vit 
d'abord reparaître la prospérité publique. 

En voici un grand exemple. Le vieux Andronic 
Oomnène (4) était le Néron des Grecs; mais, comme 
()armi tous ses vices il avait une fermeté admirable 



(1) Constantin Porphyrogénète, qui régna de 911 à 919, fut 
détrôné. Rétabli en 945, il mourut en 959. 

(2) Voyez ci-dessus, page 223, note 2. 

(3) Montesquieu désigne ainsi d'une façon très impropre les 
différents États que des rois barbares, mais qui n'étaient pas 
tous des Goths d'origine, avaient fondés dans les provinces dé- 
membrées de l'empire d'Occident. 

(4) Andronic Comnène régna de 1183 à 118S. 



RAISON DE LA DUREE DE L'eMPIRE d'ORIEXT. 225 

pour empéclierles injustices et les vexations des grands, 
on remarqua (1) que, pendant trois ans qu'il régna, 
plusieurs provinces se rétablirent. 

Enfin les barbares qui habitaient les bords du Da- 
nube s'étant établis, ils ne furent plus si redoutables, 
ai servirent même de barrière contre d'autres bar- 
bares. 

Ainsi, pendant que l'empire était affaissé sous un 
mauvais gouvernement, des causes particulières le 
sou::enaienî:. C'est ainsi que nous voyons aujourd'hui 
quelques nations de l'Europe (2) se maintenir, malgré 
lear faiblesse, par les trésorsdes Indes; les Etats tem- 
porels du pape, par le respect que l'on a pour le sou- 
verain; et les corsaires de Barbarie (3), par l'empê- 
chement qu'ilsmettentaucommerce despetites nations, 
ce qui les rend utiles aux grandes (4). 

L'empire des Turcs est à présent à peu près dans le 
même deofré de faiblesse oii était autrefois celui des 
Grecs (5). Mais il subsistera longtemps : car (6), si 



(1) Nicétas, Vie d'Andronic Commène, liv. II. (M.) 
/2^ L'édition originale dit explicitement :nou3 voyons aujour- 
d'hui l'Espagne et le Portugal se maintenir, etc. 

(3) On appelait ainsi la cote septentrionale de l'Afriqua 
(Tunis, Alger, Maroc), du nom des Berbères, habitants primitifs 
de ce littoral. Le mot grec barbares (latin barbarus] paraît tiré 
du nom de ce peuple. 

(4) Ils troublent la navigation des Italiens dans la Méditer- 
ranée. 

(5) Comparez la 19* des Lettres Persanes. « J'ai vu avec 
ctonnement la faiblesse de l'empire des Osraanlis. Ce corps ma- 
lade ne se soutient pas par un régime doux et tempéré, mais 
par des remèdes violents quil'épuisent et le minent sans cesse... 
Cet empire, avant deux siècles, sera le théâtre des triomphes 
de quelque conquérant. » Le terme de la prédiction expire en 
1911. 

(6] Ainsi, les projets contre le Turc, comme celui qui fut 



226 CHAPITRE XXIII. 

quelque prince que ce fût mettait cet empire en përîl 
en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances com- 
merçantes de l'Europe connaissent trop leurs affaires 
pour n'en pas prendre la défense sur-le-champ (1). 

C'est leur félicité que Dieu ait permis qu'il y ait 
dans le monde des nations propres à posséder inutile- 
ment un grand empire (2). 

Dans le temps de Basile Porphvrogénète (3), la 
&, "issance des Arabes fut détruite en Perse. Maho- 
U, (4), fils de Sambraël, qui j régnait, appela du 
Ko. trois mille Turcs en qualité d'auxiliaires. Sur 
quelque mécontentement, il envoya une armée contre 
eux ; mais ils la mirent en fuite. Mahomet, indigné 
contre ses soldats, ordonna qu'ils passeraient devant 
lui vêtus en robes de femmes; mais ils se joignirent 
aux Turcs, qui d'abord allèrent ôter la garnison 
qui gardait le pont de l'Araxe, et ouvrirent le 
passage à une multitude innombrable de leurs com- 
patriotes. 

Après avoir conquis la Perse, ils se répandirent 

fait sous le pontificat de Léon X, par lequel l'empereur devait 
se rendre par la Bosnie à Constantinople, le roi de France par 
l'Albanie et la Grèce, d'autres princes s'embarquer dans leurs 
ports ; ces projets, dis-je, n'étaient pas sérieux, ou étaient faits 
par des gens qui ne voyaient pas l'intérêt de l'Europe. (M.) 

(1) Depuis le temps où ces lignes furent écrites, l'histoire de 
TEurope a confirmé la justesse des prévisions qu'elles expri- 
ment. Les trois puissances commerçantes sont l'Angleterre, la 
France et la Hollande. 

(2) L'édition originale dit sans ambages : C'est leur félicité 
qu'il y ait dans le monde des Turcs et des Espagnols, les hom- 
mes du monde les plus propres à posséder inutilement un grand 
expire. 

(3) Basile Porphyrogénète régna de 976 à 1025. 

(4) Histoire écrite par Xicéphore Br3'ène-Céâar ; Vies d>e Con- 
ttantin Ducas et Romain Diogène, (M.) 



RAISON DE LA DUR^E DE L'eMPIEE d'OEIEXT. 227 

d'Orient en Occident sur les terres de l'Empire ; et, 
Romain Diogène (1) ayant vouJu les arrêter, ils le 
prirent prisonnier (2), et soumirent presque tout ce 
que les Grecs avaient en Asie jusqu'au Bosphore. 

Quelque temps après , sous le règne d'Alexis 
Oomnène (3),les Latins attaquèrent l'Orient. Il y avait 
longtemps qu'un malheureux schisme avait mis une 
haine implacable entre les nations des deux rites (4) % 
et elle aurait éclaté plus tôt si les Italiens n'avai t 
plus pensé à réprimer les empereurs d'Allemr .e, 
qu'ils craignaient, que les empereurs grecs, qu'' ne 
faisaient que haïr. 

On était dins ces circonstances, lorsque tout à coup 
il se répan lit en Europe une opinion religieuse que 
les lieux o'i Jésus-Christ était né, ceux où il avai?, 
souffert, étint profanés par les infidèles, le moyen 
d'effacer ses péchés était de prendre les armes pour 
les en chasser. L'Europe était pleine de gens qui 
aimaient la guerre, qui avaient beaucoup de crim-cs à 
expier, et qu'on leur proposait d'expier en suivant 
leur passion dominante : tout le monde prit donc la 
croix et les armes (5). 

Les croisés, étant arrivés en Orient, assiégèrent 
Nicée (fi) et la prirent : ils la rendirent aux Grecsf 

(1) Romain Diogène, empereur d'Orient de 1068 à 1071, 

(2) Prendre prisonnier, pléonasme qui s'est employé fré- 
quemment jusqu'au xviii® siècle. 

(3) Alexis Comnène 1^ (1081-1118). 

(4) Le schisme avait été consommé au milieu du xi° siècle 
par le patriarche de Constantinople Michel Cérularios. 

(5) Cette façon d'expliquer les croisades est spirituelle plu- 
tôt que juste. Les croisades furent une réaction violente et, 
dans quelque mesure, légitime de l'Europe chrétienne contre l'is- 
iamisme,qui l'avait étreinte^ envahie, et l'avait failli subjuguer 

(6) Nicée en Bithynie, où fut convoqué le célèbre concile 
œcuménique de 325. 



228 CHAPITRE XXIII. 



et, dans la consternation des infidèles, Alexis et Jean 
Comnène (1) rechassèrent les Turcs jusqu'à l'Eu- 
phrate. 

Mais, quel que fût l'avantage que les Grecs pus- 
sent tirer des expéditions des croisés, il n'y avait pas 
d'empereur qui ne frémît du péril de voir passer au 
milieu de ses Etats et se succéder des héros si fiers et 
de si grandes armées. 

Ils cherchèrent donc à dégoûter l'Europe de ces 
entreprises ; et les croisés trouvèrent partout des 
trahisons, de la perfidie, et tout ce qu'on peut attendre 
d'un ennemi timide. 

Il faut avouer que les Français, qui avaient com- 
mencé ces expéditions, n'avaient rien fait pour se 
faire souffrir. Au travers des invectives (2) d'Andro- 
nic Comnène contre nous , on voit dans le fond 
que chez une nation étrangère nous ne nous contrai- 
gnions point, et que nous avions pour lors (3) les 
défauts qu'on nous reproche aujourd'hui. 

Un comte français (4) alla se mettre sur le trône 
de l'empereur ; le comte Baudouin (5) le tira par le 
bras, et lui dit : « Vous devez savoir que, quand on 
est dans un pays, il en faut suivre les usages. — 
Vraiment, voilà un beau paysan, répondit-il, de s'as- 
seoir ici, tandis que tant de capitaines sont debout ! > 

Les Allemands, qui passèrent ensuite, et qui étaient 
les meilleures gens du monde (6), firent une rude pé- 

^1) Jean Ooninène succéda en 1118 à Alexii Comnène ; il 
régna jusqu'en 1143. 

(2) Histoire d'Alexis, son père, liv. x et XI. (M.) 

(3) Voy. page 5, note 1. 

(4) Robert, comte de Paris. 

(5) Baudoin ou Baudouin, comte de Flandre. 

(G) C'était la mode en France au xviii® siècle de louera tout 
propos la douceur et la bonhomie des Allemands. 



RAISON DE LA DUR^E DE l'eMPIRE d'oBIENT. 22% 



nîtence de nos étourderies, et trouvèrent partout 
des esprits que nous avions révoltés (1). 

Enfin la haine fut portée au dernier comble ; et 
quelques mauvais traitements faits à des marchands 
vénitiens, l'ambition, l'avarice, un faux zèle, déter- 
minèrent les Français et les Vénitiens à se croiser 
contre les Grecs. 

Ils les trouvèrent aussi peu aguerris que dans ces 
derniers temps les Tartares trouvèrent les Chinois (2). 
Les Français (3) se moquaient de leurs habille- 
ments efféminés ; ils se promenaient dans les rues de 
Constantinople revêtus de leurs robes peintes; ils 
portaient à la main une écritoire et du papier, par 
dérision pour cette nation qui avait renoncé à la 
profession des armes ; et, après la guerre, ils refu- 
sèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec 
que ce fût. 

Ils prirent toute la partie d'Occident, et y élurent 
empereur le comte de Flandre (4), dont les Etats 
éloignés ne pouvaient donner aucune jalousie aux 
Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l'Orient (5), 
séparés des Turcs par les montagnes, et des Latins 
par la mer. 

Les Latins, qui n'avaient pas trouvé d'obstacles 
dans leurs conquêtes, en ayant trouvé une infinité 
dans leur établissement, les Grecs repassèrent d'Asie 



(1) Nîcétat, Histoire de Manuel Comnène, liv. i. (M.) 

(2) Les Tartares avaient conquis la Chine et installé à Pékia 
une dynastie mongole en 1649. 

(3) Nicétas, Histoire après la prise de Const., chap. 3. (M.) 

(4) Baudoin IX, comte de Flandre, élu empereur par lea 
Croisés en 1204^ vaincu et pris ou tué par les Bulgares l'année 
suivante. 

(5) Leur capitale était Trébizonde en Asie, sur la mer 
Noirôi ' 



230 CHAPITKE XXIII. 



en Europe, reprirent Constantinople et presque tout 
l'Occident (1). 

Mais ce nouvel empire ne fut que le fantôme du 
premier, et n'en eut ni les ressources ni la puissance. 

H ne posséda guère en Asie que les provinces qui 
6ont en deçà du Méandre et du Sangare (2) : la plu- 
)art de celles d'Europe furent divisées en de petites 
Bouverainetés. 

De plus, pendant soixante ans que Constantinople 
resta entre les mains des Latins, les vaincus s'étant 
dispersés et les conquérants occupés à la guerre, le 
commerce passa entièrement aux villes d'Italie ; et 
Constantinople fut privée de ses richesses. 

Le commerce même de l'intérieur se fit par les 
Latins. Les Grecs, nouvellement rétablis, qui crai- 
gnaient tout, voulurent se concilier les Génois en 
leur accordant la liberté de trafiquer sans payer des 
droits (3) ; et les Vénitiens, qui n'acceptèrent point 
de paix, mais quelques trêves, et qu'on ne voulut pas 
irriter, n'en payèrent pas non plus. 

Quoique avant la prise de Constantinople Manuel 
Comnène (4) eût laissé tomber la marine, cependant, 
comme le commerce subsistait encore, on pouvait fa- 
cilement la rétablir ; mais, quand dans le nouvel em- 
pire on l'eut abandonnée, le mal fut sans remède, 
parce que l'impuissance augmenta toujours. 

Cet Etat^ qui dominait sur plusieurs îles, qui était 



(1) C'est-à-dire presque tout roccident de l'empire d'Orient 
(en 1261). 

(2) Le Méandre, rivière d'Asie-Mineure, coulait entre la 
Lydie et la Carie, et se jetait dans la mer Egée, près da 
Samoa. Le Sangare traversait la Galatie, la Phrygie, la Bi- 
thynie, et se jetait dans le Pont-Euxin. 

(3) Cantacuzène, liv. rv. (M.) 

^) Manue Comnène. empereur de 1U3 à J.180» 



RAISOK DK LA BUTINE DE l'eMPIRE d'oRIENT. 231 

partagé par la mer, et qui en était environné en tant 
d'endroits, n'avait point de vaisseaux pour j navi- 
ger (1). Les provinces n'eurent plus de communica- 
tion entre elles : on obligea les peuples de se réfugier 
plus avant dans les terres pour éviter les pirates (2) ; 
et, quand ils l'eurent fait, on leur ordonna de se re- 
tirer dans les forteresses pour se sauver des Turcs. 

Les Turcs faisaient pour lors (3) aux Grecs unô 
guerre singulière : ils allaient proprement à la chasse 
des hommes ; ils traversaient quelquefois deux 
cents lieues de pays pour faire leurs ravages. Comme 
ils étaient divisés sous plusieurs sultans (4), on ne 
pouvait pas par des présents faire la paix avec tous, et 
il était inutile de la faire avec quelques-uns. Ils s'é- 
taient faits mahométans, et le zèie pour leur religion 
les eno-afieait merveilleusement à ravao-er les terres 
des chrétiens. D'ailleurs, comme c étaient les peuples 
les plus laids de la terre (5), leurs femmes étaient af- 
freuses comme eux ; et dès qu'ils eurent vu des Grec- 
ques, ils n'en purent plus souffrir d'autres (6). Cela 

(1) Voy. p. 33, note 1. 

(2) Pachymère, liv. vu. (M.) 

(3) Voy. p. 5, note 1. 

(4) Cantacuzène, liv. m, chap. 96, et Pachymère, liv. XI, 
chap. 9. (M.) 

(5) Cela donna lieu à cette tradition du Nord, rapportée par 
le Goth Jornandès, que Philimer, roi des Goths, entrant dans 
les terres gétiques, y ayant trouvé des femmes sorcières, il les 
chassa loin de son armée ; qu'elles errèrent dans les déserts, où 
des démons incubes s'accouplèrent avec elles, d'où vint la 
nation des Huns. Genus ferocissimurrif quod fuit primum inter 
paludes, minutum, tetrum atque exile, nec alla voce notum niai 
quœ humani sermonis imaginem assignabat. (M.) 

(6) Michel Ducas, Eist. de Jean Manuel, Jean et Constantiji, 
«hap. 9. Constantin Porphyrogénète, au commencement de son 
Exti-ait des Ambassades, avertit que, quand les barbares yiea- 



232 CHAPITRE xxin. 



les porta à des enlèvements continuels. Enfin ils 
avaient été de tout temps adonnés aux brigandages ; 
et c'étaient ces mêmes Huns qui avaient autrefois causé 
tant de maux à l'empire romain (1). 

Les Turcs inondant tout ce qui restait à l'empire 
grec en Asie, les habitants qui purent leur échapper 
luirent devant eux jusqu'au Bosphore ; et ceux qui 
trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans la partie 
de l'empire qui était en Europe, ce qui augmenta 
considérablement le nombre de ses habitants ; mais il 
diminua bientôt. Il y eut des guerres civiles si fu- 
rieuses que les deux factions appelèrent divers sultans 
turcs, sous cette condition, aussi extravagante qu* 
barbare, que tous les habitants qu'ils prendraient dans 
les pays du parti contraire seraient menés en es- 
clavage (2) ; et chacun, dans la vue de ruiner ses en- 
nemis, concourut à détruire la nation. 

Bajazet (3) ayant soumis tous les autres sultans, les 
Turcs auraient fait pour lors ce qu'ils firent depuis, 
sous Mahomet II (4) , s'ils n'avaient pas été eux- 
mêmes sur le point d'être exterminés par les Tartares. 

Je n'ai pas le courage de parler des misères qui 
suivirent :je dirai seulement que, sous les derniers 
empereurs, l'empire; réduit aux feux bourgs (5) de 

lient à Constantinople, les Romains doivent bien se garder de 
leur montrer la grandeur de leurs richesses, ni la beauté d(* 
leurs femmes. (M.) 

(1) Voyez la première note ci-dessus. (M.) Montesquifi^n 
désigne ainsi la note 5 de la page 231. 

(2) Voyez V Histoire des empereurs Jean Paléologue et Jeat^ 
Cantacuzène, écrite par Cantacuzène. (M.) 

(3) Bajazet I®', fils d'Araurat P"", lui succéda en 1389, et 
régna jasqu'en 1402. 

(4) Mahomet II, fils d'Amurat II, lui succéda ea 1461, et 
mourut en 1481. 

(5) Voy. page 163, note 1. 



RAISON DE LA DUR^E DS l'eMPIRE d'oRIENT. 233 

Constantin ople, finit comme le Rhin, qni n'est plus 
qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan (1). 



(1) Oserait-on dire que l'on pourrait appliquer à l'ouvrage de 
Montesquieu les dernières lignes et la comparaison par où il se 
termine ? Un peu de fatigue et de sécheresse s'accuse dans les 
pages où l'auteur a résumé l'histoire de l'empire byzantin ; on 
n'y trouve plus au même degré ces rues larges, cette critique 
profonde qu'on admire dans les trois premiers quarts du livre, 
ooDsacréa à l'étude de l'iiistoire de Borne. 



DIALOGUE 

DE SYLLA ET D' EUCR ATE (1). 



Quelques jours après que SjUa se fut démis de 
la dictature (2), j'appris que la réputation que 
j'avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter 
de me voir. Il était à sa maison de Tibur (3), où il 
jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. 
Je ne sentis point devant lui le désordre où nous jette 
ordinairement la présence des grands hommes. Et, 
dès que nous fûmes seuls : 

a. Sylla, lui dis-je, vous vous êtes donc mis vous- 
même dans cet état de médiocrité qui afflige presque 
tous les humains? Vous avez renoncé à cet empire que 
votre gloire et vos vertus (4) vous donnaient sur tous 
les hommes ? La Fortune semble être gênée de ne 
plus vous élever aux honneurs (5). 

(1) Eucrate est un personnage imaginaire. Le nom indique 
assez que Montesquieu le suppose Grec ; et son langage paraît 
celui d'un philosophe stoïcien. 

(2) Avant J.-C. 79. 

(3) Tibur dans la Sabine, à deux lieues au N. de Rome. Au- 
jourdhui Tivoli. 

(4) On ne peut entendre ce mot que dans le sens de talents, 
li est ainsi souvent employé dans Montesquieu. Voy. p. 95, n. 3. 

(5) Sylla aimait à attribuer ses succès à la Fortune et S9 
glorifiait du surnom d'Heureux qu'on lui donnait. 



236 DIALOGUE 



— Eucrate, me dit-îl, si je ne suis plus en spectacle 
à l'univers, c'est la faute des choses humaines, qui onl 
des bornes, et non pas la mienne. J'ai cru avoir rempli 
ma destinée dès que je n'ai plus eu à faire de grandes 
choses. Je n'étais point fait pour gouverner tran- 
quillement un peuple esclave. J'aime à remporter des 
victoires^ à fonder ou détruire des Etats, à faire 
des ligues, à punir un usurpateur ; mais, pour 
ces minces détails de gouvernement où les génies 
médiocres ont tant d'avantages, cette lente exécution 
des lois, cette discipline d'une milice tranquille, mon 
âme ne saurait s'en occuper. 

— Il est singulier, lui dis-je, que voiiB ayez porté 
tant de délicatesse dans l'ambition. Nous avons bien 
vu de grands hommes (1) peu touchés du vain éclat 
et de la pompe qui entourent ceux qui gouvernent ; 
mais il y en a bien peu qui n'aient été sensibles au 
plaisir de gouverner, et de faire rendre à leur fantai- 
sie le respect qui n'est dû qu'aux lois. 

— Et moi, me dit-il, Eucrate, je n'ai jamais été 
si peu content que lorsque je me suis vu maître absolu 
dans Rome ; que j'ai regardé autour de moi, et que je 
n'ai trouvé ni rivaux ni ennemis. 

J'ai cru qu'on dirait quelque jour que je n'avais 
châtié que des esclaves. Veux-tu, me suis-je dit, que 
dans ta patrie il n'y ait plus d'hommes qui puissent 
être touchés de ta gloire? Et, puisque tu étabHs la ty- 
rannie, ne vois-tu pas bien qu'il n'y aura point après 
toi de prince si lâche que la flatterie ne t'égale, et ne 
pare de ton nom, de tes titres et de tes vertus même ? 

— Seigneur, vous changez toutes mes idées, de la 

(1) On dirait plutôt aujourd'hui des grands hommes, en con- 
sidérant grand homme comme une sorte de nom composé ; 1a 
règle est d'employer des devant un substantif et de devant uq 
adjectif suivi d'un substantif. 



DE SYLLA ET d'eUCRATE. 237 



façon dont je vous vois agir. Je croyais que vous aviez 
de l'ambition, mais aucun amour pour la gloire ; jo 
voyais bien que votre âme était haute, mais je ne 
soupçonnais pas qu'elle fût grande : tout dans votr* 
vie semblait me montrer un homme dévoré du désir 
de commander, et qui, plein des plus funestes passions. 
ee chargeait avec plaisir de la honte, des remords et 
de la bassesse même attachés à la tyrannie. Car enfin 
vous avez tout sacrifié à votre puissance ; vous vous 
êtes rendu redoutable à tous les Romains ; vous avez 
exercé sans pitié les fonctions delà plus terrible magis- 
trature qui fut jamais. Le Sénat ne vit qu'en tremblant 
un défenseur si impitoyable. Quelqu'un vous dit : 
€ Sylla, jusqu'à quand répandras-tu le sang romain? 
« Yeux-tune commander qu'à des murailles? )) Pour 
lors (1), vous publiâtes ces Tables (2) qui décidèrent 
de la vie et de la mort de chaque citoyen. 

— Et c'est tout le sang que j'ai versé qui m'a mis 
en état de faire la plus grande détentes mes actions (3). 
Si j'avais gouverné les Romains avec douceur, quelle 
merveille que l'ennui, que le dégoût, qu'un caprice, 
m'eussent fait quitter le gouvernement! Mais je me 
suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y avait 
pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que la 
dictature était mon seul asile. J'ai paru devant les 
Romains, citoyen au milieu de mes citoyens (4) ; et 
j'ai osé leur dire : <i Je suis prêt à rendre compte de 
•€ tout le sang que j'ai versé pour la République ; je 
4 répondrai à tous ceux qui viendront me demander 



(1) Voy. page 5, note 1. 

(2) Les tables de proscription. 
(8) Son abdication. 

(4) LaUiisme ; cives usité dans le lens de e«ncivei ou con- 
citoyeng. 



238 DIALOGUE 



« leur père, îenr fils ou leur frère. dTous les Romaîni 
se sont tus devant moi. 

— Cette belle action dont vous me parlez me paraît 
bien imprudente. Il est vrai que vous avez eu pour vous 
le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Ro- 
mains. Mais comment osâtes-vous leur parler de vous 
justifier, et de prendre pour juges des gens qui vous 
devaient tant de vengeances (1) ? 

Quand toutes vos actions n'auraient été que sévères 
pendant que vous étiez le maître, elles devenaient des 
crimes afîreux dès que vous ne l'étiez plus. 

— Vous appelez des crimes, me dit-il, ce qui a 
fait le salut de la République ? Youliez-vous que je 
'-âsse tranquillement des sénateurs trahir le Sénat pour 
36 peuple qui, s'imaginant que la liberté doit être aussi 
extrême que le peut être l'esclavage, cherchait à abo- 
lir la magistrature même ? 

Le peuple, gêné par les lois et par la gravité du Sé- 
nat, a toujours travaillé à renverser l'un et l'autre. 
Mais celui qui est ambitieux pour le servir contre le 
Sénat et les lois, le fut toujours assez pour devenir son 
maître. C'est ainsi que nous avons vu finir tant de ré- 
publiques dans la Grèce et dans l'Italie. 

Pour prévenir un pareil malheur, le Sénat a tou- 
jours été obligé d'occuper à la guerre ce peuple indo- 
cile. Il a été forcé, malgré lui, à ravager la terre, et à 
ioumettre tant de nations dont l'obéissance nous pèse. 
A présent que l'univers n'a plus d'ennemis à nous 
donner, quel serait le destin de la République ? Et 
sans moi le Sénat aurait-il pu empêcher que le peuple, 
dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se li- 
vrât lui-même à Marins, ou au premier tyran qui lui 
aurait fait espérer l'indépendance ? 

(1) Tour un peu obscur. C'est-à-dire tant de gens qui n« 
vous devaient qu'une chose, c'était de se venger de vous. 



DE STLLA ET D'EUCRATK 239 

Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes 
une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque 
autant de malheurs qu'à la servitude. Mais, quel que 
doive être le prix de cette noble liberté, il faot bien le 
payer aux dieux. 

La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des 
pays entiers ; et elle est pourtant utile aux humains. 

La postérité jugera ce que Rome n'a pas encore osé 
examiner ; elle trouvera peut-être que je n'ai pas versé 
assez de sang, et que tous les partisans de Marins n'ont 
pas été proscrits. 

— H faut que je vous l'avoue ; Sjlla, vous m'éton- 
nez. Quoi! c'est pour le bien de votre patrie que vous 
avez versé tant de sang ? et vous avez eu de l'attache- 
ment pour elle? 

— Eucrate, me dit-il, je n'eus jamais cet amour 
dominant pour la patrie dont nous trouvons tant 
d'exemples dans les premiers temps de la République ; 
et j'aime autant Coriolan, qui porte la flamme et le fer 
jusqu'aux murailles de sa ville ingrate, qui fait repen- 
tir chaque citoyen de l'afîront que lui a fait chaque 
citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capi- 
tole (1). Je ne me suis jamais piqué d'être l'esclave ni 
l'idolâtre de la société de mes pareils : et cet amour 
tant vanté est une passion trop populaire (2), pour 
être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me 
suis uniquement conduit par mes réflexions, et sur- 
tout par le mépris que j'ai eu pour les hommes. On 
peut juger, par la manière dont j'ai traité le seul grand 
peuple de l'univers, de l'excès de ce mépris pour tous 
les autres. 

J'ai cru qu'étant sur la terre, il fallait que j'y fusse 
libre. Si j'étais né chez les barbares, j'aurais moins 

(1) Manlius on Camille. 

(2) C'est-à-dire propre au peuple. 



240 DIALOGUE 



cherché à nsnrper le trône pour commander que pour 
ne pas obéir. Né dans une république, j'ai obtenu la 
gloire des conquérants en ne cherchant que celle des 
hommes libres. 

Lorsqu'avec mes soldats je suis entré dans Rome, 
je ne respirais ni la fureur, ni la vengeance. J'ai jugé 
sans haine, mais aussi sans pitié les Romains étonnés. 
€ Vous étiez libres, ai-je dit, et vous vouliez vivre es- 
« claves ? Xon. Mais mourez ; et vous aurez l'avan- 
€ tage de mourir citoyens d'une ville libre. 2> 

J'ai cru qu'ôter la liberté à une ville dont j'étais 
citoyen était le plus grand des crimes. J'ai puni ce 
crime-là; et je ne me suis point embarrassé si je se- 
rais le bon ou le mauvais génie de la République. Ce- 
pendant le gouvernement de nos pères a été rétabli ; 
le peuple a expié tous les affronts qu'il avait faits aux 
nobles ; la crainte a suspendu les jalousies ; et Rome 
n'a jamais été si tranquille. 

Vous voilà instruit de ce qui m'a déterminé à toutes 
les sanglantes tragédies que vous avez vues. Si j'avais 
vécu dans ces jours heureux de la République où les 
citoyens, tranquilles dans leurs maisons, y rendaient 
■aux dieux une âme libre, vous m'auriez vu passer ma 
vie dans cette retraite, que je n'ai obtenue que par 
tant de sang et de sueur. 

— Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le Ciel 
nit épargné au genre humain le nombre des hommes 
tels que vous (1) : nés pour la médiocrité , nou? 
sommes accablés par les esprits sublimes. Pour 
■qu'un homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte 
trop cher à tous les autres. 

Vous avez regardé l'ambition des héros comme un© 
passion commune ; et vous n'avez fait cas que de l'am- 

(1) C'est-à-dire n'ait pas infligé au genre humain un grand 

nombre d'hoTr.mes tels <".'.ie vous. 



DE SYLLA ET D'EUCRATB. 241 

!• 

bîtîon qui raisonne. Le désir insatiable de dominer 
que vous avez trouvé dans le cœur de quelques ci- 
toyens, vous a fait prendre la résolution d'être un 
homme extraordinaire ; l'amour de votre liberté vous 
a fait prendre celle d'être terrible et cruel. Qui dirait 
qu'un héroïsme de principe eût été plus fun >ste qu'un 
héroïsme d'impétuosité? Mais si, pour vous empêcher 
d'être esclave, il vous a fallu usurper la dictature, 
comment avez-vous osé la rendre ? Le peuple romain, 
dites- vous, vous a vu désarmé, et n'a point attenté 
sur votre vie. C'est un danger auquel vous avez 
échappé, un plus grand danger peut vous attendre. Il 
peut vous arriver de voir quelque jour un grand cri- 
minel jouir de votre modération , et vous confondre 
dans la foule d'un peuple soumis. 

— J'ai un nom, me dit-il ; et il me suffit pour ma 
sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes 
les entreprises, et il n'y a point d'ambition qui n'en 
soit épouvantée. Sylla respire ; et son génie est plus 
puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour 
de lui Chéronée, Orclïomène et Signion (1) ; Sylla a 
donné à chaque famille de Rome un exemple domes- 
tique et terrible : chaque Romain m'aura toujours de- 
vant les yeux ; et, dans ses songes même, je lui appa- 
raîtrai couvert de sang : il croira voir les funestes Ta- 
bles, et lire son nom à la tête des proscrits. On mur- 
mure en secret contre mes lois ; mais elles ne seront 
pa? effacées par des flots même de sang romain. Ne 
8uis-je pas au milieu de Rome ? Vous trouverez en- 
core chez moi le javelot que j'avais à Orchomène, et le 
bouclier que je portai sur les flaurailies d'Athènes, 

(1).A Chéronée et à Orchomène, en Béotie, Sylla vainquît 
les lieutenants de Mithridate, Taxile et Archélaûs. A Signium, 
dans le Latium, il écrasa le parti de Marins, commandé par 
le fils de ce dernier. 



242 DIALOGUE 



Parce qne je n'ai point de licteurs, en snis-je moins 
Sjlla ? J'ai pour moi le Sénat, avec la justice et les 
lois ; le Sénat a pour lui mon génie, ma fortune et ma 
gloire. 

— J'avoue, lui dis-je, que, quand on a une fois fait 
trembler quelqu'un, on conserve presque toujours 
quelque ctose de l'avantage qu'on a pris. 

— Sans doute, me dit-il. J'ai étonné les hommes ; 
et c'est beaucoup. Repassez dans votre mémoire l'his- 
toire de ma vie : vous verrez que j'ai tout tiré de ce 
principe, et qu'il a été l'âme de toutes mes actions. 
Ressouvenez-vous de mes démêlés avec Marins : je fus 
indigné de voir un homme sans nom, fier de la bas- 
sesse de sa naissance, entreprendre de ramener les 
premières familles de Rome dans la foule du peuple ; 
et, dans cette situation, je portais tout le poids d'une 
grande âme. J'étais jeune, et je me résolus de me 
mettre en état de demander compte à Marins de ses 
mépris. Pour cela, je l'attaquai avec ses propres armes, 
c'est-à-dire par des victoires contre les ennemis de la 
Rëpubhque. 

Lorsque, par le caprice du sort, je fus obligé de 
sortir de Rome, je me conduisis de même : j'allai 
faire la guerre à Mithridate ; et je crus détruire Ma- 
rins à force de vaincre l'ennemi de Marins. Pendant 
que je laissai ce Romain jouir de son pouvoir sur la 
populace, je multipliais ses mortifications ; et je le for- 
çais tous les jours d'aller au Capitole rendre grâces 
aux dieux des succès dont je le désespérais. Je lui fai- 
sais une guerre de réputation, plus cruelle cent fois 
que celle que mes légions faisaient au roi barbare. Il 
ne sortait pas un seul mot de ma bouche qui ne mar- 
quât mon audace ; et mes moindres actions, toujours 
superbes, étaient pour Marins de funestes présages. 
Enfin Mithridate demanda la paix; les conditions 
étaient raisonnables ; et, si Rome avait été tranquille, 



1 



DE STLLA ET d'eUCKATE. 243 

on si ma forttme n'avait pas été chancelante, je les au- 
rais acceptées. Mais le mauvais état de mes affaires 
m'obligea de les rendre plus dures ; j'exigeai qu'il dé- 
truisît sa flotte, et qu'il rendît aux rois ses voisins tous- 
les Etats dont il les avait dépouillés. « Je te laisse, ^ 
« lui dis-je, le royaume de tes pères, à toi qui devrais.^ 
<r me remercier de ce que je te laisse la main avec 
« laquelle tu as signé l'ordre de faire mourir en un 
c( jour cent mille Romains. » Mithridate resta immo- 
bile ; et Marins, au milieu de Rome, en trembla. 

Cette même audace, qui m'a si bien servi contre 
Mitliridate , contre Marins, contre son fils, contre 
Thelesinus (1 ), contre le peuple, qui a soutenu toute 
ma dictature, a aussi défendu ma vie le jour que je l'ai 
quittée ; et ce jour assure ma liberté pour jamais. 

— Seigneur, lui dis-je. Marins raisonnait comme 
vous, lorsque, couvert du sang de ses ennemis et de 
celui des Romains, il montrait cette audace que vous 
avez punie. Vous avez bien pour vous quelques vic- 
toires de plus et de plus grands excès ;mais, en prenant 
la dictature, vous avez donné l'exemple du crime que 
vous avez puni. Voilà l'exemple qui sera suivi, et non 
pas celui d'une modération qu'on ne fera qu'admirer. 

Quand les dieux ont soufîert que Sjlla se soit im- 
punément fait dictateur dans Kome, ils y ont proscrit 
la liberté pour jamais. Il faudrait qu'ils fissent trop 
de miracles pour arracher à présent du cœur de tous 
les capitaines romains l'ambition de régner. Vous leur 
avez appris qu'il y avait une voie bien plus sûre pour 
aller à la tjTannie, et la garder sans péril. Vous avez 
divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons 
citoyens d'une république trop riche et trop grande : 
le désespoir de pouvoir l'opprimer. » 

(1) Thelesinus était un des lieutenants de Marius ; il fut 
raincu par Sylla sous les murs de Rome. 



244 DIALOGUE DE SYLLA ET d'eUCBATE. 



H changea de visage, et se tut un moment. € Je 
ne crains, me dit-il avec émotion, qu'un homme (1), 
dans lequel je crois voir plusieurs Marins. Le hasard, 
ou bien un destin plus fort, me Va fait épargner. Je le 
regarde sans cesse ; j'étudie son âme : il j cache des 
desseins profonds. Mais, s'il ose jamais former celui 
de commander à des hommes que j'ai faits mes égaux, 
je jure par les dieux que je punirai son insolence. > 



(I) Cé 



sar. 



! 



TABLE ANALYTIQUE 



Pages. 
Acamanùns ravagés par la Macédoine et l'Etolie. 43 

Achaïois : état des affaires de ce peuple. 43 

Activm (Bataille d') gagnée par Auguste sur Antoine. 116 

ACYîîDiNE et Barlaam : leur querelle contre le3 moinei 
grecs. 214 

Adresse (Définition de V). 14 

Adeien (L'empereur) abandonne les conquêtes de Trajan. 143 

— On en murmure. 143 

— Rétablit la discipline militaire. 154 
Affranchissement des esclaves : Auguste y met des bornes. 121 

— Motifs qui les avaient rendus fréquents. 122 
Afrique (Villes d') dépendantes des Carthaginois, mal forti- 
fiées. 30 

Agriculture (L') et la guerre étaient les deux seules professions 
des citoyens romains. 91 

Agrippa, général d'Octave, vient à bout de Sextus Pom- 
pée. 114 

A.LEXANDRE, succcsseur d'Héliogabale, tué par les soldats 
romains. 155 

Alexis Comnèxe ; événements arrivés sous son règne. 228 

Alexis et Jean Comnène repoussent les Turcs jusqu'à l'Eu- 
phrate 228 

Allemagne : ses forêts élaguées, ses marais desséchés. 210 

Allemands croisés payent cher les fautes des croisés fran- 
ça's. 228 

Allié (Le titre d') du peuple romain très recherché, quoiqu'il 
«mportât avec soi un véritable esclavage. 67 

m»— 



246 TABLE 

Amalasonte. reine des Goths, fournit des virres à Béli- 
saire. 192 

Ainhassadeuri romains parlaient partout avec hauteur. 56 

Ambition, mal très commun dans l'empire grec ; pourquoi. 205 
Anarchie règne à Eome pendant les guerres civiles. 117 

A^'DEONic Paléologue abandonne la marine ; par quelle 
raison. 217 

— Réponse insolente d'un patriarche de Constantinople au vieux 
Andronic. 218 

— Passe sa vie à discuter les subtilités tliéologiques. 219 
Andronic Comnène : le Néron des Grecs. 224 
Angleterre : sagesse de son gouvernement. 81 

Annibal : à quoi il dut ses victoires contre les Romains. 32 

— Obstacles sans nombre qu'il eut à surmonter. 35 

— Justifié du reproche qu'on lui fait communément de n'avoir 
point assiégé Rome immédiatement après la bataille, et d'avoir 
laissé amollir ses troupes à Capoue. 37 

— Ce furent ses conquêtes mêmes qui changèrent sa for- 
tune. 38 

— Critique de l'auteur sur la façon dont Tite Live fait parler ce 
grand capitaine. 40 

— Réduit par Scipion à une guerre défensive. H perd une ba- 
taille contre le général romain. 41 

Antiochus : sa mauvaise conduite dans la guerre qu'il fit aux 
Romains. 60 

— Traité déshonorant qu'il fit avec eux. 60 
Antoine s'empare du livre des Raisons de César. 108 

— Fait l'oraison funèbre de César. 109 

— Veut se faire donner le gouvernement de la Gaule cisalpine 
au préjudice de Décimus Brutus qui en est revêtu. 110 

*- Défait à Modène. 111 

— Se joint avec Lépide et Octave. 111 

— Antoine et Octave poursuivent Brutus et Cassius. 112 

— Jure de rétablir la République; perd la bataille d'Ac- 
tium. 116 

— Une troupe de gladiateurs lui reste fidèle dans ses dés- 
astres. 116 

ANTONiKS (Les deux), emperei;rs chéris et respectés. 145 

Appien, historien des guerres de Marias et de Sjlla. 93 



ANALYTIQUE. 2î7 



Appius Clâudtus distribue le menu peuple de Eome dans les 

quatre tribus de la ville. 80 

Arabes : leurs conquêtes rapides, 209 

— Etaient les meilleurs hommes de trait. 209 

— Bons cavaliers. 210 

— Leurs divisions favorables à l'empire d'Orient, 223 

— Leur puissance détruite en Perse. 223 
Arcadius fait alliance avec les Visigotbs. 185 
Archers Cretois, autrefois les plus estimés. 19 
Arianisme était la secte dominante des barbares devenus chré- 
tiens. 189 

-^ Secte qui domina quelque temps dans l'empire. 189 

*- Quelle en était la doctrine. 203 

Aristocratie succède dans Rome à la monarchie. 73 

— Se transforme peu à peu en démocratie. 74 
Armées romaines n'étaient pas fort nombreuses. 17 

— Les mieux disciplinées qu'il y eût. 18 

— Navales autrefois plus nombreuses qu'elles ne la 
sont. 34 

— Dans les guerres civiles de Eome, n'avaient aucun objet dé- 
terminé. 116 

— Ne s'attachaient qu'à la fortune du chef. 116 

— Sous les empereurs exerçaient la magistrature suprême. 157 

— Dioclétien diminue leur puissance ; par quels moyens. 161 

— Les grandes armées, tant de terre que de mer, plus embarras- 
santes que propres à faire réussir une entreprise. 102 

Armes : les soldats romains se lassent de leurs armes. 174 

^ Un soldat romain était puni de mort pour avoir abandonné 
ses armes. 175 

AnsÈNE et Joseph se disputent le siège de Constantinople ; 
acharnement de leurs partisans. 220 

Arts : comment ils se sont introduits chez les différents peu- 
ples. 21 

— Arts et commerce étaient réputés chez les Romains des occu» 
pations serviles. 91 

Asie^ région que n'ont jamais quittée le luxe et la mollesse. 50 
Association de plusieurs villes grecques. 43 

— De plusieurs princes à l'empire romain. 160 
•- Regardée par les chrétiens comme une des causes de l'affaiblis- 

sèment de Tempire. 178 



248 TABLE 

Astrologie judiciaire fort en vogue dans l'empire grec. 205 

Athamanes, ravagés par la Macédoine et l'Etolie. 43 

Athéniens : état de leurs affaires après les guerres puniques. 44 
Attila soumet tout le nord et rend les deux empires tribu- 
taires. 1 80 

— Si CG fut par modération qu'il laissa subsister les Ro- 
mains. 181 

— Dans quel asservissement il tenait les deux empires. 181 

— Son portrait. 182 

— Son union avec Genséric. 185 
Avares (Les) attaquent l'empire d'Orient. 202 
Auguste, surnom d'Octave. 117 

— Commence à établir une forme de gouvernement nou- 
velle. 118 

— Ses motifs secrets et le plan de son gouvernement. 119 

— Parallèle de sa conduite avec celle de César. 119 

— S'il a jamais eu véritablement le dessein de se démettre de 
l'empire. 119 

— Parallèle d'Augnste et de Sylla. 120 

— Est très réservé à accorder le droit de bourgeoisie. 121 

— Met un gouverneur et une garnison dans Rome. 123 

— Assigne des fonds pour le paiement des troupes de terre et 
de mer. 123 

— Avait ôté au peuple la puissance de faire des lois. 128 
Augustin (Saint) réfute la lettre de Symmaque. 180 

Autorité : il n'en est pas de plus absolue que celle d'un prince 
qui succède à une république. 135 

Bajazet manque la conquête de l'empire d'Orient ; par qnelîa 

raison. 132 

Baléares (Les) étaient estimés d'excellents frondeurs. 19 

Barbares devenus redoutables aux Romains. 157 

— Incursions des barbares sur les terres de l'empire romain 
sous Gallus. 157 

— Et sur celui d'Allemagne, qui lui a succédé. 157 

— Rome les repousse. 159 

— Leurs irruptions sous Constantîus. 16G 

— Les empereurs les éloignent quelquefois avec de l'ar- 
gent 170 

» Epuisaient ainsi les richesses des Romains. 171 



ANALYTIQUE. 249 



Barbara, employés dans les armées romaines à titre d'auxi- 
liaires. 171 

— Ne veulent pas se soumettre a la discipline romaine. 175 

— Obtiennent en Occident des terres aux extrémités de l'em- 
pire. 186 

•- Auraient pu devenir romains. 186 

— S'entre-détruisent la plupart. 188 
•- En devenant chrétiens embrassent l'arianisme. 189 

— Leurs politiques, leurs mœurs. 190 

— Différentes manières de combattre des diverses nations bar- 
bares. 191 

— Ce ne furent pas les plus forts qui firent les meilleurs éta- 
blissements. 191 

— Une fois établis, en devenaient moins redoutables. 190 
Bablaam et ACYNDINE : leur querelle contre les moines 

grecs. 214 

Basile (L'empereur) laisse perdre la Sicile par sa faute. 216 

— POEPHYEOGÉNÊTE : extinction de la puissance des Arabes en 
Perse sous son règne. 226 

Batailles navales dépendent plus à présent des gens de mer que 
des soldats. 34 

— Batailce perdue, plus funeste par le découragement qu'elle 
occasionne que par la perte réelle qu'elle cause. 37 

Baudouin, comte de Flandre, couronné empereur par les 

Latins. 229 

BÉLISAIRE : à quoi il attribue ses succès. 192 

— Débarque en Afrique pour attaquer les Vandales, n'ayant que 
cinq mille soldats. 192 

— Ses exploits et ses victoires ; portrait de ce général. 192 
Béotien* : portrait de ce peuple. 43 
Bigotv,me énerve le courage des Grecs. 211 

— Effets contraires dubigotisme et du fanatisme. 212 
Bithynie : origine de ce royaume. 49 
Blé (Distribution de) dans les siècles de la République et sous 

les empereurs. 163 

Bleus et Verts ; factions qui divisaient l'empire d'Orient. lîfi 

— Justin ien favorise les Bleus. 195 
Bourgeoixie romaine (Le droit de) accordé à tous les alliés de 

Rome. 84 

•» Inconvénienti qui en résultent. 65 



250 TABLE 

— 

Boiissole (L'invention de la) a porté la marine à une grande 

perfection. 34 

Brigue introduite à Rome, surtout pendant les guerres 

civiles. 118 

Beutus et Cassiub font une faute funeste 4 U Républi.^ 

que. 101 

— Se donnent tous deux la mort. 112 
Butin : comment il se partageait chez les Romains. 7 

Caligtjla : portrait de cet empereur ; il rétablit les c<h 

mices. 132 

— Supprime les accusations du crime de lèse-majegti, 132 
^ Bizarrerie dans sa cruauté. 132 

— Il est tué ; Claude lui succède. 137 
Callinique, inventeur du feu grégeois. 222 
Campanie : portrait des peuples qui l'habitaient. 10 
Cannes (Bataille de) perdue par les Romains contre les Cartha- 
ginois. 36 

— Fermeté du Sénat romain malgré cette perte. 36 
Capmans, peuple oisif et voluptueux. 10 
Cappadoce : origine de ce royaume. 49 
Caeacalla :. caractère et conduite de cet empereur. 150 

— Augmente la paye des soldats. 150 

— Met Géta, son frère, qu'il a tué, au rang des dieux. 153 

— n y est mis aussi par l'empereur Macrin, son successeur et 
son meurtrier. 153 

— Effet des profusions de cet empereur. 154 

— Les soldats le regrettent. 154 
Cartilage : portrait de cette république lors de la première 

guerre punique. 26 

— Parallèle de cette république avec celle de Rome. 27 

— N'avait que des soldats empruntés. 28 
. — Son établissement moins solide que celui de Rome. 30 

— Sa mauvaise conduite dans la guerre. 81 

— Son gouvernement dur. 31 

— La fondation d'Alexandrie nuit à son commerce. 31 

— Reçoit la paix des Romains après la seconde guerre punique 
à de dures conditions. 41 

— Une des causes de la ruine de cette république. 81 
Cassius et Bbutus font une faute funeste à la république. 112 



ANALYTIQUE. 251 



Catox (Mot de) sur le premier triumvirat. 98 

— Conseillait, après la bataille de Pharsale, de traîner la guerre 
en longueur. 103 

— Parallèle de Caton avec Cicéron. 111 
Cavalerie romaine, devenue aussi bonne qu'aucune autre. 19 

— Lors de la guerre contre les Carthaginois, elle était inférieure 
à celle de cette nation. 32 

— Cavalerie numide passe au service des Romains. 32 
^ N'était d'abord que l'onzième partie de chaque légion ; mul- 
tipliée dans la suite. 174 

— A moins besoin d'être disciplinée que l'infanterie, 174 

— Cavalerie romaine exercée à tirer de l'arc. 190 

— D'Asie était meilleure que celle de l'Europe.' 210 
Censeurs : quel était le pouvoir de ces magistrats. 77 

— Ne pouvaient pas destituer un magistrat. 79 

— Leurs fonctions par rapport au cens. 80 
Centuries (Servius Tullius divise le peuple romain par). 80 
CÉSAE (Parallèle de) avec Pompée et Crassus. 97 

— Donne du dessous à Pompée. 98 

— Ce qui le met en état d'entreprendre sur la liberté de sa 
patrie. 99 

— ESiaie autant Rome qu'avait fait Annibal. 100 

— Ses grandes qualités firent plus pour son élévation que sa for- 
tune tant vantée. 100 

— Poursuit Pompée en Grèce. 100 

— Si sa clémence mérite de grands éloges. 102 

— Si l'on a eu raison de vanter sa diligence. 102 

— Tente de se faire mettre le diadème sur la tête. 103 

— Méprise le Sénat et fait lui-même des Sénatus- Consultes. 104 

— Conspiration contre lui. 105 

— Si l'assassinat de César fut un vrai crime. 105 

— Tous les actes qu'il avait [faits, confirmés par le Sénat après 
sa mort. 108 

— Ses obsèques. 109 

— Ses conjurés fijiissent presque tous leur Tie malheureuse- 
ment. 114 

— Parallèle de César avec Auguste. 119 

— Extinction totale de sa maison. 1.39 
Champ-de-Mars. 15 
Change (Variation dans le) : on en tire des inductiont. 206 



252 TABLI 

Chemins publics bien entretenus chez les Romains. 17 

Chevaux : on en élève en beaucoup d'endroits qui n'en avaient 

pas. 210 

Chrétiens : opinion où l'on était dans l'empire grec qu'il ne fallait 

pas verser le sang des chrétiens. 204 

Christianisme : ce qui facilita son établissement dans l'empire 

romain. 1 49 

— Les païens le regardaient comme la cause de la chute de l'em- 
pire romain. 178 

— Fait place au mahométisme dans une partie de l'Asie et de 
l'Afrique. 208 

' Pourquoi Dieu permit qu'il s'éteignît dans tant d'en- 
droits. 208 
CicÉEON (Conduite de) après la mort de César. 190 

— Travaille à l'élévation d'Octave. 110 

— Parallèle de Cicéron avec Caton. 111 
Civiles (Les guerres) de Rome n'empêchent point son agran- 
dissement. 86 

— En général, elles rendent un peuple plus belliqueux et plus 
formidable à ses voisins. 86 

— De dexLs. sortes en France. 117 
Claude (L'empereur) donne à ses officiers le droit d'adminis- 
trer la justice. 137 

Clémence (Si la) d'un usurpateur heureux mérite de grands 

éloges. 103 

Clbopatre fuit à la bataille d'Actium. 116 

— Avait sans doute en vue de gagner le cœur d'Octave. 116 
Colonies romaines. 30 
Comices devenues tumultueuses (1). 86 
Commerce : raisons pourquoi la puissance où il élève une nation 

n'est pas toujours de longue durée. 32 

— - Commerce et arts étaient réputés chez les Romains des 

occupations serviles. 91 

Commode succède à Marc-Aurèle. Ii6 

COMNÈNE (Andronic). Voyez AlîDBONia 

— (Alexis). Voyez Alexis- 

— (Jean). Voyez JjtAN. 



(1/ Comices (du neutro comitia) tti masculin. La terminaison, qui 
fjmiaiae, a causé l'erreur du ré<lacte«r de U TabU analytique. 



ANALYTIQUE. 253 



CoMNÈNE (Manuel). Voyez Manuel. 

Conquêtes des Eomains, Ictttes dans les comiaencementS; maii 
continues. 10 

— Plus difficiles à conserver qu'à faire. 89 
Conjuration contre César. lOS 
Conjurations fréquentes dans les commencements du règne 

d'Auguste. lOG 

Conspiration» devenues plus difficiles qu'elles ne l'étaient chez 

les anciens ; pourquoi. 207 

Constantin transporte le siège de l'empire en Orient. 163 

Constantin distribue du blé à Constantinople et à 

Eome. 163 

— Retire les légions romaines, placées sur les frontières, dans 
l'intérieur des provinces ; suites de cette innovation. 1G6 

Constant , petit-fils d'Héraclius par Constantin . tué en 
Sicile. 211 

Constantin, fils d'Héraclius, empoisonné. 211 

Constantin le Barbu, fils de Constant, succède à son 
père. 211 

Constantinople : ainsi nommée du nom de Constantia 103 

— Divisée en deux factions. 19.5 

— Pouvoir immense de ses patriarches. 218 

— Se soutenait, sous les derniers empereurs grecs, par son 
commerce. 224 

— Prise par les croisés. 229 

— Reprise par les Grecs. 2B0 

— Son commerce ruiné. 230 
CoNSTANTius cnvoie Julien dans les Gaules. 166 
Consuls annuels : leur établissement à Rome. 6 
COEIOLAN : sur quel ton le Sénat traite avec lui. 86 
Courage guerrier ; sa définition. 18 
Croisades. 227 et suiv. 
Croisés font la guerre aux Grecs et coujronnent empereur lo 

comte de Flandres. 229 

— Possèdent Constantinople pendant soixante ans. 230 
Cynocéphales (Journée des), où Philippe est vaincu par les Eto- 

liens unis aux Romains. 46 

JJanoises (Les troupes de terre) presque toujours battues par 
celles de Suède, depuis près de deux siècles. 173 



254 TABLE 

Danse : chez les Romains n'était point un exercice étranger à 

l'art militaire. IS 

Décadence de la grandeur romaine ; ses causes. 82 

1. Les guerres dans les pays lointains. 82 

2. La concession du droit de bourgeoisie romaine à tous les 
alliés. 84 

3. L'insuffisance de ses lois dans son état de grandeur. 88 

4. Dépravations des mœurs. 89 

5. L'abolition des triomphes. 12G 
t. Invasion des barbares dans l'empire 157 
?. Troupes de barbares auxiliaires incorporées en trop grand 

nombre dans les armées romaines. 172 

— Comparaisou des causes générales de la grandeur de Eome 
avec celles de sa décadence. 172 

— Décadence de Kome, imputée par les chrétiens aux païens, 
et par ceux-ci aux chrétiens. 178 

Décemvirs, préjudiciables à l'agrandissement de Rome. 11 

Deniers (Distributions de) par les triomphateurs. 140 

Dénombrement des habitants de Rome comparé avec celui qui 

fut fait par Démétrius de ceux d'Athènes. 22 

— On en infère quelles étaient, lors de ces dénombrements, les 
forces de l'une et l'autre ville. 22 

Désertiom : pourquoi elles sont communes dans nos armées ; 

pourquoi elles étaient rares dans celles des Romains. 17 

Desjjotig^ue : s'il y a une puissance qui le soit à tous égards. 221 
Despotisme, opère plutôt l'oppression des sujets que leur 

union. 87 

Dictature : son établissement. 76 

DiOCLÉTiEN introduit l'usage d'associer plusieurs princes à 

l'empire. 178 

Discipline militaire : les Romains réparaient leurs pertes en la 

rétablissant dans toute sa vigueur. 16 

-V Adrien la rétablit ; Sévère la laisse se relâcher. 154 

— Plusieurs empereurs massacrés pour avoir tenté de la 
rétablir. 155 

— Tout à fait anéantie chez les Romains. 170 

— Les barbares incorporés dans les armées romaines ne veulent 
pas s'y soumettre. 171] 

•- Comparaison de son ancienne nudité avec son relâche- 
ment. 172 



AjMALixTIvJUE* ZOO 



Digptdeê, naturelles aux Grecs. 217 

— Opiniâtres en matière de religion. 219 

— Quels égards elles méritent de la part des souverains. 220 
Divinations par l'eau d'un bassin, en usage dans l'empire 

grec. 205 

Divisions s'apaisent plus aisément dans un Etat monarchique 

que dans un républicain. 28 

— Dans Rome. 73 et suiv, 
DoMiTiEN (L'empereur), monstre de cruauté. 1-il 
Drusille : l'empereur Caligula, son frère, lui fait décerner lei 

honneurs divins. 136 

DuiLLius (Le consul) gagne une bataille navale sur les Cartha- 
ginois. 84 
DUBONius (Le tribun M.) chassé du Sénat ; pourquoi. 79 

Ecole militaire des Romains, 15 

Egypte : idée du gouvernement de ce royaume après la mort 

d'Alexandre. 50 

•- Mauvaise conduite de ses rois. 62 

— En quoi consistaient leurs principales forces 53 

— Les Romains les privent des troupes auxiliaires qu'ils tiraient 
de la Grèce. 53 

— Conquise par Auguste. 164 
Empereurs romains étaient chefs-nés des armées. 121 

— Leur puissance grossit par degrés. 125 

— Les plus cruels n'étaient point haïs du bas peuple ; pour- 
quoi. 134 

— Etaient proclamés par les armées romaines. 138 

— Inconvénient de cette forme d'élection. 13? 

— Tâchent en vain de faire respecter l'autorité du Sénat. 139 

— Successeurs de Néron jusqu'à Vespasien. 140 

— Leur puissance pouvait paraître plus tyrannique que œlle de.«" 
princes de nos jours ; pourquoi. 14Ô 

— Souvent étrangers; pourquoi. 149 

— Meurtres de plusieurs empereurs de suite, depuis Alexandre 
jusqu'à Dèce inclusivement. 154 

— Qui rétablissent l'empire chancelant. 159 

— Leur vie commence à être plus en sûreté, 161 
•- Menant une vie plus molle et moins appliquée aux af- 
faires, ^^ 



256 TABLE 

Empereurs romains : veulent se faire adorer. 162 

— Peints de différentes couleurs, suivant les passions de leuid 
historiens. 16ô 

— Plusieurs empereurs grecs haïs de leurs sujets pour cause de 
religion. 204 

— Disposition des peuples à leur égard. 206 

— Réveillent les disputes théologiques, au lieu de les as- 
soupir. 221 

— Laissent tout à fait périr la marine. 230 
E/ni/ire romain : son établissement. 119 

— Comparé au gouvernement d'Alger. 156 

— Inondé par divers peuples barbares. 157 

— Les repousse et s'en débarrasse. 169 

— Association de plusieurs princes à l'empii». 160 

— Partage de l'empire. 162 

— D'Orient. Voyez Orient. 

— D'Occident. Voyez Occident. 

— Grec. Voyez Grec. 

— Ne fat jamais plus faible que dans le temps que ses frontières 
étaient le mieux fortifiées 199 

— Des Turcs. Voyez Turcs. 
Entreprises (Les grandes) plus difficiles à mener parmi nous 

que chez les anciens ; pourquoi. 205 

Epée : les Romains quittent la leur pour prendre l'espa- 
gnole. 19 
Epicuri-tme, introduit à Rome sur la fin de la République, y 
produit la corruption des mœurs. 89 
Eques, peuple belliqueux. 10 
MxpagnoU modernes : comment ils auraient dû se conduire dan» 
la conquête du Mexique. 6^ 
Etoliens : portrait de ce peuple. 4S 

— S'unissent avec les Romains contre Philippe. 46 

— S'unissent avec Antiochus contre les Romains. 48 
EuTYCHÈs, hérésiarque : quelle était sa doctrine. 204 
Exemples ; H y en a de mauvais, d'une plus dangereuse consé- 
quence que les crimes. 7S 

Exercices du corps, avilis parmi nous, quoique très utiles. "" 

Fautes i^i-<es) que commettent ceux qui gouvernent sont quelque- 
fois des eSets nécessaires de la situation des affaires. 171 



ANALYTIQUE. 257 



Wemmes (Par quel motif la pluralité des) est en osage en 
Orient. 195 

Festins : loi qui en bornait les dépenses à Rome abrogée par le 
tribun Duronius. 79 

Feu grégeois : défense par les empereurs grecs d'en donner la con- 
naissance aux barbares. ^22 

Fiefs (Si les lois des) sont par elles-mêmes préjudiciables à la 
durée d'un empire. 67 

F'ottes : portaient autrefois un bien plus grand nombre de sol- 
dats qu'à présent ; pourquoi. Si 

— Une flotte en état de tenir la mer ne se fait pas en peu de 
temps. 35 

Fortune : ce n'est pas elle qui décide du sort des empires. 172 
Français (Croisés) : leur mauvaise conduite en Orient. 228 

Frise et Hollande n'étaient autrefois ni habitées ni habi- 
tables. 210 
Frondeurs baléares, autrefois les plus estimés. 19 
Frontières de l'empire fortifiées par Justinien. !l99 

Gabinius vient demander le triomphe après une guerre qu'il a 

entreprise malgré le peuple. 118 

Galba. (L'empereur) ne tient l'empire que peu de temps. 14U 

Gallus : incursions de barbares sur les terres de l'empire sous 

son règne, 157 

— Pourquoi ils ne s'y établirent pas alors. 183 
Gaule (Gouvernement de la), tant cisalpine que transalpine, 

confié à César. 99 

Gaulois : Parallèle de ce peuple avec les Romains. 26 

Généraux des armées romaines ; cause de l'accroissement de 
leur autorité. 83 

GEN3ÉRIC, roi des Vandales. 190 

Geemanicus : le peuple romain le pleure. 130 

Gladiateurs : on en donnait le spectacle aux soldats romains 
pour les accoutumer à voir couler le sang. 18 

Gordiens (Les empereurs) sont assassinés tous les trois. 155 

GOTHS reçus par Valens sur les terres de l'empire. 168 

Gouvernement libre : quel il doit être pour se pouvoir main- 
tenir. 81 
— De Rome ; son excellence, on ce qu'il contenait dans son sys- 
tème les moyens de corriger les abus. flO 



258 TABLE 



Gouvernement militaire ; s'il est préférable au civil. 146 

— Inconvénients d'en changer la forme totalement. 165 
Grande^ir des Romains : causes de son accroissement 

1. Les triomphes. 2 

2. L'adoption qu'ils faisaient des usages étrangers qu'ils 
jugeaient préférables aux leurs. 3 

3. La capacité de ses rois. 3 

4. L'intérêt qu'avaient les consuls de se conduire en gens 
d'honneur pendant leur consulat. 6 

6. La distribution du butin aux soldats, et des terres conquises 
aux citoyens. 7 

6. Continuité de guerre. 7 

7. Leur constance à toute épreuve, qui les préservait du décou- 

ragement. 36 

8. Leur habileté à détruire leurs ennemis les rais par les 

autres. 55 

9. L'excellence du gouvernement, dont le plan fournissait les 

moyens de corriger les abus. 80 

• La grandeur de Eome est la vraie cause de sa ruine. 88 

f Comparaison des causes générales de son accroissement avec 

celles de sa décadence, 172 

Gravure : utilité de cet art pour les cartes géographiques. 206 

Grec (Empire) : quelles sortes d'événements o£Ere son his 

toire. 203 

— Hérésies fréquentes dans cet empire. 201 

— Envahi en grande partie par les Latins croisés. 227 

— Repris par les Grecs. 229 

— Par quelles voies il se soutint encore après l'échec qu'y ont : 
donné les Latins. 230 | 

— Chute totale de cet empire. 232 
Ghrece (Etat de la) après la conquête de Carthage par les Ro- 
mains. 42 

— Grande Grèce : portrait des habitants qui la peuplaient. 10 
Grecques (Villes) : les Romains les rendent indépendantes des 

princes à qui elles avaient appartenu. 48 

— Assujetties par les Romains à ne faire, sans leur consente- 
ment, ni guerres, ni alliances. £3 

— Mettent leur confiance dans Mithridate. 69 
Grecs : ne passaient pas pour religieux observateurs du ser- 
ment. g9 



:l 



ANALYTIQUE. 259 



Grecs : nation la plus ennemie des hérétiques qu'il y eut. 204 

— Empereurs grecs haïs de leurs sujets pour cause de reli- 
gion. 204 

— Ne cessè;:ent d'embrouiller la religion par des contro- 
verses. 221 

Guerres perpétuelles sous les rois de Rome. 3 

— Agréables au peuple par le profit qu'il en retirait. 7 

— Avec quelle vivacité les consuls romains la faisaient. T 
Presque continuelle aussi sous les consuls. 7 

— Effets de cette continuité. 7 

— Peu décisives dans les commencements de Rome; pour- 
quoi. 9 

— Guerre punique (Première). 26 

— — (Seconde). ' 30 

— Elle est terminée par une paix faite à des conditions bien dures 
pour les Carthaginois. 41 

— La guerre et l'agriculture étaient les deux seules professions 
des citoyens romains. 91 

— Guerres de Marius et de Sylla. 93 

— Quel en était le principal motif. 93 
Guerrières (Les vertus) restèrent à Eome après qu'on eut perdu 

toutes les autres. 92 

Hèliogabalb veut substituer ses dieux à ceux de Eome. 149 

— Est tué par les soldats. 154 
Hebaclius fait mourir Phocas et se met en possession de l'em- 
pire. 208 

Berniques^ peuple belliqueux. 10 

Biatoire romaine moins fournie de faits depuis les empereurs ; 
par quelle raison. 124 

Hollande et Frise n'étaient autrefois ni habitées ni habi- 
tables. 210 

Homère justifié contre les censeurs, qui lui reprochent d'avoir 
loué ses héros de leur force, de leur adresse ou de leur 
agilité. 16 

Honneurs divins : quelques empereurs se les arrogent par des 
édits formels. 162 

HoNORius, obligé d'abandonner Rome et de s'enfuir à Ra- 
venue. 185 

Huns (Les) passent le Bosphore cimmenen. 168 



260 TABLE 



Huns, serrent les Eomains en qualité d'auxiliaires. 191 

Iconoclastes, font la guerre aux images. 213 

— Accusés de magie par les moines. 214 
li^norance profonde où le clergé grec plongeait les laïques. 215 
iPyrie (Rois d") extrêmement abattus par les Eomains. 43 
Images (Culte des) poussé à un excès ridicule sous les empereurs 

grecs. 212 

— Effets de ce culte superstitieux. 212 

— Les iconoclastes déclamant contre ce culte. 213 
• — Quelques empereurs l'abolissent ; l'impératrice Théodora le 

rétablit. 215 

Impériaux (Ornements) plus respectés chez les Grecs que la per- 
sonne même de l'empereur. 205 
IMPEIMEEIE : lumières qaelle a répandues partout. 203 
Infanterie : dans les armées romaines était, par rapport à la ca- 
valerie, comme de dix à un. Il arrive par la suite tout le 
contraire. 17^ 
Invasions des barbares du Nord dans l'empire. 157 
^ Causes de ces invasions. 157 

— Pourquoi 1 ne s'en fait plus de pareilles. 167 
Italie : portrait de ses divers habitants lors de la naissance de 

Borne. 9 

• — Dépeuplée par le transport du siège de l'empire en Orient. 163 

— L'or et l'argent y deviennent très rares. 165 
-^ Cependant les empereurs en exigent toujours les mêmes 

tributs. 165 

~ L'armée d'Italie s'approprie le tiers de cette région. 186 

Jean et Alexis Comnène rechassent les Tm-cs jusqu'à l'Eu- 

phrate. 228 

•Joseph et Absène se disputent le siège de Constantinople ; opi- 

aiâtreté de leurs partisans. 220 

JuGURTHA : les Romains le somment de se livrer lui-même à 

leur discrétion. 63 

Julien (Didius), proclamé empereur par les soldats, est ensuite 

abandonné. ^^^ 

Julien (L'empereur), homme simple et modeste. 162 

— Service que ce prince rendit à l'empire sous Constantin. 166 

— Son armée poursuivie parles Arabes; pourquoi, 170 



ANALYTIQUE. 261 



Jurisprudence : ses variations sous le seul règne de Justi- 

nien. 197 

- D'où pouvaient provenir ces variations, 197 

Justice (Le droit de rendre la) confié par l'emperenr Claude à ses 
officiers. 137 

JUSTINIEN (L'empereur) entreprend de reconquérir sur les bar- 
bares l'Afrique et l'Italie. 189 

— Emploie utilement les Huns. 191 

— Ne peut équiper contre les Vandales que cinquante vais- 
seaux. 192 

— Tableau de son règne. 193 

— Ses conquêtes ne font qu'affaiblir l'empire. 194 
-" Epouse une femme prostituée ; empire qu'elle prend sur 

lui. 194 

— Idée que nous en donne Procope. 196 

— Dessein imprudent qu'il conçut d'exterminer tous les hété- 
odoxes. 197 

— Divisé de sentiments avec l'impératrice. 198 

— Fait construire une prodigieuse quantité de forts, 199 

Kouli-KLa-N : sa conduite à l'égard de ace soldats après la con- 
quête des Indes. 38 

Lacédémone : état des affaires de cette république après la dé- 
faite entière des Carthaginois par les Eomains. 43 
Latines (Villes) : colonies d'Albe ; par qui fondées, 11 
Latins, peuple belliqueux. 10 
Latins croisés. Voyez Croisés. 
Lér/ion romaine : comment elle était armée. 13 

— Comparée avec la phalange macédonienne. 46 

— - .Quarante-sept légions établies par Sylla dans divers endioitfi 

de l'Italie. 93 

— Celles d'Asie toujours vaincues par celles d'Europe. 148 

— Levées dans les provinces ; ce qui s'ensuivit. 148 
I Retirées par Constantin des bords des grands fleuves dans 

l'intérieur des provinces; mauvaises suites de ce change- 
ment. 166 
L^ON : son entreprise contre les Vandales échoue. I9S 



262 TABLE 

LéoN, successeur de Basile, perd par sa faute la Tauroménie (1) et 

rile de Lemnos. 217 

LÉPIDE paraît en armes dans la place publique de Rome. 107 

— L'un des membres du second triumvirat. 112 

— Exclu du triumvirat par Octave. 114 
Ligues contre les Romains, rares ; pourquoi. ôf 
Limites posées par la nature même à certains Etats. 43 
Livius (Le censeur M.) nota trente-quatre tribus tout à la 

fois. 78 

Lois : n'ont jamais plus de force que quand elles secondent la 

passion dominante de la nation pour qui elles sont faites. 29 

— de Rome : ne purent prévenir sa perte ; pourquoi. 87 

— Plus propres à son agrandissement qu'à sa conserva- 
tion. 87 

LucKÈCE violée par Sextus Tarquin ; suite de cet attentat. 4 

— Ce viol est pourtant moins la cause que l'occasion de l'expul- 
sion de ses rois. 4 

LucuLLUS chasse Mithridate de l'Asie. 70 

Macédoine et Macédoniens : situation du pays ; caractère de la 
nation et de ses rois. 44 

Macédoniens (Secte des) : quelle était leur doctrine. 204 

Machines de guerre, ignorées en Italie dans les premières 
années de Rome. 9 

Magi-stratiires romaines : comment, à qui, par qui et pour quel 
temps elles se conféraient lors de la République. 95 

— Par quelles voies elles s'obtinrent sous les empereurs. 128 
Mahomet : sa religion et son empire font des progrès 

rapides. î^OS 

Mahomet, fils de Sanibraël, appelle trois mille Turcs en 

Perse. 226 

— Perd la Perse. 226 
Mahomet II éteint l'empire d'Orient. 232 
Majesté (Loi de) : son objet ; application qu'en fait Tibère. 125 ^ 

— Le crime de lèse-maj3sté était, sous cet empereur, le crime de 
ceux à qui on n'en avait point à imputer. 129 



(1) Tauroménium, aujourd'hui Taormine, est une ville, non ane proviaca» 
pans le texte des Considérations, on Mi Tauroménie, sans article. 



ANALYTIQUE. 263 



Majesté : sî cependant les accusations fondées sur cette imputatios 

étaient toutes aussi frivoles qu'elles nous le paraissent. 129 
*- Accusations de ce crime supprimées par Caligula. 132 

Maladies de l'esprit pour l'ordinaire incurables. 205 

Malheureux (Les hommes les plus) ne laissent pas d'être encore 

susceptibles de craintes. 131 

Manlius fait mourir son fils pour avoir vaincu sans son 

ordre. 16 

Manuel Comnène (L'empereur) néglige la marine. 230 

Maec-Aueèle : éloge de cet empereur. 144 

Marches des armées romaines promptes et rapides. 18 

Maecus : ses représentations aux Romains sur ce qu'ils faisaient 

dépendre de Pompée toutes leurs ressources. 96 

Marine des Carthaginois, meilleure que celle des Romains ; l'une 

et l'autre assez mauvaises. 32 

— Perfectionnée par l'invention de la boussole. 34 

Maeius détourne des fleuves dans son expédition contre les 

Cimbres et les Teutons. IC, 

— Rival de Sylla. 93 
Mars (Champ de). 15 
Massinisse tenait son royaume des Romains. 67 

— Protégé par les Romains pour tenir les Carthaginois en 
respect. 41 

— Et pour subjuguer Philippe et Antiochus. 60 
Maueice (L'empereur) et ses enfants , mis à mort par 

Phocas. 203 

M ET EL LUS rétablit la discipline militaire. 16 

Meurtres et confiscations : pourquoi moins communs parmi nous 

que sous les empereurs romains. 134 

Michel Paléologue : plan de son gouvernement. 217 

Milice romaine, 82 

— A charge à l'Etat. 171 
Militaire (Art) se perfectionne chez les Romains. 8 

— Application continuelle des Romains à cet art. 18 

— Si le gouvernement militaire est préférable au civil. 146 
Mitheidate, le seul roi qui se soit défendu avec courage contre 

les Romains. 6 

— Situation de ses Etats, ses forces, sa conauite. 

— Crée des légions. 



264 TABLE 

MiTHEiDATE : les dissensions des Eoma\n«î lui donnent le temps 
de se disposer à leur nuire. 69 

— Ses guerres contre les Ro'jiains, intéressantes par le grand 
nombre de révolutions dont elles présentent le spectacle. 70 

— Vaincu à plusieurs reprises. 70 

— Trahi par son fils Maccharès. 71 

— Et par Phamace, son autre fils. 71 

— n meurt en roi. 71 
Mœvrs romaines dépravées par l'épicurisme. 89 

— Par la richesse des particuliers. 90 
Moines grecs accusent les iconoclastes de magie. 211 

— Pourquoi ils prenaient un intérêt si vif au culte des 
images. 214 

— Abusent le peuple et oppriment le clergé séculier. 215 

— S'immiscent dans les affaires du siècle. 216 

— Suites de ces abus. 216 

— Se gâtaient à la cour et gâtaient la cour eux-mêmes. 217 
Monarchie romaine remplacée par un gouvernement aristocra- 
tique. 73 

Monarchique (Etat) sujet à moins d'inconvénients, même quand 
les lois fondamentales en sont violées, que l'Etat républicain 
en pareil cas. 27 

— Les divisions s'y apaisent plus aisément. 28 

— Excite moins l'ambitieuse jalousie des particuliers. 74 
Monothélites, hérétiques : quelle était leur doctrine. 204 
Multitude (La) fait la force de nos armées ; la force des soldats 

faisait celle des armées romaines. 18 

KaesÉs (L'eunuque), favori de Justinien. 192 

Nations (Ressources de quelques) d'Europe, faibles par elles- 
mêmes. 225 
Négociants ont quelque part dans les affaires d'Etat. 206 
NÉEON distribue de l'argent aux troupes, même en paix. 140 
Neeva (L'empereur adopte Trajan. 141 
Nestorianisme : quelle était la doctrine de cette secte . 204 
KohUs (Les) de Rome ne se laissent pas entamer par le bas 
peuple comme les patriciens. 77 
•- Comment s'introduisit dans les Gaules la distinction de noblet» 
•t de roturiers. 177 



ANALYTIQUE. 265 



\ 



Nord (luyasîons des peuples du) dans Tempire, Voyez Inva^ 

siong. 
Normands (Anciens) comparés aux barbares qui désolèrent 

l'empire romain. 183 

Numide (Cavalerie), autrefois la plus renommée. 19 

— Des corps de cavalerie numide passent au service des 
Eomains. 32 

Numidie : Les soldats romains y passent sous le joug. 16 

Occident (Pourquoi l'empire d') fut le premier abattu. 184 

— Point secouru par celui d'Orient. 185 

— Les Visigoths l'inondent. 185 

— Trait de bonne politique de la part de ceux qui le gouver- 
naient. 186 

— Sa chute totale, 187 
Octave flatte Cicéron et le consulte. 110 

— Le Sénat se met en devoir de l'abaisser. 111 

— Octave et Antoine poursuivent Brutus et Oassiofl. 112 

— Octave défait Sextus Pompée. 114 

— Exclut Lépide du triumvirat. 115 

— Gagne l'affection des soldats sans être brave. 116 

— Surnommé Auguste. Voyez AUGUSTE. 

Odenat, prince de Palmyre, chasse les Perses de TAsie. 159 

Odoacee porte le dernier coup à l'empire d'Occident. 186 

Oppression totale de Rome. 94 

Ops (Temple d') : César y avait déposé des sommes immen- 
ses. 108 
Orient (Etat de 1') lors de la défaite entière des Carthagi- 
nois. 42 

— Cet empire subsiste encore après celui d'Occident ; pour- 
quoi. 184 

— Les conquêtes de Justinien ne font qu'avancer sa perte. 194 

— Pourquoi de tout temps la pluralité des femmes y a été en 
usage. 196 

— Pourquoi il subsista si longtemps après celui d'Occident. 22.5 

— Ce qui le contenait, malgré la faiblesse de son gouverne- 
ment. 22Ô 

— Chute totale de cet empire. 2?>o 
Orose répond à la lettre de Symmaque. 180 



266 TABLE 



Osroéniens, excellents hommes de trait. 209 

Othon (L*empereur) ne tient l'empire que peu de temps. 140 

Paix : ne s achète point avec de l'argent ; pourquoi. 170 

— Inconvénients d'une conduite contraire à cette maxime. 171 



Partage de l'empire romain. 16„ 

— En cause la ruine; pourquoi. 163 
PariJies, vainqueurs de Rome; pourquoi. 50 

— Guerre contre les Parthes projetées par César. 107 

— Exécutée par Trajan. 141 

— DiflBcultés de cette guerre. 142 

— Apprennent des Eomains réfugiés sous Sévère l'art militaire, 
et s'en servent dans la suite contre Rome. 147 

Patriarches de Constantinople : leur pouvoir immense. 218 

— àSouvent chassés de leur siège par les empereurs. 218 
Patriciens : leur préémiDence» ' 73 

— A quoi le temps les réduisit. 77 
Patrie (L'amour de la) était, chez les Romains, une espèce de 

sentiment religieux. 00 

Paye : En quel temps les Romains commencèrent à l'accorfler 

aux soldats. 11 

— Quelle elle était dans les différents gouvernements de 
Rome. 151 

Peines contre les soldats lâches, renouvelées par les empereurs 

Julien et Valentinien. 176 

Pergame : Origine de ce royaume. 49 

Perses, enlèvent la Syrie aux Komaina 157 

•— Prennent Valérien prisonnier. 158 

— Odénat, prince de Palmyre, les chasse de l'Asie. 159 

— Situation avantageuse de leur pays. 201 

— N'avaient de guerres que contre les Romain* 201 

— Aussi bons négociateurs que bons soldats. 202 
Pertinax (L'empereur) succède à Commode. 14G 
Pevple de Rome veut i)artager l'autorité du gouvernement. 74 

- Sa retraite sur le mont Sacré, 7fi 

— Obtient des tribuns. 75 

- Devenu trop nombreux ; on en tirait des colonies. 123 

— Perd, sous Auguste, le pouvoir défaire des lois. 128 

— Et sous Tibère, celui d'élire les magistrats. 128 



ANALYTIQUE. 267 



— Caractère du bas peuple sous les empereurs. 134 
Peuple de Rome : abâtardissement du peuple romain sous les em- 
pereurs. 138 

Phalange maeédonienne comparée avec la légion romaine. 46 
Pharsale (Bataille de). 100 
Philippe de Macédoine donne de faibles secours aux Cartha- 
ginois 42 

— Sa conduite avec ses alliés. 45 

— Les succès des Romains contre lui les mènent à la conquête 
générale. 48 

— S'unit avec les Romains contre Antiochus. 51 
Philippictjs : trait de bigotisme de ce général. 211 
Phocas (L'empereur) substitué à Maurice. 203 

— Héraclius, venu d'Afrique, le fait mourir. 208 
Pillage, le seul moyen que les anciens Romains eussent pour 

s'enrichir. 7 

Plautien, favori de l'empereur Sévère. 147 

Plébéiens admis aux magistratures. 75 

— Leurs égards forcés pour les patriciens. 76 

— Distinction entre ces deux ordres abolie par le temps. 77 
Pompée loué par Salluste pour sa force et son adresse. 16 

— Ses immenses conquêtes. 71 
-. Par quelles voies il gagne l'affection du peuple. 95 

— Avec quel étonnant succès il y réussit. 96 

— Maître d'opprimer la liberté de Rome, il s'en abstient deux 
fois. 97 

— Parallèle de Pompée avec César. 97 

— Corrompt le peuple par argent. 97 

— Aspire à la dictature. 97 

— Se ligue avec César et Crassus. 97 

— Ce qui cause sa perte. 98 

— Son faible de vouloir être applaudi en tout. 100 

— Défait à Pharsale, se retire en Afrique. 101 
Pompée (Sextus) fait tête à Octave. 114 
VorpUyrogènete : signification de ce nom. 203 
Poste : un soldat romain était puni de mort pour avoir aban- 
donné son poste. 175 
ostes : leur utilité. 206 

Prédictions (Faiseurs de) très communs sur la fin de l'empire 

grec. 206 



268 TABLB 

Préfets de prétoire comparés aux grands visirs. 160 

Peocopb : créance qu'il mérite dans son histoire secrète du 

règne de Justinien. 196 

Progcriptiong romaines enricliissent les Etats de Mitliridate de 

beaucoup de Romains réfugiés. 68 

— Inventées par Sylla. 94 

— Pratiquées par les empereurs. 147 

— Effet de celles de Sévère. 147 
Ftolomées (Trésors des) apportés à Rome; quels efEets ils 

y produisirent. 164 

Puissance romaine : tradition à ce sujet. 144 

— ecclésiastique et séculière : distiûction entre l'une et 
l'autre. 222 

— Les anciens Romains connaissaient cette distinction. 222 
Punique (Guerre) : la première. 26 

— La seconde. 30 

— Elle est terminée par une paix faite à des conditions bien 
dures pour les Carthaginois. 41 

Pyrrhus : les Romains tirent de lui des leçons sur l'art mili- 
taire ; portrait de ce prince. 26 

Régicle (Lac) : victoire remportée sur les Latins par les Romains 

près de ce lac ; fruits qu'ils tirèrent de cette victoire. 6Q 

RÉGULUS battu par les Carthaginois dans la première guerre 

punique. 82 

Religion chrétienne : ce qui lui donna la facilité de s'établir dans 

l'empire romain. 149 

Reliques (Culte des) poussé à un excès ridicule dans l'empire 

grec. 212 

— Effets de ce culte superstitieux. 212 
République : quel doit être son plan de gouvernement. 83 

— N'est pas vraiment libre si l'on n'y voit pas aniver des 
divisions. 8G 

— N'y rendre aucun citoyen trop puissant. 9Î 

— romaine : son entière oppression. 102 

— Consternation des premiers hommes de la République. 104 

— Sans liberté même après la mort du tyran. 107 
Républiques d'Italie : vices de leur gouvernement. 81 
Rinê de Rome : leur expulsion. € 



ANALYTIQUE. 269 



Rois : Ce qui rendit tous les rois sujets de Rome. 65 

Romaim, religieux observateurs du serment. 17 et 89 

— Leur habileté dans l'art militaire ; comment ils l'acqui- 
rent. 8 

— Les anciens Romaine regardaient l'art militaire comme l'art 
nnique. 13 

— Soldats romains d'une force plus qu'humaine. 14 

— Comment on les formait. 14 

— Pourquoi on les saignait quand ils avaient fait quelques 
fautes. 17 

— Plus sains et moins maladifs que les nôtres. 17 

— Se défendaient avec leurs armes contre toute autre sorte 
d'armes. 18 

— Leur application continuelle à la science de la guerre. 18 

— Comparaison des anciens Romains avec les peuples d'à 
présent. 20 

— Parallèle des anciens Romains avec les Gaulois. 25 

— N'allaient point chercher des soldats chez leurs voisins. '^^ 

— Leur conduite à l'égard de leurs ennemis et de leurs alliés. 65 

— Ne faisaient jamais la paix de bonne foi. 56 

— Etablirent comme une loi qu'aucun roi d'Asie n'entrât en 
Europe. 59 

— Leurs maximes de politique constamment gardées dans tous 
les temps. 59 

— Une de leurs principales était de diviser les puissances 
alliées. 60 

— Empire qu'ils exerçaient, même sur les rois. 61 

— Ne faisaient point de guerres éloignées sans y être secondés 
par un allié voisin de l'ennemi. 61 

— Interprétaient les traités avec subtilité pour les tourner à leur 
avantage. 62 

— Ne se croyaient point liés par les traités que la nécessité avait 
forcé leurs généraux de souscrire. 62 

— Inséraient, dans leur ; traités avec les vaincus, des conditions 
impraticables, pour se ménager les occasions de recommencer la 
guerre. 6.3 

— S'érigeaient en juges des rois mêmes. 63 

— Dépouillaient les vaincus de tout. 64 

— Comment ils faisaient arriver à Rome l'or et l'argent de tout 
l'univenk ^4 



270 TABLE 

Humains : Respect qu'ils imprimèrent à tonte la terre. 65 

— Ne s'appropriaient pas d'abord les pays qu'ils avaient 
soumis. 65 

— Devenus moins fidèles à leurs serments. 88 

— L'amour de la patrie était chez eux une sorte de sentiment 
religieux. 90 

— Conservent leur valeur au sein même de la mollesse et de la 
volupté. 91 

— Regardaient les arts et le commerce comme des occupations 
d'esclaves. 91 

— La plupart d'origine servile. 123 

— Pleurent Germanicus. 130 

— Rendus féroces par leur éducation et leurs usages. 183 

— Toute leur puissance aboutit à devenir les esclaves d'un maître 
barbare. 136 

— Appauvris par les barbares qai les environnaient. 170 

— Devenus maîtres du monde par leurs maximes de politique ; 
déchus pour en avoir changé. 172 

— Se lassent de leurs armes et les changent. 174 

— Soldats romains, mêlés avec les barbare, contractent l'esprit 
d'indépendance de ceux-ci. 175 

— Accablés de tributs. 176 
Rome naissante comparée avec les villes de la Crimée, 1 

— Mal construite d'abord, sans ordre et sans symétrie. 1 
•• Son union avec les Sabins. 2 

— Adopte les usages étrangers qui lui paraissent préférables aux 
siens. 3 et 19. 

— Ne s'agrandit d'abord que lentement. 10 

— Se perfectionne dans l'art militaire. 11 

— Nouveaux ennemis qui se liguent contre elle. 12 

— Prise par les Gaulois, ne perd rien de ses forces, 12 

— La ville de Rome seule fournit dix légions contre les La- 
tins, 23 

— Etat de Rome lors de la première guerre punique. 26 

— Parallèle de cette république avec celle de Carthage. 26 

— Etat de ses forces lors de la seconde guerre punique. 30 
~ Sa constance prodigieuse malgré les échecs qu'elle reçut dans 

cette guerre. 35 

— Etait comme la têie qui commandait à tous les Etats ou peu- 
ples de l'univers. 66 



ANALYTIQUE. 271 



Borne : N'empêchait pas les vaincus de se gouverner par leurs 
lois. 66 

— N'acquiert pas de nouvelles forces par les conquêtes de Pom- 
pée. 71 

■*- Ses divisions intestines. 73 

— Excellence de son gouvernement, en ce qu'il fournissait les 
moyens de corriger les abus. 80 

— II dégénère en monarchie; par quelle raison. 86 

— Sa grandeur cause sa ruine. 87 

— N'avait cessé de s'agrandir, par quelque forme de gouverne- 
ment qu'elle eût été régie. 89 

— Par quelles voies on la peuplait d'habitants. 122 

— Abandonnée par ses souverains, devient indépendante. 187 

— Cause de sa destruction. 187 
RoMULUS et ses successeurs toujours en guerre avec leurs 

voisins. 2 

— Il adopte l'usage du bouclier sabin. 2 
Ruhicon, fleuve de la Gaule cisalpine, 100 

Sahins : leur union avec Home. 2 

— Peuple belliqueux. 100 
Saignée : par quelle raison on saignait les soldats romains qui 

avaient commis quelque faute. 17 

Salvien réfute la lettre de Symmaque. 180 

Savinites, peuple le plus belliqueux de toute l'Italie. 10 

-• Alliés de Pyrrhus. 26 

— Auxiliaires des Eomains contre les Carthaginois et contre les 
Gaulois. 29 

— Accoutumés à la domination romaine. 30 
Schisme entre l'Eglise latine et la grecque. 227 
SciPiON enlève aux Carthaginois leur cavalerie numide. 32 
Scythie : état de cette contrée lors des invasions de ses peuples 

dans l'empire romain. 183 

SÉJAN, favori de Tibère. 126 et 147 

SÉLEUCUS, fondateur de l'empire de Syrie. 49 

Sénat romain avait la direction des affaires. 28 

- Sa maxime constante de ne jamais composer avec l'ennemi 
qu'il ne fût serti des Etats de la République. 36 

— Sa fermeté après la défaite de Cannes; sa conduite singulière 
à l'égard de Térentius Varron .36 



272 TABLE 



Sénat romain : sa profonde politique, 63 

— Sa conduite avec le peuple. 76 

— Son avilissement. 104 

— Après la mort de César, confirme tous les actes qu'il avait 
faits. 108 

— Accorde l'amnistie à ses meurtriers. 107 

— Sa basse servitude sous Tibère ; causes de cette servi- 
tude. 126 

— Quel parti Tibère en tire. 139 

— Ne peut se relever de son abaissement. 139 
Serment : les Romains en étaient religieux observateurs. 7 et 89 

— Les Grecs ne l'étaient point du tout. 89 

— Les Romains devinrent par la suite moins exacts sur cet 
article. 90 

SÉvÈKE (L'empereur) défait Niger et Albin, ses compétiteurs à 
l'empire. 146 

— Gouverné par Plautien, son favori. 147 

— Ne peut prendre la ville d'Atra, en Arabie ; pourquoi. 148 

— Amasse des trésors immenses ; par quelles voies. 150 

— Laisse tomber dans le relâchement la discipline mili- 
taire. 164 

Soldats : pourquoi la fatigue les fait périr. 14 

— Ce qu'une nation en fournit à présent ; ce qu'elle en fournis- 
sait autrefois. 20 

StoïcUme favorisait le suicide chez les Romains. 112 

— En quel temps il fit plus de progrès parmi eux. 145 
Suffrages : à Rome se recueillaient ordinairement par tribus. 80 
Suicide : raisons qui en faisaient chez les Romains une action 

héroïque. 112 

Sylla exerce ses soldats à des travaux pénibles. 16 

— Vainqueur de Mithridate. 70 

— Porte une atteinte irréparable à la liberté romaine. 94 

— Fsl le premier qui soit entré en armes dans Rome. 94 

— Fut l'inventeur des proscriptions. 94 
>— Abdique volontairement la dictature. 95 

— Parallèle de Sylla avec Auguste. 120 
Sylvtds (Latinus), fondateur des villes latines. 11 
Symmaque : sa lettre aux empereurs au sujet de l'autel de la 

Victoire. 179 

Syrie : pouvoir et étendue de cet empire. 48 



ANALYTIQUE. 273 



Syrie: les rois de Syrie ambitionnent l'Egypte. 49 

— Mœurs et dispositions des peuples. 60 

— Luxe et mollesse de la cour. 60 
Tarentins, peuple oisif et voluptueux. 10 

— Descendus des Lacédémoniens. 26 
Tarquin : comment il monte sur le trône, comment il 

règne. 4 

— Son fils viole Lucrèce ; suites de cet attentat. 4 

— Prince plus estimable qu'on ne croit communément. 6 
Tartares (Un peuple de) arrête le progrès des Romains. 210 
Terres des vaincus confisquées par les Romains au profit du 

peuple. T 

— Cessation de cet usage. 12 

— Partage égal des terres chez les anciennes républiques. 21 

— Comment, par succession de temps, elles retombaient dans les 
mains de peu de personnes. 21 

— Ce partage rétablit la république de Sparte, déchue de son 
ancienne puissance. 23 

— Ce même moyen tire Bome de son abaissement. 23 
Tésin (Journée du), malheureuse pour les Romains. 35 
Théodora (L'impératrice) rétablit le culte des images, détruit 

par les iconoclastes. 215 

Théodose le Jeune (L'empereur) : avec quelle insolence Attila en 

parle. 180 

Théologien» incapables d'accorder jamais leurs différends. 219 
Thessalitns asservis parles Macédoniens. 43 

Thrasimène (Bataille de) perdue par les Romains. 36 

TiBBBE (L'empereur) étend la puissance souveraine. 126 

— Soupçonneux et défiant. 126 

— Sous son empire, le Sénat tombe dans un état de bassesse 
qu'on ne saurait exprimer. 126 

— Il ôte au peuple le droit d'élire les magistrats pour le trans- 
porter à lui-même. 128 

— S'il faut imputer à Tibère l'avilissement du Sénat. 128 
TiTE (L'empereur) fait les délices du peuple romain. 141 
TiTE LiVE : critique de l'auteur sur la façon dont cet historien 

fait parler Annibal. 40 

Toscans^ peuple amolli par les richesses et le luxe. 10 

Tbajan (L'empereur), le prince le plus accompli dont l'histoire 

ait jamais parlé. 141 



274 TABLE 

Teajan; portrait de ce prince ; il fait la gaerre aux Parthes. 141 
JVaife déshonorant n'est jamais excusable. 5' 

Tréhies (Bataille de) perdue par les Romains. 31 

Trésors amassés par les princes , funestes à leurs successeurs . 
pourquoi. 150 

— Des Ptolomées, apportés à Eome ; effets qu'ils y produi- 
sirent. 164 

Tribuns : leur création. 75 

— Empereurs revêtus de la puissance des Tribuns. 129 
Tribus : division du peuple par tribus. 80 
Tributs : Eome en est déchargée. 152 

— Ils sont rétablis, 152 

— Ke deviennent jamais plus nécessaires que quand un Etat 
s'afEaibUt. 176 

— Portés par les empereurs à un excès intolérable. 176 
Trinité (Par allusion à la), les Grecs se mirent en tête qu'ils 

devaient avoir trois empereurs. 211 

Triomphe : son origine ; combien il influe sur raccroissement des 

grandeurs romaines. 2 

— A quel titre il s'accordait. 7 

— L'usage du triomphe aboli sous Auguste ; par quelle raison. 120 
Triumvirat (Premier). 97 

— (Second). 112 
TuLLius (SEEVius)comparé à Henri VII, roi d'Angleterre. 6 

— Cimente l'union des villes latines avec Eome. 11 

— Divise le peuple romain par centuries. 79 
Turcs : leur empire à peu près aussi faible à présent qu'était celui 

des Grecs. 225 

— De quelle manière ils conquirent la Perse. 226 

— Eepoussés jusqu'à l'Euphrate par les empereurs grecs, 229 

— Comment ils faisaient la guerre aux Grecs et par quels 
motifs. 231 

— Eteignent l'empire d'Orient. 232 
Tyrans (Meurtre des) passait pour une action vertueuse dans les 

républiques de Grèce et d'Italie. 10? 

— Quel était leur sort à Eome. 154 
Tyrannie: la plus cruelle est celle qui s'exerce à l'ombre de& 

lois. 126 

Vaiiseanai rhodiens, autrefoiâ les plus estiméf. 19 



ANALYTIQUE. 275 



FaM.?eat/a?; autrefois ne faisaient que côtoyer les terres. 33 

— Depuis l'invention de la boussole, ils voguent en pleine 
mer. 34 

— Valens (L'empereur) ouvre le Danube ; suite de cet événe- 
ment. 167 

— Keçoit les Goths dans l'empire. 168 

— Victime de son imprudente facilité. 169 
Valentinien fortifie les bords du Rhin. 167 

— Essuie une guerre de la part des Allemands. 170 
VAiiÉRiEN (L'empereur) pris parles Perses. 158 
Vaebon (Terentius) : sa fuite honteuse. 36 
Veîes (Siège de). 12 
Ventes : ce que c'était que cette sorte de troupe. 19 
Verts et Bleus : factions qui divisaient l'empire d'Orient. 195 

— Justinien se déclare contre les Verts. 195 
Vespasien (L'empereur) travaille pendant son règne à établir 

l'empire. 140 

ViTELLirsne tient l'empire que peu de temps. 140 

Union d'un corps politique ; en quoi elje consiste. 86 

Volsqnes, peuple belliqueux. 10 

Zama (Bataille de), gagnée par les Homains contre les Cartha» 

ginois. 41 

Zbnok (L'empereur) persuade Théodoric d'attaquer l'Italie. 185 



TABLE DES MATIERES 



Pag» 

Pbéface T 

Inteoduction VII 

considébations sue les causes de la geandeue des 

Romains et de leue décadence 1 

Chapitee I. 1. Commencements de Rome. — 2. Ses Guerres. 1 

II. De l'art de la guerre chez les Romains 13 

[II. Comment les Romains purent s'agrandir 20 

IV. 1. Des Gaulois. — 2. De Pyrrhus. — 3. Parallèle de 
Carthage et de Rome. — 4. Guerre d'Annibal. ... 26 

V. De l'état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et de 
l'Egypte, après l'abaissement des Carthaginois. ... 40 

VI. De la conduite que les Romains tinrent pour soumettre 

tous les peuples 64 

VII. Comment Mithridate put leur résister 68 

VIII. Des divisions qui furent toujours dans la ville. . . 73 

IX. Deux causes de la perte de Rome 82 

X. De la corruption des Romains 89 

XL 1. De Sylla. — 2. De Pompée et de César 93 

XII. De l'état de Rome après la mort de César 107 

XIII. Auguste 114 

XIV. Tibère 125 

XV. Des empereurs, depuis Caïus Caligula jusqu'à Anto- 

Din 132 

XVI. De l'état de l'empire depuis Antonin jusqu'à Probus. 146 

XVII. Changement dans l'Etat 160 

XVIII. Nouvelles maximes prises par les Romains. . . 170 

XIX. 1. Grandeur d'Attila, — 2. Cause de l'établissement 
des barbares. — 3. Raisons pourquoi l'empire d'Occident 

fut le premier abattu 178 



278 TABLE DES MATIERES. 

Pagw. 

XX. 1. Des conquêtes de Justmien. — 2. De son gouver- 
nement. 188 

XXI. Désordres de l'empire d'Orient 201 

XXII. Faiblesse de l'empire d'Orient 208 

XXIII. 1. Raison de la durée de l'empire d'Orient. — 2. Sa 
destruction 223 

Dialogue de Sylla et d'Eucbatb. „..,... 236 

Table Analytique. ■.;-w----r--- **» 



BIBLIOTHECA 
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La Elbttothê^quQ, 
Université d'Ottawa 
Echéance 



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University of Oti 
Date Due 



05H0V.1990 



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